Rencontres littéraires Venceslas de Luxembourg ou La poésie d'un prince
Le recueil de poésies publié récemment aux Editions Argo est une véritable plongée dans le passé mais aussi une révélation. Il révèle l'existence, au XIVe siècle, d'un prince qui était poète de langue française et dont l'art égalait celui des trouvères. Si nous pouvons lire aujourd'hui ces poèmes, c'est grâce au chroniqueur du Moyen-âge Jean Froissart, qui a inséré ces poèmes dans son roman en vers intitulé « Méliador ». Le prince qui avait le don de la poésie était le frère de l'empereur Charles IV et s'appelait Venceslas de Luxembourg.
Venceslas de Luxembourg
L'éminent philologue, archiviste, historien de la Littérature et éditeur de
textes anciens Auguste Longnon ayant publié, entre 1895 et 1899, le roman
de Froissart, s'était montré assez critique vis-à-vis de ce texte :
« La lecture de « Méliador » donne exactement l'impression d'être un de ces romans de chevalerie qui troublèrent la cervelle de Don Quichotte. (...) On ne voit d'un bout à l'autre de l'ouvrage que des chevaliers rêvant de la conquête d'une princesse qui les appellera à partager son trône. Toujours prêts à défendre l'innocence opprimée en la personne d'une jeune et belle héritière, ils se montrent après leur victoire d'un absolu désintéressement et n'imposent jamais au vaincu qu'un seul engagement, celui de ne plus combattre avant d'avoir fait à la cour du roi Artus le récit public de sa défaite ... »
C'est dans ce texte trop long et trop compliqué pour être analysé ici
qu'on trouve pourtant 79 poèmes que nous devons à Venceslas de Luxembourg,
fils du roi de Bohême Jean de Luxembourg et de Béatrice de Brabant. Ce
cadet de famille est né en 1337 à Prague. Son frère aîné, le futur
empereur Charles IV, succède à son père au trône de Bohême, son autre
frère, Jean Henri, hérite du margraviat de Moravie, et Venceslas, lui,
reçoit de son père le comté de Luxembourg. Pour des raisons politiques,
son père veut le marier à la fille du roi Louis VI de Bavière, mais ce
projet échoue. La mère de Venceslas, Béatrice, a la main plus heureuse.
Elle choisit pour son fils une fiancée dans le duché de Brabant. Le jeune
prince n'a que dix ans au moment de ses fiançailles avec Jeanne de Brabant
de quinze ans son aînée. Les mariés ont pourtant beaucoup de choses en
commun et leur mariage sera heureux bien que sans enfant, car Venceslas ne
sera père que de deux enfants illégitimes.
Portrait de Froissart écrivant à sa table, Bibliothèque nationale de France
Le couple vit la plupart du temps à Bruxelles et son existence est une
suite de fêtes, de banquets, de chasses et de tournois. Venceslas et
Jeanne reçoivent de nombreuses visites, jouent aux cartes et aux dès,
assistent à des spectacles de jongleurs mais savent aussi apprécier l'art
des trouvères et soutiennent des artistes et des historiens de leur temps.
Parmi les personnalités qui rehaussent l'éclat de leur cour figurent, entre
autres, le poète courtois Eustache Deschamps, le musicien Guillaume de
Machaut et probablement aussi le poète anglais Geoffrey Chaucer. Cette
attitude avenante du duc de Luxembourg vis-à-vis des artistes est sans
doute due au fait que Venceslas est l'un des leurs. A partir de 1366, il
est mécène du chroniqueur le plus de célèbre du Moyen-âge français, Jean
Froissart. C'est grâce à ce dernier que la poésie de Venceslas sera
conservée pour les générations futures. Le chroniqueur insère dans son
roman de chevalerie « Méliador » tout un recueil de poèmes de son noble
mécène. Il parle de son mécène dans ses vers :
« Les poèmes de Venceslas sont tout à fait inspirés de la poésie courtoise
qu'on cultivait au Moyen-âge en France, dit le traducteur de cette poésie
Gustav Francl. A l'époque où Venceslas écrivait ces vers pour les insérer
dans le roman de Froissart, cette branche de la poésie française tombait
déjà en désuétude. »
Gustav Francl a tiré du roman de Froissart 78 poèmes et les a traduit en
tchèque. La deuxième édition du recueil est parue aux éditions Argo en
2005. Venceslas de Luxembourg y apparaît comme un auteur d'une grande
élégance, qui encense et idéalise par ses vers la dame de son coeur
conformément aux usages de l'époque. La femme qui est l'objet de cette
poésie rimée, rythmée et chantante est une idole insaisissable, pure,
presque sacrée. Telle une madone sur son autel, elle répand la lumière et
enchante par sa beauté, mais l'amour qu'elle éveille est quasi platonique.
La corde érotique de cette poésie, si elle existe, est extrêmement
discrète, tout en sourdine. La majorité des poèmes du recueil décrivent
les sensations de l'admirateur de la belle dame, mais il y en a aussi
quelques uns qui sont une espèce de réponse. La dame répond à son amant et
avoue qu'il ne lui est pas indifférent. Pourquoi ce poète princier
écrivait-il en français? Gustav Francl explique :
« Le français était à l'époque de Venceslas la langue la plus importante de la poésie courtoise. Dans son évolution, la langue française n'a pas subi de changements d'une telle importance pour devenir inintelligible pour le lecteur actuel. En plus, la poésie courtoise utilisait abondamment les expressions traditionnelles, une espèce de clichés, qui n'ont pas souffert de la distance dans le temps et sont encore compréhensibles pour les lecteurs de nos jours. »
Que faut-il ajouter au portrait de Venceslas de Luxembourg qu'on confond
parfois avec son neveu, le roi de Bohême Venceslas IV, fils de l'empereur
Charles IV ? Il n'est pas qu'un poète, un mécène, un jouisseur, un
chevalier qui excelle dans les arts martiaux et les tournois. C'est aussi
un prince qui joue un rôle politique assez important. Il défend les
intérêts de son frère impérial dans les pays ouest-européens, se montre
subtil diplomate dans les affaires internationales et combat les hordes de
brigands qui dépouillent les marchands sur les routes de son duché. Il
obtient aussi de nombreuses faveurs et distinctions de la part de
l'empereur Charles IV.
En 1383 Venceslas, malade, s'installe à Luxembourg où il meurt en décembre de la même année. Son épouse Jeanne reste à Bruxelles. Sachant que ses jours sont comptés, Venceslas demande qu'après sa mort son coeur soit envoyé à Jeanne en tant que preuve de la fidélité de son amour. C'est le dernier geste chevaleresque de ce prince poète.





