Un dramaturge cloué au pilori

Etait-il un collabo sans scrupules ou un homme pris dans les rouages de l’histoire ? Etat-il un dramaturge remarquable ou un manipulateur prétentieux et sans talent ? Ces questions et encore beaucoup d’autres s’imposent lorsque nous nous penchons sur l’œuvre et la vie de František Zavřel, un dramaturge, romancier et poète aujourd’hui oublié mais qui n’en a pas moins marqué la vie culturelle tchèque de la première moitié du XXe siècle. Sa monographie intitulée Dramatik na pranýři - Un dramaturge au pilori, signée Eduard Burget, vient de sortir aux éditions Academia.

Un jeune écrivain ambitieux

Eduard Burget, 'Dramatik na pranýři' - Un dramaturge au pilori, photo: Štěpánka BudkováEduard Burget, 'Dramatik na pranýři' - Un dramaturge au pilori, photo: Štěpánka Budková La signature des accords de Munich et le démantèlement de la Tchécoslovaquie en 1938 ne sont pas perçus par František Zavřel comme une catastrophe nationale ; au contraire il en ressent une certaine satisfaction parce qu’il voit partir de la scène publique ceux qui, à son avis, l’empêchaient de prendre son envol. Pour lui, c’est une occasion de donner une bonne leçon à tous ceux qui doutaient de son talent et il s’en saisit. Il ne se rend pas encore compte qu’il court à sa perte.

La vie de ce fils d’instituteur commence en 1884 dans le bourg de Trhová Kamenice en Bohême de l’Est. Déjà lors de ses études au lycée il montre un certain talent pour la littérature mais aussi un caractère difficile et explosif. Il poursuit ses études à Prague et, en 1918, il est promu docteur en droit mais c’est la littérature qu’il considère comme sa véritable vocation. Il se découvre un certain talent de dramaturge et commence à harceler des directeurs de théâtres tchèques avec ses premières pièces. Son biographe Eduard Burget constate qu’il a fini par s’imposer sur la scène culturelle :

Eduard Burget, photo: Ústav dějin umění Akademie věd ČREduard Burget, photo: Ústav dějin umění Akademie věd ČR « Quand vous feuilletez ses Mémoires, vous constatez que l’auteur côtoyait toute une série de personnalités tchécoslovaques de l’entre-deux guerres. Ses pièces étaient jouées par les meilleures troupes tchèques, au Théâtre national de Prague, au Théâtre des Etats, à Brno, à Zlín, etc. C’était donc indubitablement un auteur qui a laissé une empreinte créatrice dans la culture tchèque de son temps. Je me suis donc posé la question de savoir pourquoi nous savons si peu de choses de lui, pourquoi il a été oublié, pourquoi nous considérons aujourd’hui son œuvre comme obsolète sinon morte et pourquoi il n’y a pas de chercheurs qui se pencheraient sérieusement sur son œuvre. »

Admirateur de Napoléon, de Mussolini et de Nietzsche

Les raisons de cette malédiction qui pèse sur František Zavřel sont le caractère instable et versatile de son talent et surtout ses opinions et la charge idéologique qu’il a mise dans son œuvre. Il écrit d’abord des tragédies dans lesquelles il met en scène de grandes personnalités historiques et légendaires. Parmi les héros de ses pièces il y a le roi tchèque Přemysl Otakar II, le duc Boleslav, le réformateur Jan Hus, les hommes de guerre Jan Žižka et Albrecht Wallenstein, mais aussi César et le Christ. Il voue un véritable culte à Napoléon et finalement aussi à Mussolini dans lequel il voit l’homme qui réalise au XXe siècle les idéaux bonapartistes. Eduard Burget évoque les circonstances et les conséquences de cette admiration pour Mussolini :

Photo: repro Eduard Burget, 'Dramatik na pranýři' / Academia PrahaPhoto: repro Eduard Burget, 'Dramatik na pranýři' / Academia Praha « C'était un auteur auquel les grandes personnalités en imposaient. Dans l’entre-deux-guerres, il a été profondément endoctriné par l’idéologie fasciste. Il admirait Mussolini et estimait aussi d’une certaine façon Adolf Hitler. Il ne cachait pas ses opinions, il cherchait rigoureusement à les imposer et sa vision du monde se reflétait également dans sa création, dans ses œuvres dramatiques. Après 1945 et encore plus après 1948 de telles œuvres étaient donc pratiquement inadmissibles. »

La source philosophique la plus importante de l’œuvre de František Zavřel est la pensée de Friedrich Nietzsche et les aspirations vers le surhomme censé faire sortir la société du marasme spirituel. Dans les années 1920 et 1930, František Zavřel affirme que la société démocratique et libérale de la République tchécoslovaque sombre dans des crises et essuie des échecs, et qu’elle a besoin d’un homme fort qui pourrait la sortir de l’impasse.

