CzechMarket #12.1 – Une vie « pour la France »

Après onze rendez-vous avec des Français et des Françaises ayant décidé de faire des affaires et de vivre en République tchèque, pour certains dès l’ouverture du pays au début des années 1990, notre série CzechMarket s’achève par une rencontre d’une teneur toute particulière, puisqu’il s’agit d’une Tchèque qui a accompagné, au long de ces vingt-cinq dernières années, presque tous les Français que nous avons interviewés – et tant d’autres encore ! Hana Machková est aujourd'hui directrice de la VŠE, l'École supérieure d’économie de Prague.

Hana Machková, photo: Site officiel de l’Ambassade de France à PragueHana Machková, photo: Site officiel de l’Ambassade de France à Prague Au moment de la révolution de velours, vous vous trouvez en France, plus exactement à Strasbourg où vous finissez vos études. Autour de vous, quel regard portait-on sur les événements qui se déroulaient à Prague ?

« Tout le monde s’en réjouissait bien sûr. A la télévision on voyait partout : ‘Le peuple tchécoslovaque réclame la liberté’. On me posait beaucoup de questions, on m’a beaucoup encouragée, j’étais la vedette de la promo. Ce séjour a marqué ma vie, il a complètement changé ma carrière. J’étais partie comme boursière du gouvernement français. J’avais beaucoup hésité à partir, car mes enfants étaient tout petits. Mais mes parents et mon mari m’ont dit que c’était la chance de ma vie et qu’ils allaient s’occuper des enfants. »

De retour à Prague, vous créez l’Institut franco-tchèque de gestion (IFTG) le 1er juillet 1990, soit six mois à peine après la révolution. Quels étaient le contexte et l’atmosphère de cette époque ?

« Je suis rentrée à Prague en mars, où j’ai retrouvé une tout autre université, je dois dire. Le régime est tombé très vite : la révolution de velours a eu lieu en novembre et Vaclav Havel été élu président de la République en décembre. J’ai été très bien accueillie : j’étais jeune, j’avais fait mes études à l’Ouest… Peu de personnes avaient cette expérience. Sous le communisme, le mot ‘marketing’ était interdit. J’étais spécialisée pour ma part dans le commerce international, donc pour notre département ce n’était pas trop difficile de se restructurer : ‘accréditifs’ et ‘incoterms’ continuent d’exister même lorsque le régime change. »

 « L’université avait un nouveau président, Věněk Šilhán, un dissident très connu, issu de cette université mais, poursuivi par le régime communiste, il avait longtemps dû travailler comme ouvrier. L’ambassade de France lui a demandé s’il n’y avait pas la possibilité de créer un centre de gestion. C’est à ce moment-là que Monsieur Šilhán m’a chargée de créer l’IFTG. J’avais trente-deux ans et je faisais encore plus jeune que je ne l’étais. Quand les présidents des universités françaises ou les directeurs d’entreprises venaient pour me rencontrer, le choc était assez visible sur leur visage ! »

Cela parait assez simple comme demande : créer un institut de gestion pour les Tchèques francophones. Hormis le fait que les cours sont dispensés en français, qu’y apprenait-on et qu’y apprend-on de plus par rapport à des études de gestion tchécophones classiques ?

« Il ne faut pas oublier que, sous le communisme, il n’y avait pas d’études de gestion. La première année, on a reçu deux cents candidatures. Les gens voulaient se requalifier. Ils travaillaient en entreprise mais n’avaient pas de notions d’économie de marché. Ils ne savaient pas vraiment comment gérer une entreprise. Il y avait aussi la vague de privatisations qui arrivait. Il fallait tout changer, et vite. Je pense que la France a bien fait de créer des centres (il y en avait aussi en Pologne, en Hongrie…) qui offrent aux francophones la possibilité d’utiliser cette belle langue dans les affaires et de créer aussi la possibilité pour les entreprises françaises d’embaucher des gens formés et fidèles à la France. C’était un retour sur investissement rentable. »

Existe-t-il des instituts dans d’autres langues que le français ?

« Oui, à l’époque c’était très à la mode d’aider les pays de l’Est. Il y avait des instituts hispano-tchèque, italo-tchèque, germano-tchèque… Tout le monde a voulu copier l’IFTG, mais tous ont disparu. Il ne reste que l’IFTG. Le montant des subventions aujourd’hui est plutôt symbolique (4 000 euros par an), mais c’est toujours bienvenu et c’est rarissime que ce soutien dure. Notre formation est payante, c’est de la formation continue, mais nous essayons de proposer un prix minimal pour que les gens puissent s’autofinancer. Malheureusement, là-dessus je dois critiquer les entreprises françaises qui adorent embaucher nos diplômés mais qui ne veulent pas payer pour leurs propres employés. »

Vous dites que les entreprises françaises installées ici sont friandes de vos diplômés. Qu’ont-ils qui plaît tant aux sociétés françaises qui les recrutent ?

