Rencontres littéraires Un chapitre occulté de l’histoire du Maroc (2e partie)
Depuis le début du XXe siècle Bou Hmara, homme qui s’est révolté contre deux sultans du Maroc, résiste à ceux qui aimeraient le reléguer aux oubliettes de l’histoire. Pourtant le rôle historique de ce prétendant au trône courageux et astucieux reste à définir. C’est par le roman intitulé «Bou Hmara - l’homme à l’ânesse » sorti aux éditions Marsam, que l’écrivain et journaliste Omar Mounir contribue à combler cette lacune dans l’historiographie du Maroc. L’auteur, qui vit et travaille en Tchéquie, a évoqué pour Radio Prague la vie et les ambitions de ce héros maudit entré dans la légende. Voici la seconde partie de cet entretien:
Omar Mounir
Dans ton livre tu réserves relativement peu de place à la vie intime de
Bou Hmara. Comment était-il?
«En matière de vie intime et conjugale, il faut dire que Bou Hmara était une espèce de prince arabe, bien qu’il ait été berbère. Il était secret sur sa vie privée. Pour le reste il avait un harem et il se mariait beaucoup. Chaque fois qu’il engageait et gagnait une bataille et quand il a pacifié une ou deux tribus, il se mariait avec une femme d’une de ces tribus, en général de la tribu la plus importante parce qu’il n’y a pas mieux que le mariage et la consanguinité pour consolider un trône. Il avait cette politique qui l’a conduit même à dépasser le nombre de femmes légitimes.»
Comment l’action de Bou Hmara a été perçue par le peuple marocain ? Est-ce que les simples gens voyaient en lui un héros ou une espèce de héros?
«Une espèce de héros, certainement…»
Raïssouni
…ou peut-être un brigand?
«Brigand non. Bou Hmara n’est pas un brigand. Bou Hmara n’est pas comme un de ses contemporains qui, lui aussi, essayait de gratter au maximum dans cette situation où il y avait un affaiblissement du sultanat. C’est Raïssouni. Il a commencé comme brigand, il pratiquait les prises d’otages. On ne retrouve rien de cela chez Bou Hmara. Dès le départ, Bou Hmara s’est fixé l’objectif de devenir sultan et il a donc suivi ce chemin-là en vue du sultanat.»
A la fin Bou Hmara a perdu son combat. Tu mets en cause la version officielle de sa mort. Rappelons d’abord quelle a été cette version officielle.
La ville de Fès «La version officielle dit que Bou Hmara a attaqué Fès, qu’il a perdu
toute sa popularité, que les tribus étaient fatiguées de combattre
auprès de lui pendant neuf ans et qu’il a été pratiquement lâché par
tout le monde. Il s’est fait arrêter. Le sultan l’a mis dans une cage
et il a été présenté pendant une grande cérémonie à laquelle toutes
les personnalités composant le pouvoir sultanique étaient présentes,
plus le corps diplomatique etc. Il a donc présenté Bou Hmara au milieu de
cette cérémonie pour marquer sa victoire. Et par la suite Bou Hmara va
mourir. La légende dit qu’on l’a donné à des lions puisque le sultan
avait des lions en cage mais que les lions l’ont refusé. Le bas peuple
de la ville de Fès disait qu’un lion ne mange pas un lion et que les
lions ne se mangent pas entre eux. Donc c’était une façon de renforcer
la gloire de Bou Hmara. Il a été tué tout simplement par un coup de
pistolet à la tête sur ordre du sultan dans des conditions extrêmement
confuses. C’est la version officielle…»
Mais justement tu nous laisses entendre que Bou Hmara a échappé à cette fin tragique et que le dénouement de son histoire a été tout à fait différent...
