Fête nationale, ces décorations qui divisent

Les décorations remises par le président de la République à l’occasion des célébrations de la fête nationale, le 28 octobre, ont de nouveau semé la controverse. Nous y reviendrons dans cette nouvelle revue de presse de la semaine écoulée au sommaire de laquelle figure également une réponse à la question de savoir pourquoi il convient de défendre la liberté et l’indépendance des médias. Enfin, nous nous intéresserons aux écueils qui entravent les négociations pour la formation d’un nouveau gouvernement ou encore à la première publication en Tchéquie et en version tchèque du Livre du rire et de l’oubli de Milan Kundera.

Les décorations remises par le président à l'occasion des célébrations de la fête nationale, le 28 octobre, ont de nouveau semé la controverse, photo: ČTKLes décorations remises par le président à l'occasion des célébrations de la fête nationale, le 28 octobre, ont de nouveau semé la controverse, photo: ČTK Le choix des personnalités que le président Miloš Zeman a tenu à décorer dans le cadre des officialités qui accompagnent traditionnellement la fête nationale, samedi dernier 28 octobre, a suscité, cette année encore, de nombreuses réactions et commentaires parmi les Tchèques comme dans les médias. Le constat qui n’a rien d’étonnant. Parmi les 39 personnalités mises à l’honneur figurent certes des personnalités dont les mérites peuvent difficilement être mis en cause, mais aussi d’autres dont les profils font beaucoup moins l’unanimité. Ce deuxième cas de figure vaut surtout pour une majorité des artistes médaillés des mains du chef de l’Etat ; des artistes qui incarnent une culture « mainstream » et sont proches de Miloš Zeman. Dans une note mise en ligne sur le site aktualně.cz, on peut ainsi lire :

« Le 28 octobre, nous avons souvent l’impression, et le constat ne concerne pas seulement le mandat de Miloš Zeman, que c’est au président lui-même que l’Etat appartient. Or, pour ceux auxquels les symboles de l’Etat sont chers, il est difficile, sinon impossible, d’accepter cette réalité. »

Une critique de cinéma du quotidien Mladá fronta Dnes considère que la décoration cette année de certains artistes apparaît comme « une provocation dirigée contre le snobisme hypocrite. » Selon elle, Miloš Zeman a cherché à s’attirer les sympathies d’un large public à l’approche de l’élection présidentielle en exprimant son respect pour la culture de masse. Dans le journal Lidové noviny, une critique de théâtre, insiste elle, sur la différence entre la distraction et l’art authentique :

« On pouvait s’attendre à ce que le président Zeman, par son choix d’artistes récompensés, veuille satisfaire le grand public et exprimer son mépris des intellectuels. Comme si l’intellect était redevenu, tout comme sous le régime communiste, une chose infâme, un objet de moqueries. Dans tous les cas, le président a réussi dans son entreprise consistant à réduire les médailles d’Etat au rang de ‘récompenses pour l’édification du socialisme’ de l’ancien régime. Il s’agit là bien sûr d’une preuve de goûts du président que l’on peut tant bien que mal accepter, sauf que c’est aussi un outrage aux artistes qui créent de véritables valeurs. »

Le temps de défendre les médias

Photo illustrative: Jana ŠustováPhoto illustrative: Jana Šustová Les médias ont besoin d’être défendus. C’est ce qu’affirme Adam Černý dans un texte publié dans le quotidien économique Hospodářské noviny. Le président du Syndicat des journalistes réagit ainsi aux attaques verbales de certains responsables politiques qui visaient des journalistes et à la volonté d’étatisation de la Radio et de la Télévision publiques tchèques, formulée par Tomio Okamura, le chef du parti d’extrême-droite SPD, qui a réalisé le quatrième meilleur score aux dernières élections législatives. Adam Černý écrit :

« S’il faut prendre le parti des médias, ce n’est pas parce que les journalistes ne commettent pas d’erreurs ou parce que leurs jugements sont toujours justes. Non, ils font des erreurs et se trompent. Toutefois, les médias doivent être défendus car, de manière générale, leur situation se dégrade en raison du transfert des profits vers l’internet. L’importante pression économique ne cesse de les affaiblir, et les médias tchèques ne sont pas une exception. En Tchéquie, seules la Radio et la Télévision publiques ont par exemple des correspondants permanents à l’étranger, les médias privés ne pouvant pas se permettre ce luxe. Cette situation contribue à la diffusion par ces derniers d’informations qui sont souvent non vérifiées, fausses et banales. »

Certes, ce sont l’ensemble des médias et des journalistes qui doivent être protégés. Mais une attention particulière doit être accordée aux médias du service public, car ils sont les seuls à pouvoir offrir ce que les médias privés ne veulent ou ne peuvent pas faire, remarque par ailleurs le président du Syndicat des journalistes.

