Rencontres littéraires Vilém Mrštík, écrivain rural à la sensibilité moderne
Les pièces du XIXe siècle ne figurent que rarement dans le répertoire des théâtres tchèques actuels. Il n’y a qu’une seule exception, le drame « Maryša » écrit par les frères Vilém et Alois Mrštík, histoire tragique inspirée par la vie d’une femme réelle, qui ne cesse d’attirer des directeurs de théâtre, des metteurs en scène et le public. Chaque nouvelle génération trouve dans ce drame une nouvelle matière à réfléchir, une nouvelle inspiration. La pièce reste vivante bien que son auteur Vilém Mrštík soit mort le 2 mars 1912, donc il y a juste un siècle.
Vilém Mrštík
C’est la vie dans la campagne morave qui a été la principale source
d’inspiration
de Vilém Mrštík et de son frère Alois. Vilém est né en 1863 dans le
village de Jimramov sur le Plateau tchéco-morave. Fils d’un cordonnier,
il étudie dans des lycées de Brno et de Prague puis se lance dans des
études de droit qu’il n’achèvera pas parce qu’il est beaucoup plus
attiré par la littérature. Après quelques années passées à Prague,
il
revient en Moravie et s’installe dans la maison de son frère Alois dans
le village de Diváky. La collaboration entre les frères Mrštík donnera
à la littérature tchèque deux chefs d’œuvres - le drame rural « Maryša » et une vaste chronique de la vie campagnarde intitulée « Une
année au village ». Le professeur de la faculté de théâtre de
l’Académie des arts de Prague Jan Císař réserve à Vilém Mrštík
une place importante dans l’histoire de la littérature tchèque :
« Mrštík est un auteur au carrefour des époques, d’une période où finissait une étape et commençait une étape nouvelle et dans laquelle le modernisme commençait à se substituer au réalisme. Nous trouvons tout cela dans l’œuvre de Vilém Mrštík et cela se reflète d’une certaine façon jusqu’à nos jours dans la place qu’occupe son œuvre dans la littérature et dans le théâtre tchèque. »
C’est en 1894 que le Théâtre national de Prague présente la première
de « Maryša », drame dont le succès ne se démentira plus. Maryša,
jeune femme obligée par son père de se marier avec un homme qu’elle
n’aime pas, deviendra l’un des personnages féminins les plus
populaires de l’histoire du théâtre tchèque. Et Jan Císař constate
qu’elle est loin d’être oubliée même au seuil du XXIe siècle :
« ‘Maryša’ est jusqu’à aujourd’hui la pièce dramatique tchèque la plus actuelle de la période du XIXe siècle. Elle est si actuelle que les jeunes d’aujourd’hui et aussi les jeunes amateurs de théâtre avec lesquels j’entretiens de fréquents contacts, y reviennent toujours et y trouvent sans cesse des questions et des problèmes qui les concernent très étroitement et très organiquement. »
'Maryša'
L’action de la pièce est située dans un village morave. Maryša, fille
d’un riche fermier, est amoureuse d’un garçon pauvre, Francek. Son
père décide cependant que Maryša doit épouser un riche meunier,
Vávra,
qui est veuf et père de trois enfants. Maryša refuse de se marier avec
cet homme brutal, ose désobéir à toute sa famille qui l’oblige à
accepter ce mariage de raison, mais ses capacités de résistance ne sont
pas inépuisables et elle finit par se soumettre. Elle épouse Vávra et
comme il fallait s’y attendre c’est un mariage malheureux qui finira
en
tragédie. Lorsque le premier prétendant, Francek, revient de l’armée
et cherche à renouer sa liaison avec Maryša, Vávra pris d’un accès
de
jalousie menace de le fusiller et Maryša, au bord du désespoir,
empoisonne son mari. Jan Císař décèle dans cette tragédie rurale
toute
une série de thèmes intemporels :
'Maryša'
« Il s’agit notamment de la seconde moitié de la pièce qui pose
le
problème du choix de la vie dans la dignité. Maryša est contrainte de
se
marier avec un homme qu’elle n’aime pas et de quitter l’homme
qu’elle aime. Dans la seconde moitié du drame est posée la question
existentielle de la liberté de choix. Maryša doit décider comment elle
continuera à vivre, comment elle affrontera la situation dans laquelle
elle se retrouve à cause de la pression de son milieu et des conventions
de la société. Elle doit trouver une solution. Et nous savons combien la
solution qu’elle choisira sera tragique. Alors ce sont ces questions
existentielles de la liberté du choix dans les décisions sur la
destinée
humaine qui reviennent toujours. »
Bien que Maryša reste une partie vivante du répertoire des théâtres
tchèque, au cours de ces dernières décennies elle est quelque peu
éclipsée par des adaptations pour la scène d’un roman des mêmes
auteurs, « Une année au village », célèbre chronique de la vie
campagnarde que Vilém Mrštík a écrite avec son frère Alois.