Photo: Kristýna MakováPhoto: Kristýna Maková « Bien sûr qu’ils plaisent ! Notre formation est une valeur ajoutée. C’est un master qui les prépare aux postes à responsabilité. Nos modules sont très intenses, concentrés sur une semaine. C’est un vrai travail d’équipe, ils passent beaucoup de temps ensemble. Les gens qui s’inscrivent, qui autofinancent leurs études et qui parlent français sont des gens très motivés. Ensuite, il y a la francophilie... donc le fait qu'ils admirent la culture française et qu'ils ne sont trop surpris par le comportement des cadres français bien entendu. On le voit chez l’Oréal : il y a une rotation, mais les francophiles restent. C’est leur choix de travailler pour une marque française. Je pense que ça, c’est quelque chose de très spécifique à la France : c’est un pays que soit les gens adorent, soit les gens critiquent. Et moi, si vous voulez, je produis ceux qui adorent la France. »

On dit souvent qu’il est plus facile de faire des affaires entre gens qui se comprennent. En l’occurrence, l’IFTG apprend aux Tchèques à mieux comprendre les Français, mais n’est-ce pas prendre le problème à l’envers ? Ne devrait-on pas plutôt apprendre aux Français qui arrivent ici à mieux comprendre les Tchèques et à aimer ce pays ?

« Vous savez, les Français que je rencontre ici comprennent très vite les Tchèques et aiment très vite les Tchèques. Il est vrai qu’au début des années 1990, cela nous arrivait de rencontrer des Français avec un complexe de supériorité, des cadres qui ne voulaient pas fréquenter les Tchèques, qui avaient des clubs entre eux. Mais avec le temps c’est de moins en moins le cas. Dans les entreprises aujourd’hui, vous avez très peu de Français. À Komerční banka (une grande banque tchèque rachetée par la Société Générale en 2001, ndlr), il n’y en a que deux. La stratégie des entreprises françaises est de former un personnel local compétent. Un expatrié, ça coûte cher. Chez l’Oréal, le directeur général est tchèque, Tomáš Hruška, mon ancien étudiant d’ailleurs. C’est la tendance actuelle : le marché tchèque n’est pas porteur pour les entreprises françaises, la présence des Français dans les grands groupes est en train de diminuer, ils doivent faire confiance aux gens qui représentent ici leurs intérêts, et pour cela il est très intéressant d’avoir des employés francophones, évidemment. »

Avez-vous des retours d’anciens étudiants qui travaillent dans des entreprises françaises ? Qu’est-ce que « travailler pour la France » leur apporte ?

« Je pense qu’ils sont contents de leur travail. Je citerais par exemple monsieur Kálal, qui occupe un poste très important dans le groupe Schneider et qui est un diplômé de notre première ou deuxième promotion. C’est très intéressant de les revoir et de voir comme ils restent fidèles à la France. Ce monsieur par exemple a travaillé pour la France toute sa vie. »

Et ils le vivent comme tel ?

« Bien sûr ! Vous savez, je n’arrive pas à expliquer pourquoi il existe la francophilie et pourquoi il n’existe pas la… germanophilie par exemple. On ne parle même pas de ‘germanophilie’, non ? Vraiment, je le répète : c’est une estime pour un pays, pour son style de vie, pour sa culture, pour son histoire… »

Justement, ces vingt-cinq dernières années il y a eu plusieurs stratégies de la part des groupes français : celle de se fondre dans le moule tchèque, ce qui a marché par exemple pour le groupe Danone avec la marque Opavia, et d’un autre côté il y a cette image que les Tchèques ont de la France, une ‘belle’ image dont il serait dommage de se priver. Quelle est la meilleure stratégie ?

 « Alors là, je dois répondre en professeur de marketing : cela dépend du secteur bien évidemment, de la marque, du produit. Si vous êtes L’Oréal, ce serait vraiment bête de se positionner comme une marque tchèque. Mais L’Oréal ne joue pas non plus la carte du ‘made in France’. L’Oréal a beaucoup de marques étrangères comme Redken, Matrix, Giorgio Armani, Diesel… »

« Il me semble que certaines entreprises françaises ont le complexe d’être vues comme des entreprises françaises et qu’elles se positionnent comme des entreprises globales. Je n’ai rien contre, mais je trouve cela dommage de ne pas profiter de la francophilie. Il est vrai aussi qu’il y a des gens qui n’aiment pas la France… »

Vous parlez des Tchèques ?

« Oui… des gens qui pensent que les Français sont arrogants, que les produits français surtout industriels ne sont pas au niveau des produits allemands, que la France est spécialisée en vin, en fromage et en luxe, et qui ne savent pas que la France est aussi un pays qui a le TGV, qui fabrique de bonnes voitures, qu’il y a Areva qui serait un bon candidat pour notre station nucléaire, etc. »

Suite de l’entretien dans la même rubrique la semaine prochaine…