Le miroir de la société La perception de Jan Hus à travers les siècles
La deuxième vie de l’hérétique tchèque ou comment Jan Hus a influencé l’Etat tchèque. Tel est le titre d’un article de l’historien Petr Třešňák publié dans la dernière édition de l’hebdomadaire Respekt parue quelques jours avant la fête nationale consacrée à cette figure emblématique de l’histoire tchèque, le 6 juillet.
En introduction, le journal rappelle : « Aujourd’hui, l’anniversaire
de la mort martyre de Jan Hus, brûlé vif en 1415 à Constance, offre
d’abord aux Tchèques l’occasion de profiter d’une journée de
congé. Mais, dans le passé et pendant de longs siècles, cet anniversaire
et tout ce qui était lié à Jan Hus et au hussitisme a souvent provoqué
des émotions fortes et vives, qui étaient à même de diviser la
société. »
Selon l’auteur de l’article, « cette ‘deuxième vie de l’hussitisme’ donne un témoignage sur la société tchèque qui est peut-être plus intéressant encore que les événements dramatiques du XVe siècle eux-mêmes».
C’est le 6 juillet 1925 que l’anniversaire de la mort de Jan Hus est célébré pour la première fois dans tout le pays et avec une Prague festive, en beauté et en liesse, comme une fête nationale. Mais l’événement, fortement soutenu par le premier président tchécoslovaque Tomáš Garrigue Masaryk, provoquera un des plus grands conflits diplomatiques de la première République, la dite « affaire Marmaggi » :
« Le fait que le président Masaryk fasse hisser au Château de Prague le drapeau hussite est perçu par le Saint-siège comme une provocation intolérable. Le soir même, le nonce apostolique Francisco Marmaggi quitte Prague... Il faudra attendre trois ans pour voir le conflit s’atténuer et pour voir revenir dans la capitale tchécoslovaque un nouvel ambassadeur du Vatican. »
Dès lors, les protestations catholiques dans le pays vont se multiplier,
Hus et le hussitisme vont diviser les opinions.
« Mais pourquoi de telles émotions encore six cents ans après la mort de ce prêtre charismatique qui demandait la réforme de l’Eglise et défendait la pauvreté apostolique ?», s’interroge l’historien, et de répondre : « La révolution militaire des partisans de Hus qui a suivi sa mort a secoué toute l’Europe chrétienne, voilà pourquoi c’est un chapitre que l’on ne saurait oublier ».
Encore très vive au XVIIe siècle, la tradition hussite va cependant être presque effacée dans les pays tchèques après la bataille de la Montagne blanche et la contre-Réforme. Les Tchèques ne sont plus ces hussites qui réclament, de façon souvent fanatique – cent ans avant Martin Luther – les transformations radicales au sein de l’Eglise et de la société. Jusqu’à la première moitié du XIXe siècle, « ils se présentent comme des catholiques disciplinés vivant paisiblement à l’ère du biedermeier, peu encline au radicalisme ». Un tournant décisif survient grâce à l’historien František Palacký. Son rôle est décrit comme suit :
František Palacký
« Palacký a réussi ce qui n’a pas de précédent dans l’histoire
européenne du XIXe siècle. Il a su attirer avec sa conception du passé
et de l’hussitisme une très grande partie de la nation. Le regard de la
société tchèque sur l’histoire nationale allait désormais changer de
fond en comble. »
L’histoire tchèque étant présentée sous un angle idéologique, comme un conflit entre les forces du progrès et la tradition conservatrice, le hussitisme devient dans cette perspective un âge d’or servant d’inspiration aux patriotes tchèques lors du Réveil national, dans la deuxième moitié du XIXe siècle.
« Orienté contre les Allemands, contre l’Eglise et contre
l’aristocratie, le hussitisme avait tout pour satisfaire la société de
l’époque qui était en train d’emprunter le chemin de
l’émancipation. L’élite tchèque a pu s’abreuver dans cette
rébellion pour se fonder son mythe central », peut-on lire dans les pages
du journal qui rappelle en outre que le mythe a été adopté plus tard,
aussi, par le président Masaryk.
