Panorama Entretien avec Harry Pollak - 1ère partie
Première partie de l’entretien réalisé avec Harry Pollak, dont le livre autobiographique vient de sortir à Prague aux éditions Mladá fronta. Harry Pollak est né en 1923 dans une famille juive de Bohême, dont il est resté le seul survivant après la guerre. Parti en France juste après les Accords de Munich de 1938, il s’est engagé très rapidement dans l’armée tchécoslovaque en exil.
Harry Pollak, photo: Petr Brodecký
M. Pollak, si vous parlez aussi bien le français, c’est parce
qu’à la
fin des années 1930 vos parents ont décidé de vous envoyer étudier en
France, au lycée de Nîmes, où étaient régulièrement envoyés des
élèves de Tchécoslovaquie. Vous êtes parti en 1938 en train, êtes
arrivé à Nîmes après la signature des Accords de Munich et l’accueil
en France a été plutôt chaleureux…
« Oui, c’était un peu étonnant. Nous avons pu partir mais avec un mois de retard, l’année scolaire avait déjà commencé. Il y avait des difficultés politiques et on croyait que les étudiants n’auraient peut-être pas l’opportunité de venir. Ce retard a accentué la chaleur de la réception à Nîmes, où il y avait une foule de gens pour recevoir les Tchèques. Ce fut un accueil très cordial, même si nous qui étions là pour la première fois avions des difficultés à tout comprendre, parce que nous n’avions eu qu’un an de cours de français en classe. »
Vous comprenez déjà beaucoup mieux le français quand la guerre éclate. Vous décidez, âgé seulement de 17 ans, de vous engager dans l’armée tchécoslovaque en exil en France.
L'armée tchécoslovaque en France « Vous savez, à ce moment-là l’atmosphère politique était telle
qu’on pensait que la guerre serait finie en trois ou six mois. Alors je
voulais contribuer un peu à l’effort contre l’Allemagne avant la fin
de cette guerre. Même si j’avais seulement 17 ans on m’a accepté
dans
cette armée tchécoslovaque constituée en France et dont les membres
étaient d’une part les réfugiés de Tchécoslovaquie – dont des
officiers de l’armée – et d’autre part, la majorité, des
résidents
tchécoslovaques en France qui ont choisi de rejoindre l’armée
tchécoslovaque, qui comprenait au début environ 3000 soldats et deux
régiments. Le centre de cette armée tchécoslovaque en France était à
Agde. C’est là où on faisait l’entraînement avant d’être envoyé
vers le Nord de la France. Moi, j’ai seulement fait l’entraînement et
la France a capitulé. Alors on nous a évacué d’Agde à Sète, où on
nous a fait embarquer sur un navire qui transportait du charbon. Le bateau
était prévu pour un équipage de 12 personnes et on a embarqué 1 500
soldats dessus. On nous a transporté pendant trois jours jusqu’à
Gibraltar. Trois jours terribles ! Sans nourriture, sans eau, c’était
en
juin, il faisait chaud. A notre arrivée à Gibraltar nous étions noirs
de
charbon. »
On vous embarque à ce moment-là sur un autre bateau de Gibraltar aux côtes anglaises et vous arrivez à Liverpool…
L'armée tchécoslovaque à Cholmondeley « Oui, mais nous ne le savions pas parce que toutes les pancartes et
directions avaient été enlevées en perspective d’une invasion... On
nous a ensuite transporté en train vers Cholmondeley, un grand parc où
l’armée tchécoslovaque se réorganisait avec des gens qui arrivaient
de
différents ports. On a reçu des uniformes anglais, des couvertures, et
trois repas par jour, ce qui n’était pas le cas en France… »
On a parlé de conflits au sein de cette armée tchécoslovaque en exil, avec des divisions assez sérieuses entre soldats. Quelle est votre explication de ces tensions ?
« Vous savez, dans cette armée il y avait un grand nombre d’officiers.
En Angleterre, en tout l’armée comprenait environ 2500 personnes, dont
800 officiers de profession. Ces officiers avaient une culture spéciale.
Ils avaient dû fuir la Tchécoslovaquie parce qu’ils ne pouvaient pas
trouver d’emplois. En arrivant en France puis en Angleterre ils avaient
une existence assurée mais n’avaient pas de but. Seule une toute petite
partie était employable dans l’armée, parce qu’il y avait trop peu
de
soldats et trop d’officiers. Le niveau culturel de ces gens-là
n’était pas très élevé et je crois qu’ils enviaient les gens qui
savaient écrire et avaient appris l’anglais. Alors ils ont rendu la vie
des gens comme moi la plus difficile possible. Le pire est qu’ils le
faisaient sans en tirer aucun avantage, le faisaient juste de mauvaise foi
et avec haine. C’était une très mauvaise période. Mais j’ai pu
compléter mon éducation française. J’ai trouvé le moyen de passer
mon
bac au lycée français de Londres, avec la seule mention bien de cette
session. C’est à ce moment-là que je me suis pris d’amitié pour la
famille d’un certain Monsieur Smeyers, qui était dans l’appareil du
gouvernement français en exil. Ils avaient deux filles, dont l’aînée
est devenue ma bonne amie. J’ai été invité dans cette famille pendant
un certain temps, avant qu’elle me rejette, ce qui était un bon
réconfort par rapport aux conditions dans l’armée. »
A quel moment entendez-vous les premières rumeurs concernant le sort des Juifs dans les territoires conquis par les nazis?
« On avait pas beaucoup de renseignements là-dessus et je crois que personne n'a vraiment insisté pour en savoir trop parce qu'on avait peur d'apprendre la vérité. Et la vérité aurait été beaucoup plus difficile que ce que l'on pouvait imaginer... »






