Rencontres littéraires «Sur les ailes d’un moulin à vent », une biographie romancée de Zdenka Braunerová
« Sentimentale jusqu’à l’ardeur. Chaste jusqu’à la pruderie. Elle tient à la propriété. Elle condamne avec sévérité. Elle est contente d’être au monde. Elle n’aime pas qu’on lui rappelle son âge. Une féminité toute particulière.» Ces quelques remarques ont été inscrites dans son journal au début du XXe siècle par l’écrivain tchèque Jaroslav Maria lors de son voyage en Italie en compagnie de son amie, le peintre Zdenka Braunerová, artiste dont nous fêtons ces jours-ci le 150e anniversaire de la naissance. Dans son journal, Jaroslav Maria a tenté de brosser en quelques traits rapides le portrait de Zdenka. Beaucoup plus tard, un demi-siècle après la mort de Zdenka, un autre écrivain tchèque, František Kožík, lui consacrera un grand roman en deux tomes intitulés „Sur les ailes d’un moulin à vent“ et „Une fin d’été turbulante“. Ni Jaroslav Maria ni František Kožík ne cachent leur admiration pour cette femme, qui a choisi un métier d’homme, sans renoncer à sa féminité.
Zdenka Braunerová
La tâche de František Kožík a été facilitée par l’habitude de
Zdenka Braunerová de parler de sa vie dans d’innombrables lettres
qu’elle adressait à ses amis et connaissances. Avec une sympathie
évidente pour cette destinée bien particulière, František Kožík
retrace pas à pas les étapes de cette vie pleine d’amour, de travail,
de déceptions amères et de plaisir de vivre.
Le père de Zdenka, František Brauner, est un des hommes politiques
tchèques les plus importants de son temps. Dans le salon de sa maison
pragoise, Zdenka Braunerová, née en 1858, fréquente, dès son enfance,
la fine fleur de la société tchèque des années soixante et
soixante-dix
du XIXe siècle. L’été, la famille s’installe dans un vieux moulin
dans le village de Roztoky, non loin de Prague. Zdenka apprend l’art de
la peinture. Parmi ses professeurs il y a entre autres Soběslav Pinkas,
un
des peintres les plus en vue à l’époque, mais aussi un certain
Antonín
Chitussi qui tombe amoureux d’elle.
Zdenka BraunerováChitussi, qui deviendra un des plus
grands paysagistes tchèques du XIXe siècle, est le premier des quatre
hommes qui laisseront leur empreinte dans la vie de Zdenka Braunerová.
Avec lui, Zdenka apprendra à peindre et connaîtra la France. Chitussi
aimerait l’épouser mais Zdenka décline sa demande en mariage.
Trois ans plus tard, elle connaîtra dans le salon de ses parents le poète Julius Zeyer et c’est un amour platonique, un amour aussi romantique qu’impossible et désespéré. „Gardez-vous de devenir ma femme, nous serions malheureux“, lui dira le poète qui restera pourtant son ami jusqu’à la fin de ses jours. Il suivra aussi de loin les amours orageux de Zdenka et de l’écrivain Vilém Mrštík qui vit en Slovaquie morave. Zdenka sort meurtrie de cette liaison, elle se rend compte que son rêve de vie avec un homme qu’elle pourrait admirer et aimer, ne se réalisera probablement plus. Au soir de sa vie, elle nouera encore une liaison avec le jeune poète, Miloš Marten, mais elle sera déjà loin des passions de sa jeunesse et aura la sagesse, le moment venu, de céder sa place aux côtés de ce jeune homme de talent à une autre femme et de ne jouer désormais dans la vie du poète que le rôle d’une amie presque maternelle.
Zdenka Braunerová
Le roman de František Kožík illustre aussi le rapport profond qui liait
Zdenka Braunerová à la France et à sa culture. Pendant toute sa vie,
elle est une ambassadrice non officielle de la culture tchèque en France
et de la culture française en Bohême. Elle lutte contre le
provincialisme
des milieux artistiques tchèques, ouvre les fenêtres sur le monde. En
France, sa tâche est facilitée par sa connaissance de la langue et de la
culture françaises, mais surtout par son intelligence et son charme qui
lui ouvrent les portes et ne laissent pas indifférents les coeurs
masculins. Ses rapports avec Joris-Karl Huysmans sont plus qu’une simple
amitié et elle est souvent invitée aussi dans la famille du peintre
Odilon Redon.
