Rencontres littéraires Sylvie Chalaye: « L'Afrique doit se construire une nouvelle identité »

30-04-2005 | Václav Richter

C'est dans le cadre du festival "Afrique en création" que nous avons eu l'occasion de connaître Sylvie Chalaye, auteur de plusieurs ouvrages sur les dramaturgies d'Afrique noire francophone. Elle est venue en République tchèque pour donner une série de conférences sur le théâtre africain et assister à la représentation de la pièce "Le Petit frère du rameur" de Kossi Efoui traduite en tchèque par Michal Laznovsky. C'est à l'issue de ce spectacle donné au café littéraire Viola qu'elle a répondu à nos questions. Elle nous a fait entrevoir la richesse du théâtre africain, les transformations qu'il subit et a démontré que par l'ampleur des thèmes traités et la diversité de ses publics, ce théâtre dépasse aujourd'hui largement le cadre de l'Afrique.

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Sylvie ChalayeSylvie Chalaye Vous êtes donc là pour la deuxième fois déjà pour nous présenter le théâtre africain. Qu'est-ce que le théâtre africain peut nous donner, à nous Centre-Européens?

"C'est une vaste question, d'autant qu'il s'agit véritablement de l'enjeu des dramaturgies contemporaines qui n'ont rien à avoir avec ce qui pouvait se pratiquer dans les années soixante et soixante-dix. Depuis la fin des années quatre-vingts, on voit vraiment émerger un théâtre qui n'est pas replié sur l'Afrique et, je dirais, sur les questionnements liés au continent et aux violences qu'il traverse. Pendant longtemps, l'Occident a pensé que les dramaturgies africaines étaient finalement du théâtre exotique qui pouvait l'intéresser mais avec certaine fascination pour l'autre, pour l'altérité. Or, l'enjeu de ces écritures contemporaines, c'est de s'adresser au monde et pas seulement à l'Afrique, de concerner vraiment l'Europe, l'Amérique, de concerner un public le plus large possible. En même temps aussi de faire en sorte que les questions qui sont évoquées, les intrigues, les histoires parlent à notre société contemporaine avec ses préoccupations d'aujourd'hui."

Est-ce que vous constatez actuellement une évolution du théâtre africain?

Kossi EfouiKossi Efoui "Dans ces écritures qui émergent à la fin des années quatre-vingts, il y une pièce qui fait date et c'est « Le Carrefour » de Kossi Efoui. On publiera aussi d'autres textes de Caya Makhelé et de Koffi Kwahulé. On a vraiment là l'émergence d'une écriture de rupture à la fois à travers les thèmes qui sont évoqués mais aussi à travers le rapport à la dramaturgie qui n'est plus du tout une imitation de la dramaturgie occidentale. Il s'agit aussi d'un théâtre qui n'est plus du tout dans une relation à la langue française qui serait admirative mais qui est au contraire un théâtre qui se réapproprie la langue, et la rythme et la structure autrement, dans laquelle il y a une respiration. Chacun de ces auteurs invente en quelque sorte sa langue et c'est d'autant plus audible au théâtre puisqu'il s'agit bien sûr d'oralité, donc ils arrivent à nourrir véritablement leurs écritures de toute une pulsion liée finalement à une particularité de la culture africaine qui est bel et bien liée à l'oralité. Mais cette oralité est travaillée par le cinéma, par différentes formes de références par exemple au coeur grec antique et on assiste à un théâtre hybride. Et cette particularité de la fin des années quatre-vingts, qui va marquer la dernière décennie du siècle, ne fait que s'accentuer aujourd'hui. Nous sommes donc dans le XXIe siècle. Même les jeunes qui émergent aujourd'hui, en 2005, comme Rodrigue Normand ou Gustave Akakpo, ne font qu'affirmer cette façon d'aborder la dramaturgie et la langue d'une manière tout à fait inouïe et complètement originale."

Comment ce théâtre est-il accepté par le public occidental ? Y a-t-il des ensembles et des troupes de théâtre qui adoptent ce genre de répertoire?

