Trois ouvrages couronnés du prix Magnesia litera

« Nous désirons aider ceux qui s’intéressent aux livres à s’orienter dans la production littéraire actuelle et éveiller l’intérêt de ceux qui ne lisent pas ou lisent de moins en moins. » Telle est la devise de l’association Litera qui organise annuellement depuis 2002 un grand concours littéraire et décerne les Prix Magnesia litera qui sont sans doute les distinctions littéraires les plus prestigieuses de République tchèque. Les prix décernés aux meilleurs livres publiés en 2016 ont été remis à leurs auteurs mardi 4 avril. Nous allons vous présenter trois lauréats du prix Magnesia litera dans les catégories de la poésie et de la prose et aussi l’ouvrage qui a remporté le titre du Livre de l’année.

La douleur cachée sous des destins tragicomiques

Milan Ohnisko, photo: ČTKMilan Ohnisko, photo: ČTK Le poète Milan Ohnisko entre dans la littérature à l’âge de 36 ans en publiant en 2001 le recueil de poésies intitulé Embrasse le démon. A cette époque, il est déjà riche des expériences d’une vie bien mouvementée. Parti avant la fin de ses études au lycée et puis à l’Ecole de l’Information et des Bibliothèques, il a été successivement ouvrier, machiniste de théâtre, employé d’une société des eaux et gardien. En 1987, il signe la Charte 77 et entre dans la dissidence. Après la chute du régime communiste en 1989, il travaille dans l’édition, collabore avec des journaux et des revues et écrit une poésie pleine d’ironie, d’humour absurde et d’une fausse naïveté. Cependant, dans son dernier recueil qui vient de remporter le prix Magnesia litera, le poète a changé de ton. Il avoue s’être assagi :

« Par rapport à mes recueils précédents, celui-ci est plus fin dans un certain sens. Il y a moins de vulgarismes, il y a moins de sexualité explicite. Tout cela y est quand même, mais plutôt entre les lignes que sur les lignes. On y chercherait en vain les manifestations du nihilisme ou du cynisme. Mon ami poète, dont je ne vous dirai pas le nom, dit que je me suis ramolli. Et je sais exactement ce qu’il voulait dire par là. On aurait beaucoup de peine à trouver dans ce recueil la poétique de l’underground qui pendant longtemps était un des éléments substantiels de mon écriture. L’homme vit, vieillit et évolue d’une certaine manière et dans le même temps sa création évolue également s’il crée quelque chose. »

'La Lumière dans une plaie', photo: Druhé město'La Lumière dans une plaie', photo: Druhé město Selon le critique Libor Staněk, le recueil de Milan Ohnisko intitulé Světlo v ráně (La Lumière dans une plaie) aveugle le lecteur par l’absurdité des activités humaines : « Il ne mène pas le lecteur vers la purification, mais éclaire et approfondit encore dans ses vers la douleur invisible qui se cache derrière les coulisses des destins tragicomiques et tordus. »

Ajoutons pour le lecteur francophone que Milan Ohnisko est un des rares poètes tchèques à être traduit en français. Quelques-uns de ses poèmes figurent dans l’anthologie de Petr Král, La poésie tchèque moderne (Paris-Berlin 1990).

Deux petits refugiés dans l’enfer européen

Le roman Únava materiálu (L’Usure du matériel) a remporté le prix Magnesia litera dans la catégorie de la prose. Ce texte acerbe qui ne ménage pas la sensibilité du lecteur, raconte l’histoire de deux garçons obligés de quitter leur pays et de se réfugier dans une Europe qui leur est hostile. L’auteur Marek Šindelka ne situe pas ce pèlerinage plein de dangers et de souffrances dans des pays concrets, il tient à donner à son récit un caractère universel et cherche à évoquer surtout les sensations de ses petits héros. Il précise :

Marek Šindelka, photo: ČTKMarek Šindelka, photo: ČTK « Je ne voulais pas contribuer par ce livre à une discussion, à un boom médiatique. Seulement, face à cette situation je sentais presque physiquement un chagrin. J’ai une petite fille et soudain les affaires de ce genre ont commencé à me toucher beaucoup. J’ai décidé donc d’écrire un livre pour ne faire rien d’autre que de glisser le lecteur dans la peau de ces gens-là. C’est ce dont la littérature est capable. Quand elle est suffisamment suggestive, elle peut vous saisir, vous planter directement dans la situation d’un individu et vous faire vivre cette situation très intimement avec lui. »

