Rencontres littéraires Sylvie Chalaye: « L'Afrique doit se construire une nouvelle identité »
C'est dans le cadre du festival "Afrique en création" que nous avons eu l'occasion de connaître Sylvie Chalaye, auteur de plusieurs ouvrages sur les dramaturgies d'Afrique noire francophone. Elle est venue en République tchèque pour donner une série de conférences sur le théâtre africain et assister à la représentation de la pièce "Le Petit frère du rameur" de Kossi Efoui traduite en tchèque par Michal Laznovsky. C'est à l'issue de ce spectacle donné au café littéraire Viola qu'elle a répondu à nos questions. Elle nous a fait entrevoir la richesse du théâtre africain, les transformations qu'il subit et a démontré que par l'ampleur des thèmes traités et la diversité de ses publics, ce théâtre dépasse aujourd'hui largement le cadre de l'Afrique.
Sylvie Chalaye
Vous êtes donc là pour la deuxième fois déjà pour nous présenter le théâtre
africain. Qu'est-ce que le théâtre africain peut nous donner, à nous
Centre-Européens?
"C'est une vaste question, d'autant qu'il s'agit véritablement de l'enjeu des dramaturgies contemporaines qui n'ont rien à avoir avec ce qui pouvait se pratiquer dans les années soixante et soixante-dix. Depuis la fin des années quatre-vingts, on voit vraiment émerger un théâtre qui n'est pas replié sur l'Afrique et, je dirais, sur les questionnements liés au continent et aux violences qu'il traverse. Pendant longtemps, l'Occident a pensé que les dramaturgies africaines étaient finalement du théâtre exotique qui pouvait l'intéresser mais avec certaine fascination pour l'autre, pour l'altérité. Or, l'enjeu de ces écritures contemporaines, c'est de s'adresser au monde et pas seulement à l'Afrique, de concerner vraiment l'Europe, l'Amérique, de concerner un public le plus large possible. En même temps aussi de faire en sorte que les questions qui sont évoquées, les intrigues, les histoires parlent à notre société contemporaine avec ses préoccupations d'aujourd'hui."
Est-ce que vous constatez actuellement une évolution du théâtre africain?
Kossi Efoui
"Dans ces écritures qui émergent à la fin des années quatre-vingts,
il y une pièce qui fait date et c'est « Le Carrefour » de Kossi Efoui. On
publiera aussi d'autres textes de Caya Makhelé et de Koffi Kwahulé. On a
vraiment là l'émergence d'une écriture de rupture à la fois à travers les
thèmes qui sont évoqués mais aussi à travers le rapport à la dramaturgie
qui n'est plus du tout une imitation de la dramaturgie occidentale. Il
s'agit aussi d'un théâtre qui n'est plus du tout dans une relation à la
langue française qui serait admirative mais qui est au contraire un
théâtre qui se réapproprie la langue, et la rythme et la structure
autrement, dans laquelle il y a une respiration. Chacun de ces auteurs
invente en quelque sorte sa langue et c'est d'autant plus audible au
théâtre puisqu'il s'agit bien sûr d'oralité, donc ils arrivent à nourrir
véritablement leurs écritures de toute une pulsion liée finalement à une
particularité de la culture africaine qui est bel et bien liée à
l'oralité. Mais cette oralité est travaillée par le cinéma, par
différentes formes de références par exemple au coeur grec antique et on
assiste à un théâtre hybride. Et cette particularité de la fin des années
quatre-vingts, qui va marquer la dernière décennie du siècle, ne fait que
s'accentuer aujourd'hui. Nous sommes donc dans le XXIe siècle. Même les
jeunes qui émergent aujourd'hui, en 2005, comme Rodrigue Normand ou
Gustave Akakpo, ne font qu'affirmer cette façon d'aborder la dramaturgie
et la langue d'une manière tout à fait inouïe et complètement
originale."
Comment ce théâtre est-il accepté par le public occidental ? Y a-t-il des ensembles et des troupes de théâtre qui adoptent ce genre de répertoire?