Une de ces adaptations a été écrite et réalisée pour le Théâtre de
la ville de České Budějovice par le metteur en scène Břetislav
Rychlík. Voilà comment il explique les motifs qui l’ont poussé à
réaliser ce projet :
« La vie dans ce roman est très complexe, il y a des éléments tragiques et grotesques, de l’ironie et de la tendresse. Il y a évidement aussi des aspects tragiques qui font partie de la vie mais je ne mets l’accent sur rien. Un jour vous avez du chagrin et le lendemain vous avez de la joie, un jour vous êtes pleins de bonheur qui tourne le lendemain en désespoir profond. C’est bien de présenter les choses de cette façon, les unes à côté des autres. »
'Une année au village', photo: www.jihoceskedivadlo.cz
La vie du village est un enchevêtrement de destinées humaines soumis à
la cadence des saisons et des fêtes religieuses. Les auteurs ont mis dans
ce roman de neuf tomes une multitude de petites histoires, souvent drôles
et amusantes, sans idéaliser la vie à la campagne. Les héros de cette
épopée villageoise sont tantôt comiques, tantôt tragiques, parfois
sages et courageux, parfois sots et déplorables. Le roman devient ainsi
un
vaste témoignage sur la nature humaine. Břetislav Rychlík souligne
encore d’autres aspects de cette œuvre :
'Une année au village', photo: www.jihoceskedivadlo.cz
« La vie dans la campagne morave comme dans la campagne tchèque est
rythmée par une série de coutumes mais ce n’est pas le thème
principal. Les villageois vivent la Toussaint, le carnaval, le départ de
jeunes recrues, tout cela se trouve dans le livre, mais comme il arrive
dans un bon drame, les choses tournent souvent en leur contraire. Ce qui
doit rendre les villageois heureux, ne leur apporte que du malheur, là
où
ils doivent montrer du courage, ils se couvrent de ridicule. Tout cela se
trouve dans ce roman rythmé par les coutumes de l’année. Cela ne finit
jamais comme tout le monde le souhaite et c’est ce qui est bon et
précieux dans la vie. »
'Conte de mai' « Maryša » et « Une année au village » font oublier aujourd’hui
d’autres œuvres de Vilém Mrštík. Il est l’auteur de plusieurs
romans, contes et récits de voyage. Son roman impressionniste « Conte de
mai », histoire d’un jeune amour sur le fond de la campagne
printanière, a été jadis très célèbre et porté avec grand succès
à
l’écran. Romancier influencé par le naturalisme et notamment
l’œuvre
de Zola, Vilém Mrštík a été également traducteur de grands auteurs
français et russes, et un profond critique littéraire. Sa vie a été
assombrie par des problèmes psychiques et des accès de désespoirs et de
mélancolie qui l’ont poussé, le 2 mars 1912, à mettre fin à ses
jours. Son départ prématuré a été une grande perte pour la
littérature tchèque. Le professeur Jan Císař évoque le caractère
hypersensible de cet artiste qui s’est reflété dans son œuvre et qui
en font, en quelque sorte, homme de notre temps :
« Mrštík, comme nous le savons, était d’un tempérament agité et névrotique, une nature assaillie par une multitude de questions qui sont toujours d’actualité. Dans toute son œuvre, y compris son œuvre prosaïque, reviennent toujours les questions que se pose un homme sensible qui comprend pleinement son époque, qui cherche à prendre position vis-à-vis d’elle et qui est aussi une grande individualité artistique. Toutes ces questions sont omniprésentes et surgissent également aujourd’hui sous les formes les plus diverses. »






