Depuis cinq ans, le Balfolk fait danser les Praguois

Le festival Balfolk a fêté, le week-end dernier, à Prague, sa cinquième édition au Théâtre Ponec. Comme cela est désormais devenu une tradition, des danses traditionnelles et des concerts de musique folk ont figuré au programme de ces deux journées. La musique folk, un genre musical encore minoritaire en Tchéquie, mais qui tend néanmoins à s’y installer comme ailleurs en Europe.

Le Balfolk: une minorité qui s’ancre en Tchéquie

Lorsqu’on plonge dans l’ambiance du Balfolk pour la première fois, on se sent d’abord un peu perdu. Davantage qu’un simple spectacle, Balfolk est une communauté réunie pour jouer de la musique inspirée des traditions bretonnes, celtiques et plus généralement européennes. Les spectateurs dansent en duo ou en groupes, avec spontanéité et émotion. Les artistes, aux influences très diverses, passent des mélodies calmes aux rythmes fougueux, colorés parfois de sonorités jazz. Tous nos préjugés sont alors chamboulés.

Cet intérêt pour la culture folk n’est pas nouveau. C’est en effet dans les années 70 que les bals folks sont apparus en France, avec alors pour ambition de redonner vie aux musiques et danses traditionnelles dans les milieux ruraux comme urbains.

Ce mouvement s’est ensuite propagé en Europe, mais n’a pas connu le même essor en Tchécoslovaquie, ni par la suite en République tchèque. L’histoire de la Tchéquie n’explique pourtant pas cette forme de retard. La Saint-Patrick, par exemple, pour ne citer qu’elle, est ainsi régulièrement fêtée à Prague. Pour parler de ce mouvement, nous avons rencontré Mikuláš Bryan, membre du groupe Ba.fnu et initiateur du Balfolk, ainsi qu’Eva Dryová, productrice. Ils nous ont expliqué plus en détail pourquoi ils ont voulu créer ce festival :

Mikuláš : « Je suis allé une fois en Bretagne pour voir des danses sociales en chaîne et en ronde, plus ou moins comme au XVIe siècle. J’ai été très porté par cette énergie, et c’est pourquoi j’ai voulu créer quelque chose comme ça aussi en République tchèque, car, sauf quelques exceptions, on ne trouve que des groupes folkloriques, c’est-à-dire de la musique mise en scène dans des spectacles. Et j’avais vraiment envie de retrouver le sens de la danse sociale. »

Eva : « Oui. En fait, on essaie d’installer cet esprit du festival Balfolk en République tchèque. Dans les années 70, les bals folks sont progressivement apparus dans toute l’Europe, mais ils se sont logiquement arrêtés près de nos frontières. »

Prague Balfolk Weekend 2016, photo: Ozzy, CC BY-SA 4.0Prague Balfolk Weekend 2016, photo: Ozzy, CC BY-SA 4.0 Mikuláš : « Parce que c’était trop social pour le régime communiste, qui ne voulait pas laisser les gens s’amuser ensemble. Le régime préférait créer des pièces de folklore pour faire passer ses idées, même si c’était toujours construit comme un spectacle. »

Ces dernières années, le Balfolk a gagné en notoriété, selon Gérard Godon, danseur et musicien français qui a été un des premiers artistes à se produire à Prague :

« Il y a cinq à six ans de cela, j’ai rencontré Mikuláš et toute l’équipe. Au début, ils venaient beaucoup en France, nous avions sympathisé, car ils étaient bons danseurs et bons musiciens. Ils avaient envie de faire quelque chose ici, mais ils n’en avaient pas les moyens. Comme j’aimais bien ce garçon, je lui ai dit : ‘Mikuláš si tu veux, lance un truc, essaie de faire en sorte que nos frais de déplacement soient pris en charge, et on vient, on verra bien’. C’est comme ça que je suis donc venu jouer à Prague. Il n’y avait pas beaucoup de monde mais ça allait, et cette année ils ont refusé plein d’entrées par rapport à la capacité du théâtre. »

Un des points communs à tous les artistes amateurs de bals folks est leur attachement à une communauté qui transcende les frontières. Au Balfolk, il n’y a pas que des Tchèques. Il y aussi des Italiens, des Français, des Autrichiens, des Polonais… Et tous ou presque se connaissent… Surtout, la moyenne d’âge tourne autour de trente ans. La particularité à Prague est qu’ils peuvent aussi apprendre des danses tchèques, ou les autres facettes de certaines danses comme la Mazurka, une danse en trois temps originaire de Pologne qui a toutefois une variante tchèque.

