Rencontres littéraires Vladislav Vančura, écrivain profond et maître du style
« Les mots sont les actes de la sagesse » a écrit Vladislav Vančura et cette courte phrase résume en quelque sorte sa création littéraire et aussi toute sa vie. Entre les mains de ce médecin de formation, la langue tchèque s’est transformée en un instrument précis et original. Il a su marier par sa plume avec une rare maîtrise l’expressivité, la poésie, la tradition, la modernité, le pathos, l’ironie et l’humour. Encore au début du XXIe siècle Vladislav Vančura nous apparaît comme le maître absolu du style. La forme littéraire de ses œuvres n’avait cependant rien de superficiel, ce n’était pas une fin en soi, mais elle fusionnait complètement avec le contenu et s’abreuvait aux sources profondes de la création.
Vladislav Vančura
Dans la famille de Vladislav Vančura, il y a eu des aventuriers
médiévaux, des insurgés protestants contre le pouvoir des Habsbourg,
des
fermiers savants qui ont résisté à la recatholicisation de la Bohême.
Tous cela devait se refléter de diverses façons bien plus tard dans ses
œuvres. Vladislav Vančura est né en 1891 à Háj, un village situé non
loin de la ville d’Opava où son père travaillait comme gérant de
ferme. La famille quitte cependant bientôt ce coin perdu de Silésie et
c’est le village de Davle tout près de Prague qui sera le théâtre de
l’enfance du futur romancier. Jeune homme, Vladislav Vančura hésite
longtemps avant de choisir sa vocation. Il déserte les bancs du lycée,
devient apprenti photographe, envisage de devenir libraire et finalement
revient au lycée pour achever ses études secondaires. Après le
baccalauréat, il s’inscrit à l’Ecole supérieure des Arts et
Métiers
qu’il quitte au bout de deux ans pour se lancer dans des études de
médecine. Et une fois de plus, ce choix ne sera pas définitif. Il
n’exercera pas longtemps le métier de médecin et décidera finalement
de se consacrer entièrement à la littérature.
Son travail littéraire ne l’empêche pas de s’intéresser à la vie de la société et de jouer un rôle actif dans la vie publique. Dans les années 1930 il se lance aussi dans une carrière cinématographique et crée en tant que réalisateur, seul ou en collaboration avec d’autres cinéastes, toute une série de films. Parallèlement il écrit des articles dans des revues littéraires et dans d’autres périodiques. Après l’occupation allemande de la Tchécoslovaquie, il refuse de rester passif et devient chef de la section littéraire d’une organisation clandestine appelée ‘Comité révolutionnaire national’. L’historien de littérature Jiří Flajšman précise les objectifs de cette organisation :
Vladislav Vančura
« Le Comité révolutionnaire national a été fondé par les
intellectuels de gauche et a été actif au début de la période du
protectorat allemand en Bohême-Moravie. Ses racines idéologiques
plongent
cependant dans l’entre-deux-guerres, période de la Première
république
tchécoslovaque. Au printemps 1938 a été publié le manifeste intitulé
‘Nous resterons fidèles’ signé par des dizaines d’artistes. Les
objectifs de l’organisation qui travaillait dans la clandestinité
étaient la quête d’informations et leur distribution à l’étranger,
l’assistance aux personnes vivant dans l’illégalité ou
éventuellement la rédaction de documents illégaux. Au moment où
Vladislav Vančura est arrêté, le 12 mai 1942, quinze jours avant
l’attentat contre Reinhard Heydrich, l’organisation est démantelée
par la gestapo. »
Après l’attentat contre le protecteur de Bohême-Moravie Reinhard Heydrich les nazis proclament la loi martiale et procèdent à des représailles sanglantes. Vladislav Vančura en est une des premières victimes. Il est fusillé le 1er juin 1942 et sa mort bouleverse profondément les milieux littéraires tchèques. Jiří Flajšman rappelle les réactions que cette disparition a suscitées :
« Les réactions immédiates à la mort de Vladislav Vančura ne pouvaient pas se refléter dans la presse de l’époque à cause de la censure. Mais il faut dire qu’on n’a pas organisé non plus une campagne négative. Ce n’est que dans l’immédiat après-guerre qu’ont été publiés des dizaines d’articles et de recueils de souvenirs qui ont mis en relief l’importance de cette perte pour la culture tchèque. C’est à cette période déjà qu’a été posée la question de l’édition de l’ensemble de l’œuvre littéraire de Vladislav Vančura. »
Konstantin Biebl, Toyen, Marie Bieblová, Vítězslav Nezval et Vladislav Vančura (assis)
Vladislav Vančura ne publie ses premières œuvres que relativement tard,
après la Première Guerre mondiale, et surprend dès le début par la
maturité de son style. A ce moment-là il fait déjà partie des
mouvements d’avant-garde. En 1920 il devient même chef de
l’association artistique Devětsil réunissant quelques uns des
meilleurs
poètes et peintres tchèques du XXe siècle. C’est pour manifester sa
conviction que la société doit subir de profonds changements qu’il
adhère en 1921 au Parti communiste, mais la période communiste de son
existence s’achèvera par un désenchantement. En 1929, il signe avec
d’autres artistes un appel contre la « bolchévisation » du Parti
communiste tchèque et ce manque de discipline lui vaudra d’être exclu
du parti. Selon l’historien de littérature Mojmír Grygar, bien que
l’œuvre de Vladislav Vančura soit inspirée par les mouvements
révolutionnaires de son temps, il ne souhaite pas la transformation
complète de l’homme, mais il désire que l’homme puisse vivre une vie
naturelle, qu’il puisse revenir en quelque sorte à lui-même et vivre
en
liberté. Il est donc évident que ces convictions de l’écrivain
devaient se heurter tôt ou tard à la rigidité de la discipline
communiste.