Koffi KwahuléKoffi Kwahulé "Tout à fait. C'est assez étonnant, il y a par exemple le théâtre de Reims qui s'est mis a travailler tout a fait systématiquement avec un auteur qui s'appelle Florent Couao-Zotti et qui est d'origine béninoise, et ce théâtre montre donc des textes de cet auteur. On a également le théâtre La Comédie de Saint-Etienne qui, lui, s'est associé à Gustave Akakpo, auteur togolais, et monte ses textes. On pourrait citer également le travail d'Eva Doumbia qui est de Marseille et qui travaille avec un auteur qui s'appelle Dieudonné Niangouna. Ce que je trouve tout à fait étonnant, c'est comment ces dramaturgies interpellent bien sûr la France puisque il y a bien sûr la communauté linguistique mais plus encore les autres pays d'Europe qui ne sont pas francophones et qui traduisent ces textes. Evidemment, la Tchéquie en est un bel exemple mais ces textes sont aussi traduits en allemand, en italien et vont même jusqu'aux Etats-Unis. Je pense aux auteurs comme Koffi Kwahulé dont la pièce « Bintou » a été traduite en plusieurs langues et jouée à Berlin, Bruxelles, Londres, en Italie. Cela montre bien qu'il y a une résonance au-delà de la francophonie."

 

Vous venez d'assister au café littéraire Viola à une représentation de la pièce de Kossi Efoui "Le petit frère du rameur". Quelle est votre impression?

BintouBintou "Je dois dire que c'est une magnifique réalisation pour une écoute du texte et de la rythmique. Bien sûr, c'est en tchèque et je ne parle pas le tchèque. Je connais bien la pièce et je constate qu'on retrouve bien le rythme de la pièce, au-delà de la dimension linguistique et au-delà du sens proprement dit. Moi, j'ai vraiment trouvé dans le travail des acteurs et, également, dans le travail de la réalisatricet un vrai respect de la musique, du tempo, et c'est quelque chose de particulier parce qu'une des grandes originalités de ces écritures, je le dis bien souvent, c'est qu'elles se réapproprient la langue et la dramaturgie comme les anciens esclaves se sont réaproppriés la musique classique pour en faire du jazz. Il y a tout d'un coup une renaissance, quelque chose de complètement nouveau ou de complètement inouï qui arrive à naître et je crois qu'on l'a partagé ce soir dans ce spectacle-là. En plus, l'enjeu de la pièce est une veillée, il est question d'une femme morte qui doit être enlevée, dont le corps doit partir et on se demande à quel moment ce corps va disparaître. Donc, il y a une présence et une absence en même temps, il y a des allers et des retours. Le rameur, c'est justement celui qui va et qui vient et on sentait véritablement l'enjeu tragique de cet "entre-deux", parce que c'est ce dont parlent ces écritures évidement, elles parlent de l'histoire coloniale, elle parlent d'un peuple qui est marqué par une culture double, à la fois sa culture traditionnelle africaine, historique, mais en même temps mythifiée, oubliée par la force des choses, et puis cette modernité dans laquelle ils ont été précipités par la colonisation tout simplement et puis par l'évolution des choses et le fait qu'on ne peut pas retourner en arrière, on ne peut pas recommencer. Ce n'est pas possible. Il faut accepter cette idée qu'à un moment donné, à cause de l'esclavage, de la colonisation, à cause des tragédies de l'histoire, il y a tout un pan de l'identité qui s'est affaissé et qui a disparu. Aujourd'hui, l'Afrique doit se reconstruire une identité qui ne peut pas être une identité folklorique ou exotique qu'on a collée à l'Afrique pendant des années parce que l'Occident voulait garder de l'Afrique quelque chose comme un rêve. C'est vrai que l'Afrique fait rêver encore aujourd'hui. Or, la modernité africaine, la contemporanéité africaine, l'identité des jeunes Africains aujourd'hui n'est pas exclusivement dans ces aspects folkloriques. Pas du tout. Et du coup, il y a un deuil à faire, il y a le fait d'accepter de voir mourir une part de soi pour renaître autrement. La pièce parle de cela. Et je crois que cette subtilité-là, la jeune femme qui a adapté le texte et l'a fait entendre, et le traducteur aussi, ont vraiment été très très à l'écoute et ont rendu cette dimension tragique."

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