3# Ces Tchèques strasbourgeois : « Je ne pourrais plus vivre sans France Culture ! »

Tout au long de l’été, Radio Prague vous propose de découvrir les portraits de Tchèques installés à Strasbourg. Comment va la vie en Alsace ? C’est comment la France ? Cela ne vous manque pas trop la Tchéquie ? Autant de questions que nous avons posées pour ce troisième épisode à Hana Aubry, sous le soleil de juin, à bord d’une charmante péniche-café non loin du centre de Strasbourg. Hana Aubry, qui travaille depuis le début de l’été à la bibliothèque de l’ENA, nous a parlé du quartier Kruteneau, des zones commerciales qui fleurissent ici et là ou bien encore de France Culture…

Hana Aubry, photo: LinkedIn de Hana AubryHana Aubry, photo: LinkedIn de Hana Aubry « Je suis une Tchèque qui vit en France depuis 25 ans maintenant. J’en ai 45 donc cela fait plus de la moitié de ma vie. J’en ai passé une vingtaine à Paris, que j’ai beaucoup aimée mais qui est une ville difficile, très contraignante. Depuis quatre ans, je suis à Strasbourg, je m’y sens beaucoup plus libre, plus à l’aise, plus paisible aussi. Il y a un côté Europe centrale qui est très présent ici, qui me plaît beaucoup. Cela me rappelle mon enfance, à travers les dimensions des fenêtres, les proportions des toits, les largeurs des rues. C’est comme si c’était naturel, alors que ce ne l’est pas. C’est peut-être rassurant, par rapport à Paris où les rues sont étroites. Par exemple à Paris, quand on revenait de vacances, les voies des autoroutes se rétrécissaient et une fois qu’on passait le périphérique et qu’on s’engageait dans les rues, j’avais l’impression que je devais arracher les deux rétroviseurs, j’avais le sentiment qu’on ne passerait pas. Quand je reviens à Strasbourg de week-end ou de vacances, il n’y a pas cela du tout, je n’ai pas l’impression de passer une barrière. C’est une ville qui est ouverte, qui respire. »

Vous me parliez d’une « petite Prague », pourriez-vous développer un petit peu ce parallèle ?

« Il y a certains coins de Strasbourg qui ressemblent vraiment à Prague. Par exemple, tout le côté entre les quais et le conservatoire, la Krutenau, il y a un quartier où les noms des rues sont des villes suisses. Là, vraiment, on pourrait se croire à Vinohrady, ou un quartier un peu plus récent… Avec les immeubles des années 1920, 1930, on pourrait vraiment se croire à Prague. Et puis ce côté de la Neustadt, des immeubles des années 1870-1920, cela fait penser à Prague : les décors, les fenêtres, les petites tourelles. Prague est peut-être un peu plus haute, mais on trouve des aspects de Prague en plus calme, plus piéton, avec plus d’eau, il y a beaucoup de canaux ici. »

Qu’est-ce que vous faites à Strasbourg ?

Strasbourg, photo: tiger rus, CC BY 3.0Strasbourg, photo: tiger rus, CC BY 3.0 « Je me suis reconvertie dans la documentation, j’y ai eu mon premier poste à Strasbourg. A l'Université, j’ai travaillé sur un projet d’archives ouvertes, la mise à disposition des publications des chercheurs gratuitement sans passer par les revues scientifiques, qui sont extrêmement coûteuses. C’est un projet très intéressant. Là je vais commencer à travailler à la bibliothèque de l’ENA (Ecole Nationale d’Administration). Je suis très contente d’intégrer une bibliothèque qui a des moyens, qui propose des produits intéressants pour les élèves, qui sont exigeants. Donc c’est un vrai défi mais je pense que je vais m’y plaire. »

Vous êtes aussi la secrétaire de l’association franco-tchèque à Strasbourg. C’est important de garder un lien avec la langue et la culture tchèque ? C’est possible à Strasbourg ?