Bou Hmara «Alors je conteste indirectement cette version officielle parce qu’elle
a été rapportée par toute une série d’auteurs, notamment des
chroniqueurs français, anglais et même allemands de l’époque qui
étaient au Maroc. Et il y avait beaucoup de contradictions y compris dans
les récits rapportés par des Marocains, des témoignages de militaires
marocains et autres. Si l’on prend en considération tous les récits
contradictoires et si l’on essaie d’en dégager quelque chose, on
arrive à l’invraisemblance de ces récits. En revanche on pose l’idée
d’un Bou Hmara continuant malgré cette mise en scène parce que ce
n’était qu’une mise en scène. Le roman se termine justement par la
constatation que Bou Hmara n’était pas dans la cage. Il y a Gabriel
Delbrel (ami de Bou Hmara) qui a rencontré tout à fait par hasard
l’ex-ministre de la Défense Mehdi Menbhi dans un café de Tanger et qui
lui a dit que jamais Bou Hmara n’avait jamais été dans cette cage
présentée par le sultan parce qu’il était tout simplement parti en
Espagne. Et c’est à Torremolinos que Bou Hmara va vivre avec sa famille
jusqu’à sa mort pour des raisons stratégiques. Il va le dire lui-même
à la fin. Il dit justement être à Torremolinos, il n’a pas abandonné
le combat définitivement, il est en réserve là-bas et il peut toujours
agir.»
L’image de chaque personnage historique important est un mélange de réalité et de légende et, finalement, dans l’histoire c’est souvent la légende qui joue un rôle plus important que la réalité. Bou Hmara n’échappe sans doute pas à cette règle. Est-ce que le sort de Bou Hmara a fait naître une légende, un mythe?
Abdel Krim «Je peux dire avec certitude que de toutes les personnalités qui on
gravité autour du sultan à la fin du XIXe et au début du XXe siècle,
hormis Abdel Krim qui s’est soulevé contre la France et l’Espagne,
personne n’a aujourd’hui au Maroc la popularité de Bou Hmara. Il
n’existe pas aujourd’hui un Marocain petit ou grand qui n’ait pas
entendu le mot Bou Hmara. Evidemment, rares sont ceux qui savent qui il
était et quelle est son histoire puisque tout simplement on n’en parlait
pas jusqu’à ce que ce roman vienne rompre le silence. Et je crois que le
mérite principal de ce roman est d’avoir rappelé Bou Hmara.»
Quelle a été donc la réaction que ton livre a suscitée au Maroc?
Bou Hmara «C’est un thème très vivant, la preuve en est qu’au bout de quatre
ou cinq mois la première édition a disparu, ce qui est extrêmement
exceptionnel, et on s’achemine vers une troisième édition. Ce qui m’a
un peu amusé c’est que des jeunes et même des journalistes viennent me
demander : ‘Mais pourquoi on l’appelle Bou Hmara, c’est-à-dire
l’homme à l’ânesse ?’ Je leur ai alors dit tout bonnement :
‘C’est parce qu’il avait une ânesse.’ Les jeunes d’aujourd’hui
ne s’imaginent pas qu’un personnage d’une telle importance ait une
ânesse. Aujourd’hui c’est une voiture. On ne fait pas la distinction
entre les deux époques. Ils ne comprennent pas qu’il ait une ânesse.»
Comment peut-on interpréter donc au début du XXIe siècle le rôle de Bou Hmara dans l’histoire du Maroc et même du Maghreb, peut-être ? Parfois l’histoire réhabilite les personnages qui ont été jugés trop sévèrement par les générations précédentes. Ton livre pourrait-il être un pas, un premier pas, vers une espèce de réhabilitation de Bou Hmara?
«Certainement parce que le livre a été très apprécié au sein de
l’historiographie du Maroc. J’ai donné un certain nombre
d’interviews sur Bou Hmara même à des revues de distribution
internationale et j’ai recommandé que le dossier de Bou Hmara soit
rouvert au sein d’un véritable procès historique avec la participation
de l’Etat marocain pour le réhabiliter parce que l’histoire est
injuste vis-à-vis de lui.»