Un été capricieux
Dans les années 1920 et 1930 Vladislav Vančura écrit romans, contes et
pièces de théâtre. Impossible de parler ici de toutes ses œuvres qui
méritent l’attention. Trois ouvrages suffiraient pour faire de cet
auteur une personnalité incontournable dans la littérature tchèque. La
série de ces trois chefs d’œuvres commence par le roman humoristique
Un
été capricieux publié en 1926. Ce récit sur les aventures de trois
hommes vieillissants qui s’amourachent d’une jeune femme venue dans
leur bourg avec un magicien ambulant, est raconté avec une langue
savoureuse et archaïsante. Le lecteur n’arrive pas à résister au
charme de l’évocation de la vie dans cette petite ville en sommeil où
les passions, les désirs, les trahisons et les déceptions sont adoucis
par l’humour et la magie de l’été.
En 1931 Vladislav Vančura publie son roman majeur, Markéta Lazarová,
fresque historique qui est une évocation fascinante du Moyen-âge avec
son
héroïsme, sa sauvagerie et sa cruauté. Ce roman sur l’amour, la mort,
le courage, la trahison et la lâcheté contraste profondément avec la
médiocrité et la tiédeur des sentiments des temps modernes. Utilisée
pour raconter cette histoire médiévale, la langue archaïsante de
Vladislav Vančura devient tout à fait naturelle et l’auteur en profite
pour déployer toute la palette de son imagination poétique.
Tableaux de l'histoire du peuple tchèque
Après avoir écrit plusieurs vastes romans Vladislav Vančura se lance en
1938 dans l’écriture d’une autre œuvre historique à laquelle il
consacrera les quatre dernières années de sa vie et qu’il intitulera « Tableaux de l’histoire du peuple tchèque ». Dans cette œuvre qui
retrace les premiers siècles de l’existence du peuple tchèque
jusqu’à l’apogée de la dynastie des Přemyslides, il s’interroge
sur le sens profond des événements historiques et se penche sur le sort
individuel de l’homme et sur son rapport vis-à-vis de la communauté
humaine. Ce dernier opus de Vladislav Vančura qui ressemble d’abord à
un livre d’histoire, à une chronique, change au fil du travail et
devient une œuvre littéraire accomplie, un roman fleuve plein de
nombreux
épisodes passionnants.
Au début du XXIe siècle Vladislav Vančura reste un auteur présent sur la scène culturelle tchèque et continue à attirer lecteurs, critiques, historiens de littérature, cinéastes et hommes de théâtre. Jiří Flajšman constate :
La fin du bon vieux temps
« Comme toute œuvre littéraire, celle de Vladislav Vančura a
traversé
de bonnes et de mauvaises périodes en ce qui concerne l’intérêt des
lecteurs, mais sa popularité ne s’est jamais totalement démentie.
Vladislav Vančura a été, est et sera lu. On ne peut pas nier que le
regain d’intérêt des lecteurs pour ses œuvres a été souvent
stimulé
par les adaptations de ses romans à l’écran, que ce soit Markéta
Lazarová, Un été capricieux ou La fin du bon vieux temps. Par contre
l’auteur a été un peu désavantagé par le stigmate d’intellectuel
de
gauche bien qu’il ait été exclu du Parti communiste. »