« C’est assez inattendu dans une ville de province. Il y a finalement beaucoup de Tchèques. La demande était très grande de se retrouver. A Paris, je ne fréquentais pas du tout la communauté tchèque. J’allais de temps en temps au Centre tchèque, j’avais des amis bien sûr, mais je ne cherchais pas du tout à formaliser cela. Cette idée de créer une école pour l’enseignement du tchèque m’a beaucoup plus, pour que ma fille puisse en bénéficier. Dès que j’ai découvert qu’il y avait cette dynamique, je m’y suis investie. C’est beaucoup de travail mais c’est intéressant. J’ai rencontré des gens très variés, que je n’aurais sans doute pas rencontrés par affinité. Je me méfiais beaucoup de cela : il ne suffit pas de parler la même langue pour devenir copains. Ce sont des relations très intéressantes. »

Qu’est-ce qui vous manque de la République tchèque, et comment cela a évolué durant ces 25 ans en France ?

Strasbourg, photo: M.Strīķis, CC BY 3.0Strasbourg, photo: M.Strīķis, CC BY 3.0 « Premièrement je me suis habituée, ce qui m’a pris beaucoup de temps. Je me rends compte que ce qui me manquait beaucoup pendant mes premières années en France, ce sont les choses qui peut-être n’existent plus vraiment à Prague. C’est quelque chose qui était lié à une autre façon d’être, d’exister. Finalement, d’ici, c’est très facile d’y aller. Pas plus tard qu’il y a quinze jours, j’ai fait une virée entre filles, je suis partie quatre jours à Prague avec mes copines, ce que je n’ai jamais fait de ma vie. On a passé quatre super journées à Prague. C’est très facile : on est parti mercredi, on est rentré dimanche. Si ça roule bien en Allemagne ça prend six heures. »

Depuis 25 ans, la République tchèque est sortie du régime communiste, donc vous voyez évoluer ce pays d’assez loin. En y revenant à certaines fréquences, qu’est-ce que cela fait de voir changer son pays ainsi ?

« Cela fait peut-être de la peine pour certaines choses, qui vont très vite, et qui sont des choses qui se sont installées en France plus progressivement et insidieusement et dont on voit les conséquences aujourd’hui. Je pense par exemple aux entrées de ville. C’est une vraie catastrophe, on déteste cela en France ! En Tchéquie, la même chose est arrivée, pas partout, mais beaucoup, en quelques années. »

Vous voulez parlez des zones industrielles ?

J’ai lu il y a quelques temps que la République tchèque avait la plus grande surface de magasins par habitant en Europe. C’est affreux !

« Oui, les zones industrielles et commerciales, c’est la destruction des monuments du centre-ville pour installer des centres commerciaux. J’ai lu il y a quelques temps que la République tchèque avait la plus grande surface de magasins par habitant en Europe. C’est affreux ! Et puis cela mène les gens à s’endetter, on n’a pas besoin de cela. Les aspects négatifs de la société de consommation me frappent. J’y vais tous les quatre à six mois, je vois les choses se faire petit à petit et c’est frappant. Il y a d’autres choses qui évoluent très bien : les villes qui se sont refaites, très belles, avec des couleurs partout. Et puis je vois la génération qui a l’âge de mon fils, autour de 18-20 ans. Ils sont complètement libres dans leur choix d’études, dans l’endroit où ils s’installeront et ils sont capables de se donner les moyens de faire ce qu’ils voudront. Moi je n’ai pas du tout vécu comme cela. Je sais que les gens de ma génération étaient capables de le faire aussi, mais moi je ne me sentais pas si libre que cela. »

Justement, qu’avez-vous trouvé en France que vous n’aviez pas ou n’auriez pas eu en République tchèque ?

« Alors, on a le fromage, le vin, ce sont les clichés, bien sûr. C’est peut-être un peu vache mais France Culture ! »

Il y a Radio Prague tout de même…

« Bien sûr mais pour moi, France Culture est une institution, je ne pourrais plus vivre sans France Culture. J’ai mes émissions fétiches, que je ne laisse pas passer. En plus avec les podcasts on peut vraiment écouter tout ce qu’on veut. Après, je suis très gourmande. C’est à la mode, mais j’aime beaucoup manger local, de saison. C’est à Paris que j’ai appris à le faire, avec un marché que j’avais sous mes fenêtres, qui était super. En Alsace, c’est très développé, il y a un vrai marché de producteurs, de circuits courts. C’est une règle pratiquement. Je sais que c’est difficile en Tchéquie si on n’a pas son jardin de vivre comme ça. Je n’aime pas comparer, c’est difficile de le faire. Je prends ce que j’aime ici et je prends ce que j’aime là-bas. Ce que je n’aime pas, je ne le vois pas ou j’essaie de ne pas le fréquenter. Je pioche, je me compose. »