A quel prix travailler pour le salaire minimum en République tchèque ? Une journaliste témoigne

11 000 couronnes par mois (423 euros) est le montant du salaire minimum que les entreprises en République tchèque sont actuellement tenues de verser à leurs employés. Malgré une valorisation de 1 200 couronnes (46 euros) prévue à compter de janvier prochain, cette rémunération minimale accordée pour un travail compte parmi les plus faibles en Europe. A ce niveau-là, est-il donc possible dans un pays comme la République tchèque non seulement de vivre de son travail, mais aussi d’en vivre dignement autrement que dans la précarité et dans quelles conditions ? Ces questions, Saša Uhlová se les est longtemps posées. Et pour y répondre, elle a entrepris un grand reportage, le premier du genre mené par un journaliste tchèque. Durant six mois, Saša Uhlová a exercé sous une fausse identité plusieurs emplois dans le pays qui avaient pour point commun d’être rémunérés au montant du salaire minimum. Elle a évoqué son expérience au micro de Radio Prague. En voici la première partie.

Saša Uhlová, photo: ČTSaša Uhlová, photo: ČT Le magazine en ligne A2larm.cz diffuse, depuis quelques semaines, une série de reportages écrits par Saša Uhlová sur la base de ce qu’elle a vécu au contact des employés de chacune des sociétés dans lesquelles elle aussi a travaillé. Son enquête a suscité un vif intérêt des médias et du public…

« Cela faisait déjà quelques années que je voulais réaliser un reportage sur les conditions de travail en République tchèque. Pourquoi ? Parce que beaucoup de gens venaient me voir pour se plaindre. Le problème était que personne ne voulait voir son nom cité dans un article. Alors, bien sûr, j’aurais pu écrire un article en citant des sources anonymes, qui auraient effectivement confirmé que ces conditions de travail sont horribles, que l’on gagne peu et que l’on travaille beaucoup, mais cela n’aurait pas eu l’impact souhaité. D’un point de vue journalistique, un reportage de ce type n’aurait clairement pas été intéressant. Puis ma belle-sœur a eu cette idée, essentiellement parce que sa sœur travaille dans ce type de conditions. Elle était donc bien informée des histoires qui circulent entre employés, des heures supplémentaires impayées, etc. C’est donc elle, ma belle-sœur, qui a suggéré que je me fasse embaucher pour des emplois de ce type avant de me lancer dans la rédaction d’un reportage. »

Depuis quelques années, la République tchèque traverse une situation de plein emploi avec un taux de chômage parmi les plus faibles en Europe (4% en août dernier) et des entreprises qui se plaignent de la pénurie de main-d’œuvre. Saša Uhlová admet que ce contexte sur le marché du travail a facilité la réalisation de son projet :

Photo: Archives de Saša UhlováPhoto: Archives de Saša Uhlová « Il est évident que si la situation n’avait pas été aussi favorable, j’aurais dû passer beaucoup plus de temps pour trouver du travail. Ceci dit, je pense quand même que les conditions de travail ont de manière générale évolué dans le bon sens ces dix dernières années, et ce notamment effectivement parce que les entreprises sont confrontées à des problèmes d’embauche. Du coup, les salaires sont un peu plus élevés qu’ils ne l’étaient auparavant. Dans mes différents reportages, je ne dresse d’ailleurs pas un tableau complétement horrible de la situation. Celle-ci serait sans doute différente s’il y avait davantage de chômage. La situation diffère aussi selon les régions. Dans le nord de la Moravie (dans l’extrême est de la République tchèque) il m’a quand même fallu quinze jours avant d’être embauchée. Je sais bien que cela ne représente pas grand-chose dans d’autres pays en Europe, mais en Bohême du Nord par exemple, j’ai inversement trouvé du travail du jour au lendemain. Tout ça pour dire que c’est sans aucun doute plus compliqué à Ostrava qu’à Prague ou même à Teplice (Bohême du Nord). »

En l’espace de six mois, de janvier à juin derniers, Saša Uhlová a occupé divers emplois dans différentes villes et régions du pays de façon à pouvoir vivre par elle-même des conditions de travail difficiles tant physiquement que psychiquement :

Photo: Archives de Saša UhlováPhoto: Archives de Saša Uhlová « J’ai d’abord travaillé dans la buanderie de l’hôpital de Motol à Prague, qui est le plus grand hôpital de République tchèque. Ce qui était intéressant, c’est que la grande majorité du personnel hospitalier ne sait même pas que cet endroit existe ou que ses employés touchent le salaire minimum. Je suis ensuite passée dans une usine d’emballage de poulets, puis dans un supermarché en qualité de caissière, dans une usine de production de rasoirs et enfin dans un centre de tri des déchets à Ostrava. Ce n’était pas un mauvais travail, mais c’était dégoûtant. »

 « Je n’ai pas trouvé d’esprit révolutionnaire »

Saša Uhlová admet avoir découvert un monde différent de celui auquel elle s’attendait. Un vécu de l’intérieur qui n’a pas tout à fait confirmé les témoignages qu’elle avait entendus précédemment et qui l’avaient incitée à se lancer dans son reportage :

Photo: Archives de Saša UhlováPhoto: Archives de Saša Uhlová « Je pensais trouver des collectifs entiers d’employés qui se plaignent, mais la réalité est que j’ai rencontré des gens qui, souvent, aiment leur travail et ont conscience qu’ils réalisent une tâche dont la société a besoin. Ce sont des gens qui, par exemple, sont fiers de travailler plus d’heures que ce qui est permis par la loi, fiers de bien faire leur travail. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai choisi d’intituler mon reportage ‘Les héros du travail capitaliste’, car je n’ai finalement pas trouvé beaucoup d’esprit révolutionnaire là où j’ai travaillé. »

Une politique de rémunération minimale ne serait donc pas nécessairement synonyme de mauvaises conditions de travail. Saša Uhlová ne cache d’ailleurs pas que le traitement réservé par certaines entreprises à leurs employés aurait même pu quelque peu entraver son dessein :

« Là aussi, cela varie beaucoup. En Bohême du Nord, il a ainsi fallu que je change d’usine au bout d’une journée tellement les conditions de travail étaient excellentes. Je n’avais donc aucune raison de rester. Et même dans l’autre, le seul problème a été l’absence de climatisation. Assurer un poste de douze heures dans la chaleur qui régnait était extrêmement fatigant. Mais je ne pouvais pas me plaindre du comportement des supérieurs et de la direction, contrairement à l’usine d’emballage de viande, où je me suis sentie… (Elle ne poursuit pas sa phrase.) Vous savez, étant journaliste, je savais que je n’étais là que pour un certain temps. Mais même comme ça, il y a eu des moments où je me suis dit que je ne pourrais pas rester dans cette usine trois semaines comme je l’avais prévu. »

Photo: Archives de Saša UhlováPhoto: Archives de Saša Uhlová Une expérience éprouvante à tous points de vue donc, mais aussi enrichissante et compensée là aussi par la perception d’une réalité qui va au-delà du simple aspect financier du travail :

« Cela m’a beaucoup aidée pour mes emplois suivants, car j’ai ainsi pu prendre pleinement conscience de l’importance de la dignité. Bien sûr que l’aspect financier est primordial pour beaucoup d’employés, mais il ne l’était pas pour moi. Je n’étais pas dépendante de ces revenus minimaux. Mon vrai travail derrière tout ça était le reportage pour lequel j’étais payé. En revanche, la dignité, j’en ai eu besoin comme mes ‘collègues’. »

 

Suite du témoignage de Saša Uhlová dans le prochain Panorama mardi prochain.