En attendant la formation d’un nouveau gouvernement

Photo illustrative: Jeroen van Oostrom / FreeDigitalPhotos.netPhoto illustrative: Jeroen van Oostrom / FreeDigitalPhotos.net Les mois à venir seront difficiles. C’est pourquoi il faut espérer que les partis politiques prennent conscience du fait que la situation actuelle nécessite des démarches aussi délicates qu’une intervention chirurgicale. Ce constat ressort d’une analyse publiée dans l’hebdomadaire Respekt. Le texte se penche sur la situation postélectorale en République tchèque et les négociations en cours pour la formation d’un nouveau cabinet. Concernant les principaux enjeux à attendre, son auteur indique :

« La plus grande attention doit désormais être vouée aux tentatives visant à modifier les régles existantes. Une modification de la Constitution et d’autres lois clés est réellement à l’ordre du jour des négociations en cours. On l’a déjà vu dans le passé lors de l’accord dit d’opposition conclu en 1998 entre le parti conservateur ODS et le parti social-démocrate. A l’époque, Václav Klaus et Miloš Zeman, les leaders des deux formations ennemies, s’étaient mis d’accord pour modifier la loi électorale et ainsi favoriser les grands partis. La modification constitutionnelle dont il est aujourd’hui question consisterait à mettre en valeur le référendum d’initiative populaire. Cette idée est soutenue notamment par le SPD de Tomio Okamura, qui souhaite l’organisation d’un référendum sur la sortie de la Tchéquie de l’Union européenne. »

L’hebdomadaire Respekt suggère qu’une modification aussi importante fasse l’objet d’un large débat d’experts, de responsables politiques et du public. L’auteur d’un texte mis en ligne sur le site aktuálně.cz va plus loin encore en affirmant qu’un tel référendum n’est pas envisageable « tant que la société ne sera pas remise de sa contamination par la désinformation ». Selon lui, la facilité avec laquelle il est aujourd’hui possible de diffuser ces fausses informations pour influencer la pensée des gens, constitue un phénomène entièrement nouveau auquel on ne parvient pas encore à faire front.

Première sortie en Tchéquie en version tchèque du Livre du rire et de l’oubli de Kundera

'Le livre du'rire et de l’oubli', photo: Atlantis'Le livre du'rire et de l’oubli', photo: Atlantis Depuis mercredi, les Tchèques peuvent enfin lire en tchèque Le livre du rire et de l’oubli de Milan Kundera. Sauf bien entendu ceux qui ont pu se procurer un des exemplaires du livre paru en 1981 à Toronto aux éditions en exil Sixty-Eight Publishers de Josef et Zdena Škvorecký. Une note mise en ligne sur le site ihned.cz constate qu’avec la première parution de cet ouvrage en République tchèque, une des plus grandes dettes de la littérature tchèque d’après la chute du régime communiste est effacée. Dès décembre 1989, Milan Kundera s’était attelé à préparer avec la maison d’édition Atlantis de Brno la sortie à intervalles réguliers de l’ensemble de ses romans écrits en tchèque. Vingt-huit ans après, la sortie du dernier de ses romans permet donc de refermer la boucle. L’auteur du texte consacré à cet événement littéraire rapporte également :

« Dans cette nouvelle édition du livre, plusieurs passages de la version originale, ont été supprimés, comme par exemple la scène dans laquelle l’écrivain s’interroge sur Gustáv Husák, ‘le président de l’oubli’. Cette démarche va probablement soulever des interrogations, mais il n’y a personne à qui l’on pourrait demander une explication. Tout ce qu’il voulait dire, Kundera l’a dit dans ses romans. Et, comme on le sait, pour ne pas que son œuvre soit éclipsée par sa propre personnalité, l’auteur n’accorde plus d’interviews depuis la première moitié des années 1980. C’est aussi à ce moment-là que l’écrivain s’est lancé dans la révision de ses ouvrages, en reniant ses premiers recueils de poèmes, en révisant les nouvelles éditions de ses romans et en consultant avec leurs traducteurs toutes les modifications dans toutes les langues. Les retouches dans le Livre du rire et de l’oubli s’inscrivent dans cette ligne. »

L’ouvrage est publié à une époque différente de la seconde moitié des années 1970, quand Kundera mettait en garde contre les dangers du totalitarisme. Les régimes, leurs méthodes et leurs acteurs ont changé depuis. Pourtant, comme l’observe l’auteur de l’article, les idées de Kundera n’ont pas ou peu vieilli. Il conclut avec ces mots :

« C’est peut-être la dernière fois que Kundera s’adresse via son œuvre prosaïque aux lecteurs tchèques. On ne peut pas supposer qu’à 88 ans il se mette à traduire en tchèque ses romans écrits en français. Mais s’il s’agit vraiment du dernier contact des Tchèques avec leur plus grand auteur vivant, ils devraient lui dire un grand merci. »