Lors de cette 5e édition du festival, Marie Fričová, a ainsi donné un cours de Landler, une danse qui serait à l’origine de la valse. Dans la vie de tous les jours, Marie enseigne la danse folklorique à l’Académie tchèque des arts musicaux à Prague, une discipline qui, selon elle, gagne en popularité :

« D’après moi, les Tchèques tendent à revenir vers les danses traditionnelles. Au départ, c’était beaucoup plus établi en Moravie, mais maintenant ça commence même à s’installer dans le centre de la Tchéquie. Il y a un public grandissant. J’ai également des expériences aux Pays-Bas, où la tradition est très forte. »

Comment moderniser le traditionnel?

Ce regain d'intérêt pour les traditions, et pour nos racines, peut sembler contradictoire dans une société qui fait la course à la modernité. Et ce d’autant plus, comme l’explique Gérard Godon, que la danse folk n’est pas toujours accueillie chaleureusement:

« Même si elles comportent, c’est vrai, des éléments assez techniques, les danses traditionnelles ont toujours été considérées comme des danses paysannes. En France, on les dansait avec des sabots dans la boue, bref il y a quand-même ce vieux préjugé qui traîne… Et puis les bals musette en France, ça vous dit quelque chose, non ? »

Tout n’est pas écrit en noir et blanc pour autant. Puisque la musique folk se modernise, elle ne cesse de se renouveler et d’innover, donc d’atteindre un public jeune. Gérard Godon donne un exemple de musique et de danse actuelles :

« Par exemple, les musiciens de Zlabya m’ont cité samedi comme étant le créateur de la Scottish impaire. C’est une danse que j’ai créée il y a dix ans, que je joue, et maintenant d’autres groupes s’en inspirent. Donc ce n’est pas du tout traditionnel, c’est de la musique actuelle. Peut-être qu’un jour d’autres musiciens inventeront de nouvelles danses traditionnelles. Je pense que la vie, c’est comme ça: on est habillés avec des petits pois, et pourtant dans dix ans on dira que c’était moche, qu’il faut porter autre chose, ou alors on y reviendra. C’est une évolution qui existe aussi pour la danse. »

C’est d’ailleurs le parti pris du groupe Zlabya, aux couleurs jazz, et actuelles, qui n’utilise pas spécialement d’instruments traditionnels, mis à part l’accordéon diatonique de Raphaël DeCoster, présent lui aussi à Prague :

Prague Balfolk Weekend 2016, photo: Ozzy, CC BY-SA 4.0Prague Balfolk Weekend 2016, photo: Ozzy, CC BY-SA 4.0 “On joue pour le Balfolk, ce qui veut dire que toutes nos compositions suivent des structures et des rythmes adaptées à la danse traditionnelle. Ça peut être des valses, des mazurkas, des scottishs, il y a un peu de danses bretonnes (des an-dro, des hanter-dro), des danses collectives (des rondeaux, des cercles circassiens, des chapelloises) qui datent de la ‘renaissance’ de la folk dans les années 70. On prend le parti de simplement utiliser les structures de la danse, de prendre énormément de liberté dans la musique et de ne pas trop se limiter dans les arrangements.”

La musique traditionnelle va même jusqu’à s’inspirer des musiques électroniques en vogue aujourd’hui. C’est ainsi que Ba.fnu peut monter sur scène aussi bien avec un instrument traditionnel comme la vielle à roue qu’avec un ordinateur. Šimon Vojtík, membre du groupe, rentre dans les détails:

« Nos racines, nos influences sont tout d’abord la musique et la danse folk, car la structure de la musique doit permettre de danser. Nous sommes également influencés par les musiques actuelles, comme la musique électronique. Nous mélangeons ces diverses influences pour essayer d’obtenir une musique qui nous plaise et sur laquelle les gens peuvent danser. Pour faire court, nous faisons de la musique folk électronique.”

La culture folk n’a donc pas dit son dernier mot, elle se nourrit encore des traditions tout en piochant un peu dans tous les genres pour créer, innover et toucher le public de notre époque. En Tchéquie, certes le mouvement est toujours moins important qu’en France ou aux Pays-Bas, mais il semble donc s’installer, autour entre autres du rendez-vous annuel à Prague du Balfolk.