En conflit avec la société

Photo: repro Eduard Burget, 'Dramatik na pranýři' / Academia PrahaPhoto: repro Eduard Burget, 'Dramatik na pranýři' / Academia Praha Dans l’entre-deux-guerres et aussi pendant la Deuxième Guerre mondiale, František Zavřel écrit entre autres toute une série de comédies dont plusieurs remportent un certain succès et sont même portées à l’écran. Mais souvent les critiques restent assez réservés vis-à-vis de sa production artistique et certaines de ses pièces doivent être retirées du répertoire après plusieurs reprises. Tout cela provoque chez ce dramaturge ambitieux un profond sentiment d’insatisfaction et d’injustice qui devient aussi un thème de ses œuvres. František Zavřel se sent marginalisé et entre en conflit ouvert avec la société libérale et démocratique de la Première République tchécoslovaque :

« Il reprochait à la politique étrangère tchécoslovaque de l’époque de ne pas réagir face aux problèmes, de se trouver des alibis pour masquer ses insuffisances au lieu de créer un Etat fort et bien armé qui serait capable d’affronter ses adversaires dans l’Europe secouée par des conflits. Au lieu de cela, de l’avis de František Zavřel, la politique intérieure de la Tchécoslovaquie s’embourbait dans des disputes, des animosités et des intrigues sans apporter de solutions à des questions qui pourraient aboutir à une crise mondiale. Dès le début des années 1930, František Zavřel prévoyait donc que l’Europe courait à sa perte et, dans une certaine mesure, ses paroles étaient prophétiques. »

Dans ses écrits, František Zavřel prédit avec une lucidité sidérante dès 1930 l’avenir de l’Europe centrale, l’Anschluss de l’Autriche, l’annexion des Sudètes par l’Allemagne et le triste sort du territoire tronqué qui restera de la République tchécoslovaque.

Relations avec les autorités du Protectorat

Le drapeau du mouvement fasciste VlajkaLe drapeau du mouvement fasciste Vlajka Au début de la guerre, le dramaturge connaît encore une période de gloire, ses pièces Wallenstein et Caesar sont jouées avec succès au Théâtre national, il publie et republie ses romans et ses poésies. Il jouit d’un certain appui des autorités du Protectorat Bohême-Moravie et se laisse embaucher au ministère du Commerce et puis au ministère de la Propagande populaire où il se compromet par ses relations avec le ministre Emanuel Moravec, un des protagonistes de la collaboration tchèque avec les nazis. Il s’inscrit aussi au mouvement fasciste tchèque, Vlajka (Le Drapeau). Eduard Burget résume :

« Sans doute, František Zavřel était dans une certaine mesure fasciste. Ses tendances vers le fascisme sont évidentes déjà depuis les années 1920, et il persistait dans son admiration pour Mussolini aussi après le début de la Deuxième Guerre mondiale. (…) Par contre sa collaboration avec l’Allemagne est moins évidente. Nous savons aujourd’hui que la collaboration avait de multiples facettes. Je ne dirais pas que František Zavřel était un collabo sans scrupules comme ces journalistes qui publiaient des textes appelant à la victoire absolue du Troisième Reich. D’autre part, il faut dire que František Zavřel était un homme qui, pour assurer ses succès artistiques, était capable de traiter avec les dignitaires nazis pour défendre sa cause. Mais dire qu’il dénonçait, qu’il nuisait intentionnellement aux gens, ne serait pas tout à fait la vérité. »

Photo: repro Eduard Burget, 'Dramatik na pranýři' / Academia PrahaPhoto: repro Eduard Burget, 'Dramatik na pranýři' / Academia Praha Après la libération en 1945, František Zavřel est obligé de rendre compte de ses actes pendant la guerre. Arrêté à deux reprises, il passe quelques mois en détention provisoire. En 1947, la procédure contre lui est cependant arrêtée parce qu’il est qualifié de malade mental mais il n’est pas au bout de ses peines. Malade, privé de sa pension de retraite, chassé de son appartement, il est retrouvé en novembre 1947 dans un parc de Prague complètement démuni et dans un état grave. Il meurt quelques jours plus tard dans un hôpital des suites de plusieurs crises cardiaques. Quelques articles seulement évoqueront dans la presse la disparition de cet écrivain dont le sort ressemble dans certains aspects à celui de Céline ou de Drieu La Rochelle. Mais à la différence de ces deux hommes, le silence qui ensevelira la vie et l’œuvre de František Zavřel sera quasi total.