Koffi Kwahulé
"Tout à fait. C'est assez étonnant, il y a par exemple le théâtre de
Reims qui s'est mis a travailler tout a fait systématiquement avec un
auteur qui s'appelle Florent Couao-Zotti et qui est d'origine béninoise,
et ce théâtre montre donc des textes de cet auteur. On a également le
théâtre La Comédie de Saint-Etienne qui, lui, s'est associé à Gustave
Akakpo, auteur togolais, et monte ses textes. On pourrait citer également
le travail d'Eva Doumbia qui est de Marseille et qui travaille avec un
auteur qui s'appelle Dieudonné Niangouna. Ce que je trouve tout à fait
étonnant, c'est comment ces dramaturgies interpellent bien sûr la France
puisque il y a bien sûr la communauté linguistique mais plus encore les
autres pays d'Europe qui ne sont pas francophones et qui traduisent ces
textes. Evidemment, la Tchéquie en est un bel exemple mais ces textes sont
aussi traduits en allemand, en italien et vont même jusqu'aux Etats-Unis.
Je pense aux auteurs comme Koffi Kwahulé dont la pièce « Bintou » a été
traduite en plusieurs langues et jouée à Berlin, Bruxelles, Londres, en
Italie. Cela montre bien qu'il y a une résonance au-delà de la
francophonie."
Vous venez d'assister au café littéraire Viola à une représentation de la pièce de Kossi Efoui "Le petit frère du rameur". Quelle est votre impression?
Bintou
"Je dois dire que c'est une magnifique réalisation pour une écoute du
texte et de la rythmique. Bien sûr, c'est en tchèque et je ne parle pas le
tchèque. Je connais bien la pièce et je constate qu'on retrouve bien le
rythme de la pièce, au-delà de la dimension linguistique et au-delà du
sens proprement dit. Moi, j'ai vraiment trouvé dans le travail des acteurs
et, également, dans le travail de la réalisatricet un vrai respect de la
musique, du tempo, et c'est quelque chose de particulier parce qu'une des
grandes originalités de ces écritures, je le dis bien souvent, c'est
qu'elles se réapproprient la langue et la dramaturgie comme les anciens
esclaves se sont réaproppriés la musique classique pour en faire du jazz.
Il y a tout d'un coup une renaissance, quelque chose de complètement
nouveau ou de complètement inouï qui arrive à naître et je crois qu'on l'a
partagé ce soir dans ce spectacle-là. En plus, l'enjeu de la pièce est une
veillée, il est question d'une femme morte qui doit être enlevée, dont le
corps doit partir et on se demande à quel moment ce corps va disparaître.
Donc, il y a une présence et une absence en même temps, il y a des allers
et des retours. Le rameur, c'est justement celui qui va et qui vient et on
sentait véritablement l'enjeu tragique de cet "entre-deux", parce
que c'est ce dont parlent ces écritures évidement, elles parlent de
l'histoire coloniale, elle parlent d'un peuple qui est marqué par une
culture double, à la fois sa culture traditionnelle africaine, historique,
mais en même temps mythifiée, oubliée par la force des choses, et puis
cette modernité dans laquelle ils ont été précipités par la colonisation
tout simplement et puis par l'évolution des choses et le fait qu'on ne
peut pas retourner en arrière, on ne peut pas recommencer. Ce n'est pas
possible. Il faut accepter cette idée qu'à un moment donné, à cause de
l'esclavage, de la colonisation, à cause des tragédies de l'histoire, il y
a tout un pan de l'identité qui s'est affaissé et qui a disparu.
Aujourd'hui, l'Afrique doit se reconstruire une identité qui ne peut pas
être une identité folklorique ou exotique qu'on a collée à l'Afrique
pendant des années parce que l'Occident voulait garder de l'Afrique
quelque chose comme un rêve. C'est vrai que l'Afrique fait rêver encore
aujourd'hui. Or, la modernité africaine, la contemporanéité africaine,
l'identité des jeunes Africains aujourd'hui n'est pas exclusivement dans
ces aspects folkloriques. Pas du tout. Et du coup, il y a un deuil à
faire, il y a le fait d'accepter de voir mourir une part de soi pour
renaître autrement. La pièce parle de cela. Et je crois que cette
subtilité-là, la jeune femme qui a adapté le texte et l'a fait entendre,
et le traducteur aussi, ont vraiment été très très à l'écoute et ont rendu
cette dimension tragique."