Auguste Rodin
Lorsqu’on organise à Prague, en 1902, une grande exposition des oeuvres
d’Auguste Rodin, c’est aussi grâce à elle que le voyage du célèbre
sculpteur en Bohême et en Moravie se transforme en une véritable
manifestation de l’amitié franco-tchèque. Elle surveille
l’installation de ses oeuvres dans un pavillon construit spécialement
pour l’occasion, accueille le sculpteur, le reçoit dans sa maison de
Roztoky et lui tient compagnie pendant tout son séjour. Elle
l’accompagne aussi en Slovaquie morave pour lui montrer les arts et les
coutumes charmantes du peuple de cette région. Le séjour de Rodin en
Moravie est une perpétuelle fête populaire. Le sculpteur, ému et
admiratif, compare la Slovaquie morave à la Hellade ressuscitée. Il
remercie longuement Zdenka, il n’arrive pas à se séparer d’elle et
lui offre son aquarelle „Une femme se baignant dans la mer“. Dès que
Zdenka reçoit le billet lui annonçant ce cadeau, elle court à
l’exposition Rodin pour savourer son bonheur. Elle en parlera ensuite
dans une lettre :
«…là, avec un petit billet de vous, je me suis tout doucement installée sur une chaise devant cette admirable baigneuse. Elle est donc vraiment à moi, cette admirable femme dans la mer bleue. Ce n’est pas un rêve comme ce n’est pas un rêve que je vous aime. »
De retour à Paris, Rodin enverra des lettres à celle qu’il appelle „ma grande amie“, lettres pleines de métaphores poétiques dans lesquelles il la compare aux fleurs et aux étoiles et célèbre les beautés de son âme, mais aussi sa force mystique et sensuelle.
Paul Claudel
Un autre chapitre franco-tchèque dans la vie de Zdenka Braunerová est
son amitié pour Paul Claudel. Le poète est nommé consul de France à
Prague en 1909. Zdenka trouve pour lui et sa jeune femme enceinte un
appartement à Prague et elle devient aussi parraine de sa fille,
baptisée
Reine-Amélie-Zdenka et surnommée dans la famille Zdenkette. Claudel est
assez isolé dans un pays dont il ne connaît pas la langue. C’est
grâce
à Zdenka et à son ami Miloš Marten qu’il peut sortir un peu de cet
isolement et connaître aussi les beautés cachées de Prague et de
Bohême. Souvent, il rend visite à Zdenka dans sa maison de Roztoky, il
se
rend avec elle à Turnov et visite en sa compagnie les ruines du château
de Trosky dans lesquelles il croit découvrir la matérialisation de ce
qu’il a imaginé dans sa pièce „L’Annonce faite à Marie“. Leur
amitié s’approfondit de jour en jour. Zdenka lui parle de l’histoire
tchèque et cherche à expliquer et à défendre le patriotisme de son
peuple. Elle orne les livres de Claudel de ses illustrations. En 1910,
Claudel envoie à Zdenka un recueil de ses poèmes, Cinq Grandes Odes.
Zdenka remercie le poète dans une lettre :
Zdenka Braunerová dans son atelier
«Je l’ai lu, relu, et je relirai toujours votre admirable livre,
car
dans les heures de tristesse et de découragement, il me sera un refuge ;
je viendrai me réchauffer à sa flamme : je viendrai admirer l’art
immense de vos vers dont le rythme est beau et travaillé avec art, comme
la plus belle sculpture grecque, ces vers sonores et métalliques comme la
source sortante de terre couverte de sapins. Les Odes seront mon refuge
car
elles réveillent la conscience et la forcent à une sévérité terrible
vis-à-vis de moi-même, elles me montrent l’immense échelle qu’il
faut grimper encore, pour oser dire un jour : j’aime Dieu de toute ma
force. Merci donc, cher Monsieur et précieux ami, qui avez apporté dans
ma vie tant de bonheur. »
Lorsque Claudel est affecté au consulat de Francfort, Zdenka, contrainte de se séparer de lui, fond en larmes. Eloigné, Claudel continuera dans ses lettres de lui parler de son amitié et évoquera la lumière miraculeuse qui émanait d’elle.
Jan Zrzavý
Le peintre Jan Zrzavý écrira dans ses Mémoires : « Zdenka
Braunerová
était une femme extraordinaire, spirituelle, cultivée et originale. Elle
avait un goût excellent, un esprit pénétrant et une grâce
particulière. Quand je l’ai connue, elle avait soixante ans. Elle ne
mâchait pas ses mots. Elle avait plus de gaîté et d’optimisme que les
jeunes. Elle me donnait la foi et le plaisir de vivre. »
Un tableau de Zdenka Braunerová
Le roman de František Kožík consacré à la vie de Zdenka Braunerová
est une oeuvre vaste. Je ne peux pas parler ici de toutes les étapes de
la
vie de Zdenka. Ajoutons au moins qu’elle a fini ses jours à Prague en
1934 à l’âge de 74 ans. Elle n’est pas parvenue à s’imposer parmi
les grands peintres tchèques, on apprécie beaucoup plus aujourd’hui
ses
gravures et ses eaux-fortes. Son rôle humain, ses activités culturelles
et ses initiatives pour la sauvegarde des monuments historiques pragois et
bien entendu sa contribution fondamentale au développement de l’amitié
franco-tchèque restent inappréciables. On peut dire qu’elle a été
une
des premières personnalités tchèques à préparer le terrain pour un
projet qui ne se réalise que de nos jours - une Europe sans frontières.







