Sylvie Germain: Mon imaginaire s'est nourri de Prague et de la Bohême

"Le livre des nuits", "Jours de colère", "La Chanson des mal-aimants" - ces romans et encore plusieurs autres parus chez Gallimard ont été écrits par Sylvie Germain. Considérée comme l'une des meilleurs romancières françaises de notre temps, elle n'oublie pas les années passées à Prague, des années qui ont laissé une profonde empreinte dans sa vie et dans son oeuvre. Elle s'en est souvenue aussi dans la seconde partie d'un entretien qu'elle a accordé à Radio Prague lors de sa récente visite en République tchèque.

"Il y avait une raison très concrète, très incarnée que je n'ai plus tellement envie d'évoquer, parce que c'était très personnel. C'était lié à une personne que j'avais rencontrée et pour cette personne j'avais décidé de braver toutes les difficultés, qui étaient grandes à l'époque. Elles étaient insurmontables pour les Tchèques s'ils voulaient quitter le pays, mais elles étaient aussi grandes pour les gens de l'Ouest s'ils voulaient s'installer ici."

Est-ce que la ville elle-même y jouait aussi un certain rôle?

"Très rapidement la ville a joué un rôle aussi important que la personne pour laquelle j'étais venue. Je crois que les Pragois n'ont plus besoin de se l'entendre dire (il faut peut-être ne pas trop le leur dire, sinon ils vont devenir orgueilleux) : la ville est sublime. C'est quand même une des plus belles villes d'Europe. Et d'ailleurs ce qu'il y avait d'étonnant c'est que les gens dits de l'Ouest, pour rester dans ce vocabulaire un peu dérisoire, n'avaient pas tellement la curiosité de venir ou ils étaient découragés à l'avance par le régime qui sévissait ici. Cette ville est vraiment au niveau architectural une des plus belles d'Europe. "

Ce séjour a joué aussi un certain rôle dans votre oeuvre. Comment s'est-il reflété dans vos romans?

 « Cela a pris du temps, parce qu'il y a des personnes, des écrivains qui sont capables de réagir très très vite, à l'esprit, à l'atmosphère d'un lieu, parfois c'est fabriqué, mais parfois j'ai vu des écrivains qui sont très doués pour cela, et ils arrivent à se mettre dans l'esprit d'un lieu. Moi, je suis lente et assez prudente d'autant plus que je considérais que les Tchèques avaient d'immenses écrivains, bien sûr il y avait le poète Reynek mais c'est autre chose, il y a donc de très très grands écrivains, dont un des mes préférés que je considère comme un des plus grands romanciers du XXe siècle, je ne parle pas que pour la Bohême, mais globalement, Bohumil Hrabal. Je trouve que cet écrivain n'a pas à l'étranger la reconnaissance qu'il mérite. Il y a eu une petite mode après 1989, à l'Ouest pour les écrivains et tout ce qui se passait à, ce qu'on appelait bêtement, à l'Est, c'est à dire, en fait, en Europe centrale. Mai cela n'a pas duré longtemps. Maintenant c'est difficile de trouver des oeuvres de Hrabal. On n'en parle plus beaucoup. Je trouve cela très dommage. Il était fabuleux Hrabal, je garde une grande admiration pour lui. Donc je considérais qu'il y avait suffisamment de grands écrivains ici. Que ce n'était pas évident de capter l'atmosphère, l'esprit d'un pays. Je me suis inconsciemment imprégnée par ce lieu, les années ont passé, je continuais à écrire mes romans qui se passaient en France alors que je vivais ici et peu à peu il s'est passé un étrange mouvement, que je le veuille ou non, comme si quelque chose de la France se détachait de moi et par contre mon imaginaire, à force de vivre à Prague, a fini par être marqué par Prague et la Bohême, par l'histoire de ce pays. Au bout de quelques années, au bout de cinq, six ans quand même, mon imaginaire a été suffisamment nourri de ce lieu et j'ai écrit trois livres : un petit texte qui n'est pas un roman, La Pleurante des rues de Prague, et puis deux romans qui sont vraiment liés à Prague. »

Aujourd'hui vous êtes donc de nouveau à Prague. Est-ce que vous retrouvez ce quelque chose de cette ville que vous avez découverte il y a des années? Y a-t-il encore ce quelque chose qui vous a convaincu finalement de rester?

"C'est difficile parce que la ville a énormément changé sur tous les plans. Cette ville était tellement belle du fait qu'elle n'avait aucune publicité. Moi, je suis assez publiphobe, et alors il n'y avait pas de publicité, pas de néons, pas de tout cela. Nous, on en était gavé dans nos pays. Et puis cela est arrivé immédiatement après 1989. Bon, on le déplore, mais c'est égoïste en même temps. Donc bien sûr quelque chose a changé. Et puis les hordes de touristes ... C'est pour cela que je dis que les Pragois devraient être les premiers à déplorer l'excès du tourisme, bien qu'ils y trouvent bien sûr leur compte. Il faut ne quand même pas être incohérent. Alors c'est vrai que quand je me ballade dans Prague j'ai du mal à retrouver l'atmosphère que j'ai connue dans les années quatre-vingt. Mais bon, il y a un prix à payer pour tout. La liberté a son prix, elle aussi. Donc on va pas non plus avoir la nostalgie d'un système qui effectivement avait figé la vie dans une espèce d'intemporalité. Et puis dans toute ville, en Italie, c'est pareil. Quand on va à Rome, quand on va à Venise on sort de la place Saint-Pierre qui grouille de monde et de pigeons. On va donc trois ruelles à côté et il n'y a personne. Ici il faut faire un peu plus d'effort, mais dès qu'on va dans certains quartiers ... Ce qui m'intéresse c'est vraiment de retrouver la ville avec ce type de kavarna (café), qui sont typiques d'ici et ne soient pas trop gangrénés par le tourisme massif et le côté américanisation qui, bien sûr, m'agacent."