Toute critique de l’époque hussite est devenue dès lors tabou, la
règle n’ayant été violée que très rarement. Petr Třešňák écrit
:
« Les aspects négatifs de cette rébellion lointaine, tels que le pillage et l’anéantissement des monastères par le feu, les assassinats de moines, la destruction des monuments, l’ignorance des codes de guerre de l’époque, tout ceci devait céder aux besoins de l’actuelle lutte politique ».
La division de la société tchèque au sujet du « calice » ne s’est vraiment estompée qu’avec l’accès au pouvoir des communistes, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. A partir de là, « les Tchèques avaient à affronter des soucis et des problèmes foncièrement différents », écrit l’hebdomadaire.
Toute une génération de Tchèques s’est d’ailleurs complètement détournée du chapitre hussite à cause du fait que le régime communiste a essayé de présenter les hussites comme des prédécesseurs révolutionnaires du mouvement marxiste.
« Aujourd’hui, Jan Hus ne divise plus la société tchèque »,
déclare dans les pages du journal Respekt l’historien Jaroslav Šebek.
Pour lui, « c’est un des plus grands succès que les Eglises
chrétiennes aient atteints après la chute du communisme en 1989. »
Ceci dit, encore aujourd’hui, on peut rencontrer dans l’espace publique des références à la rébellion hussite. Le journal en évoque quelques exemples : « Lors de la présidence tchèque de l’Union européenne en 2009, la chancelière Angela Merkel aurait comparé les Tchèques, en raison de leur position ambiguë à l’égard de l’Union, aux hussites. »
« Václav Klaus pour sa part aurait rappelé que les Français, les
critiques les plus virulents de la présidence tchèque, sont ceux qui ont
demandé au concile de Constance un châtiment sévère pour Jan Hus... Par
ailleurs, un des textes de la plume de l’un de ses admirateurs allemands,
parus dans le recueil publié à l’occasion du 70ème anniversaire du
président Klaus le vénère comme ‘le Jan Hus du XXIe siècle’ ».
« Autant d’exemples qui démontrent de façon éloquente que toute référence au hussitisme s’avère aujourd’hui un peu ridicule », conclut le journal.
Celui-ci rappelle également les récents efforts en vue de la réhabilitation de Jan Hus. Ceux-ci ont culminé lors du congrès international qui a eu lieu en décembre 1999, dans l’enceinte de l'Université du Latran à Rome, et qui a réuni une trentaine d'experts catholiques et protestants. C'est à cette occasion que le pape Jean-Paul II a exprimé son « profond regret pour la mort cruelle infligée à Jan Hus et pour la blessure qui s'en suivit, source de conflits et de divisions, dans l'esprit et dans le cœur du peuple de Bohême ». Il a aussi déclaré :
Jan Hus
«Hus représente une figure mémorable et extraordinaire faisant preuve
d'un courage moral face à l'adversité et à la mort. C'est une figure
d'une importance particulière pour le peuple tchèque, lui aussi durement
éprouvé au cours des siècles. »
L’hebdomadaire Respekt signale qu’une deuxième commission tchèque
composée de théologiens et historiens catholiques et protestants commence
ces jours-ci ses travaux, en donnant la parole à l’historien Jaroslav
Šebek qui précise :
« Son but sera de faire un inventaire. Dans le passé, Jan Hus et le hussitisme ont subi différentes idéologies, différentes interprétations politiques et autres. Maintenant il s’agit de s’interroger sur l’essence même de sa doctrine et sur son message ».
Les travaux d’historiens tchèques et étrangers qui montrent le hussitisme comme un phénomène varié, complexe et pas forcément positif, sont d’ailleurs également nombreux.







