Rencontres littéraires Vladimir Jankélévitch, philosophe épris de la musique

07-02-2004 | Václav Richter

"Seulement la musique peut exprimer l'inexprimable: elle est le "logos" du Silence," dit Vladimir Jankélévitch, homme ayant marqué la philosophie du XXème siècle par ses variations autour de quelques thèmes majeurs: le temps et la mort, la pureté et l'équivoque, la musique et l'ineffable. "Je creuse mon sillon dans un monde fort étroit, disait-il, et je marche obstinément, soucieusement dans mes propres traces. J'envie les créateurs généreux, débraillés, insouciants, qui gaspillent tous leurs trésors et jettent leurs idées à tous les vents, par la fenêtre ..." Une partie de l'existence de Vladimir Jankélévitch, né il y un siècle, est liée à Prague. Professeur de l'Institut français de Prague entre 1927 et 1932, il a eu la possibilité de connaître la vie, la culture et notamment la musique de la capitale tchèque et il a profité de cette période pour écrire quelques uns de ses ouvrages importants. "Etait-ce Prague? écrira-t-il plus tard se penchant sur les pièges de la mémoire. Etait-ce moi ? N'ai-je pas confondu mes souvenirs avec ceux d'un autre? Et il en est ainsi de tout ce qui est advenu une seule fois dans l'éternité, et puis jamais plus? Never more! Le premier-dernier baiser, la primultime rencontre. Un doute éternel enveloppera dans son linceul d'incertitude ce qui jamais ne fut réitéré." Néanmoins, la période que Vladimir Jankélévitch a passé à Prague n'est pas oubliée, elle vit dans ses lettres et dans ces oeuvres. Elle lui a donné beaucoup de matière pour ses travaux de musicologue. Pour fêter son centenaire, l'Institut français de Prague a organisé une lecture publique de ses oeuvres. J'ai profité de cette occasion pour demander au directeur actuel de l'Institut, Didier Montagné, d'évoquer cette période dans la vie du grand penseur et aussi le thème de la musique qui était une des sources de sa philosophie.

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Vladimir JankélévitchVladimir Jankélévitch "Jankelevitch est arrivé à Prague en 1927, et comme il le dit lui-même, il pensait que cette aimable plaisanterie ne durerait pas longtemps. En fait, elle a duré cinq ans. Et je dois dire qu'il a bien profité de son temps ici, contrairement à ce qu'il a pensé puisqu'il a, d'une part, fini sa thèse sur Schelling, et il commencé un autre grand texte qui a donné plus tard "Le Pardon". Donc il a beaucoup travaillé ici et on raconte que ce qu'il délaissait quelque peu ici, c'étaient ses cours de philosophie, il adorait faire des cours de musique, notamment ceux de musique française, mais après aussi les cours d'histoire de la musique. Et puis on disait qu'ici il était très bon vivant puisqu'il allait aux bals, il aimait beaucoup danser et il avait une vie d'auditeur de concert très intense. Il allait souvent au Nouveau théâtre allemand, aujourd'hui à l'Opéra d'Etat, et aussi bien sûr au Théâtre national. Jankélevitch faisait partie de cette université en miniature qu'était l'Institut français de Prague depuis sa fondation jusqu'à sa fermeture, en 1951, par les communistes. Il a été là pendant la période de l'âge d'or, puisque le rayonnement de cette université en miniature ne cessait de croître, notamment jusqu'au magistère de Beuve-Méry qui est resté là, pendant 12 ans, jusqu'à 1936."

La musique était pour lui un phénomène de première importance. Quelle était le rôle de la musique dans sa philosophie?

"Vous savez il a écrit un livre, je vais essayer d'être simple, un livre qui s'appelle "Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien". C'est ce qu'on ne peut pas dire de la vie, l'ineffable de la vie, le trou qu'il y a à dire d'elle, le trou qu'il y a à vivre, la musique le dit et en témoigne, perpétuellement. Et donc toute la philosophie de Jankélévitch est une sorte d'approche de cet impondérable, qui nous fait plus vivants que vivants, qui nous permet chaque jour de combattre ce qui est le contraire de la musique et le contraire de la vie, qui est l'indicible, et c'est la mort."

Est-ce que le public de l'époque savait apprécier ce philosophe musicien?

"En tout cas il raconte dans une de ses lettres à ses amis limougeauds qui était son collègue à l'Ecole normale supérieure, il fait état d'une centaine de personnes qui suivait ses cours de musique alors qu'ils étaient à peine une vingtaine dans ses cours de métaphysique. Lui-même attribue son succès au piano, qu'il avait fait acheter par l'Institut et qu'il avait fait installer dans l'amphithéâtre. Moi, je pense que, dans cette lettre, il y a un petit peu de bravade et beaucoup d'humour comme toujours chez Jankélévitch. Je pense qu'il pouvait être magnifique parce qu'il pouvait alterner les phrases d'une éloquence incroyable avec aussi une très grande virtuosité au piano, puisqu'on sait que c'était un bon pianiste, un très bon pianiste. Chez lui, à Paris, il avait trois pianos et pour lui, par demi-heures, il appelait cela "ses demi-heures enchantées", il jouait du piano. Donc le public présent ne s'y trompait pas, il l'avait devant lui, et il pouvait entendre une sorte de paroles très affables et très éloquentes sur la musique, très justes, et puis aussi quelqu'un qui donnait des exemples musicaux de manière tout à fait magnifique."

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