'L'Usure du matériel', photo: Odeon'L'Usure du matériel', photo: Odeon Et l’écrivain explique qu’il voulait surtout décrire les sensations du corps, le corps qui doit se déplacer, qui commence à peser lourd quand on doit le transporter d’un continent à l’autre, le corps qui doit se cacher, se comprimer dans l’espace extrêmement exigu d’une voiture, le corps presque asphyxié qui reprend vie finalement dans un garage crasseux à la périphérie de l’Europe et qui n’est pourtant qu’au début de ses peines. Un des grands thèmes de ce livre est, selon Marek Šindelka, le manque de choses absolument fondamentales comme l’air, le manger, le boire, le sommeil, etc.

Le jury du Prix Magnesia litera a constaté que le livre L’Usure du matériel n’apporte pas, certes, une analyse complexe de la crise migratoire actuelle, mais qu’il oblige le lecteur à s’identifier avec ces victimes qui ont perdu leurs biens, leur sécurité et pour beaucoup leur propre vie.

Une parabole post-apocalyptique

Bianca Bellová, photo: ČTKBianca Bellová, photo: ČTK « Une histoire crue de l’adolescence et aussi une parabole post-apocalyptique de la destruction de la nature qui entraîne un anéantissement des rapports entre les hommes. » C’est ainsi que les jurés du Magnesia litera ont caractérisé le roman Jezero (Le Lac) de Bianca Bellová qui a remporté la distinction suprême - celle du Livre de l’année. L’auteure avoue avoir été inspirée par son voyage au bord du lac d’Aral en Asie centrale qui est aujourd’hui presque desséché. Ce dessèchement, dû au détournement des fleuves qui l’alimentaient, a provoqué une catastrophe environnementale dans toute la région. Bianca Bellová a situé le sujet de son roman dans un paysage qui ressemble beaucoup aux environs sinistres du lac desséché. Elle dit à propos de son livre :

« C’est l’histoire d’un garçon dans un monde qui se désagrège, l’histoire d’une communauté plutôt traditionnelle qui se heurte à un régime agressif et imposé de l’extérieur. Et le garçon qui grandit dans cet univers, s’interroge sur la façon dont il faut aborder ce monde en désintégration. »

'Le Lac', photo: Host'Le Lac', photo: Host Bien que le sujet du roman ne se passe pas dans un milieu bien déterminé, certaines situations et certains personnages le situent dans la période que Bianca Bellova appelle « post-soviétique » :

« Mes livres précédents ont toujours reflété l’expérience que nous avons de la vie sous la normalisation dans les années 1960, 1970 et 1980. Mais les personnages que j’ai appelé ‘les Russes’ dans mon dernier livre, personnages que vous considérez comme négatifs, c’est plutôt un symbole, parce qu’il me semblait comme très artificiel d’inventer pour eux de nouveaux noms. De toute façon, tout le monde saurait de qui je parle, chacun saurait que je parle des Russes. Je cherche à ne pas confondre et à séparer l’engagement civique et l’écriture mais une séparation absolue n’est probablement pas possible. »

Selon le jury du Magnesia litera, Bianca Bellová a écrit un mythe très personnel, l’histoire saisissante d’une initiation car le petit héros du livre doit toucher le fond de son désespoir pour émerger finalement à la surface plus fort et plus lucide.

Quelques conclusions générales

352 livres ont été en lice dans la 16e édition du prix Magnesia litera. Choisir les meilleurs titres dans cette multitude d’ouvrages n’était sans doute pas une tâche facile. Le chef du jury Petr Fischer résume le travail de ses spécialistes et ose même tirer quelques conclusions générales concernant la qualité de la littérature tchèque actuelle :

« J’ai l’impression que la qualité des livres présentés dans le concours l’année dernière, a été un peu inférieure à celle de cette année où la production a été plus intense notamment dans la catégorie de la prose. Il me semble qu’il y a chez nous toujours de plus en plus d’auteurs qui vivent avec cette société et ont envie d’écrire sur elle. Et ils désirent écrire non seulement quelque chose pour le moment présent mais une littérature qui cherche à ouvrir un débat, à ouvrir une nouvelle façon de vivre la réalité. Et dans ce sens on peut dire que ce sont donc des auteurs engagés. »