Sylvie Germain: « On ne peut réduire le roman à l'art de raconter une histoire »

Elle est Française mais a vécu à Prague de 1986 à 1994. Elle s'appelle Sylvie Germain et elle est sans doute une des meilleurs romancières françaises contemporaines. Son séjour à Prague, pendant lequel elle a assisté à l'effondrement du régime communiste, l'a profondément marquée. Elle avoue qu'après son départ de Tchécoslovaquie, elle a ressenti, pendant des années, un manque douloureux difficile à combler. Ce séjour s'est reflété aussi dans son oeuvre littéraire. Aujourd'hui, elle revient de temps en temps en Tchéquie. La dernière fois, elle a été accueillie à la foire "Le Monde du livre" où elle présentait son roman "Nuit d'ambre " traduit en tchèque. Elle a répondu à mes questions près d'une fenêtre pragoise qui offrait une vue étonnante sur les toits du quartier luisant de pluie avec, au fond, le panorama du château et de la cathédrale rendus vagues par la brume.

- Quand on lit vos romans, on est saisi par la force de l'histoire que vous racontez et qui finit par emporter le lecteur. Qu'est-ce que le roman pour vous? Est-ce l'art de raconter une histoire ou autre chose?

"C'est difficile de répondre à la question immense et j'ai envie de renvoyer à votre grand auteur Kundera qui vient d'écrire un troisième ouvrage, une sorte de trilogie maintenant. Après « L'Art du roman » et « Les Testaments trahis », il a publié récemment un livre qui s'appelle « Le rideau ». Je trouve qu'il dit des choses très justes, très pertinentes sur le roman dans sa spécificité. On ne peut réduire le roman à l'art de raconter une histoire. Bien sûr, c'est ça, comme aussi le cinéma en un sens, il faut pouvoir raconter une histoire, mais à la limite, un historien, un chroniqueur racontent aussi une histoire. Donc, cet art du roman est très particulier, et je crois qu'il doit faire advenir dans l'écriture, dans la narration, quelque chose de spécifique que ni l'historien, ni le chroniqueur, ni le journaliste ne vont rendre, ne vont traduire. Et cette spécificité, ce plus, ce je ne sais quoi, comme on dit, c'est quelque chose qui est vraiment dans les profondeurs de l'humain, quelque chose de la folie humaine, de l'impensé de l'humain. Et un roman, qu'il soit bon ou pas au niveau de l'écriture, présente de l'intérêt, je crois, à partir du moment où il surprend le lecteur en tant qu'être humain, qui découvre, fût-ce par une petite porte, quelque chose d'insoupçonné de la folie humaine."

- Vous avez présenté à la foire du livre votre roman « Nuit d'ambre » qui a été traduit en tchèque. Comment voyez-vous ce roman, qui a été, je crois, le deuxième de votre carrière, dix-huit ans après sa parution ?

"Justement, le problème est là. C'est le temps qui a filé et en plus, ce roman, je l'avais écrit dans la foulée du premier, c'était comme la continuité du premier. Il s'enracine vraiment dans mon premier roman qui s'appelle « Livre des nuits ». On y retrouve les mêmes personnages et les destins de certains personnages du premier roman se dénouent dans le second. Et il y avait une cohérence dans ces deux livres qui sont comme un miroir. Donc, c'est un petit peu étrange même pour les lecteurs tchèques d'avoir accès au deuxième livre, dix ans ou presque après la traduction du premier. Alors, je ne sais pas s'il y aura des lecteurs pour suivre et pour quand même accrocher l'histoire. Pour moi, par la force des choses, c'est très ancien. En même temps, un écrivain, en général, ne renie pas ses livres, je sais qu'il y en a qui renient leurs livres de jeunesse, je ne vais pas les renier, mais par ailleurs, je n'aime pas relire mes livres parce que quand je les relie des années après, donc à froid, cela donne toujours une impression très bizarre, on a envie de se corriger, de faire des rajouts, des ratures, etc. Mais bon, en même temps, il faut assumer son livre et répondre aux questions qu'il peut y avoir de la part des lecteurs. "

- « Nuit d'ambre » n'a donc pas été le seul roman sorti de votre plume à être traduit en tchèque. Quelles autres oeuvres ont été traduites?

"On a traduit en tchèque « Le Livre des nuits », puis celui, qui a été mon troisième roman, qui s'appelait « Jours de colère ». Je ne sais plus si on a traduit en tchèque un petit ouvrage qui s'appelle « La pleurante des rues de Prague ». Un livre que j'avais écrit en hommage à Bohuslav Reynek, parce que j'ai une grande passion et pour son oeuvre gravée et pour sa poésie, a également été traduit en tchèque."

- Pourquoi avez-vous choisi Bohuslav Reynek, ce personnage bizarre, un homme solitaire, qui vivait loin du monde dans une ferme perdue au milieu du Plateau tchéco-morave?

Mais pour toutes ces raisons. Je trouve que ce sont déjà de très bonnes raisons. Mais surtout pour son oeuvre que je trouve magnifique et très originale. C'est une oeuvre de quelqu'un d'une totale intégrité, d'un immense courage. C'est cela que j'aime finalement. Je trouve que les plus belles formes de courage et d'héroïsme, ce ne sont pas les flonflons militaires ou des grandes expositions de la bravoure, mais c'est souvent ce qui se joue dans l'ombre. Et Reynek était un homme de l'ombre, c'était un homme infiniment discret, qui portait, comme illuminé, toute sa vie une foi profonde; il y avait une dimension mystique dans la foi de Reynek. Il a traversé une des pires périodes qui soit, la guerre, l'occupation des nazis et puis le communisme. Il a vécu cette période avec sa femme, la poétesse française Suzanne Renaud qui a été assez brisée par tout cela. Je trouve que l'oeuvre qu'il a créée, à l'aube, avant d'aller nourrir ses cochons, assis près de sa grande poêle en train de graver avec vraiment les moyens du bord, il n'avait presque pas de matériel, il était assez autodidacte dans ce domaine-là, c'était vraiment une manière chez lui de traduire ce qu'il y avait de plus profond en lui, donc une oeuvre extraordinaire, que ce soit le cycle de « La Passion », que ce soit le cycle de « Don Quichotte de Cervantes », ou sa poésie. Pour moi, il y a beaucoup de ce que l'on peut appeler, je me méfie des grands mots comme l'âme tchèque, mais disons de l'esprit de ce pays, peut-être. En tout cas, j'ai été extrêmement touchée par cette oeuvre. Alors même que mon niveau de tchèque était misérable, un jour en lisant un livre de Reynek, quand j'habitais encore Prague, dans les samizdats à l'époque parce qu'il était interdit de publication, j'ai été extrêmement touchée, j'ai même senti qu'il y avait une sorte de consonance avec l'oeuvre d'un autre poète que j'adore, le poète autrichien Georg Trackl. J'ai appris après d'ailleurs qu'il avait traduit Trackl. Donc, vous voyez, c'était comme s'il y avait une force qui permettait par la douceur même de la musique de Reynek à une étrangère comme moi avec une connaissance minime de la langue, d'y être sensible."

(Nous présenteront la seconde partie de cet entretien dans cette rubrique, samedi 21 mai.)