Quelques idées de l’année 2017

Au seuil de la nouvelle année nous avons l’habitude de nous arrêter et de jeter un regard en arrière, de faire un petit bilan de l’année écoulée et c’est ce que nous allons faire également aujourd’hui. Au cours de l’année 2017 nous vous avons présenté dans le cadre de cette rubrique toute une série de personnalités du monde des lettres qui ont parlé de leur œuvres mais aussi de leurs inspirations et donc du monde dans lequel nous vivons. Voici quatre extraits d’entretiens avec ces personnalités dont les œuvres méritent d’être lues et dont les voix devraient être entendues.

André Spire et Otokar Fischer, l’amitié de deux hommes de cœur

Otokar Fischer et André Spire, photo: repro 'Ze srdce váš...' André Spire a Otokar Fischer 1922-1938 / PNPOtokar Fischer et André Spire, photo: repro 'Ze srdce váš...' André Spire a Otokar Fischer 1922-1938 / PNP « A vous de cœur ». C’est par cette formule que se terminaient certaines lettres adressées entre 1922 et 1938 par le poète français André Spire à son ami tchèque Otokar Fischer. Les lettres de ces deux poètes réunies par Marie-Odile Thirouin ont été publiées en versions tchèque et française aux éditions PNP à Prague. L’éditrice du livre Marie-Odile Thirouin a bien voulu parler au micro de Radio Prague de cette correspondance qui est un vibrant témoignage de l’amitié profonde entre deux hommes de plume qui étaient aussi hommes de cœur. Quels étaient les grands thèmes de leurs œuvres et les principales sources de leur inspiration ? Marie-Odile Thirouin a évoqué ces inspirations dans un entretien réalisé en février dernier :

« Pour ce qui est de Spire, c’est cette sensibilité sociale, mêlée à sa profonde compassion pour les persécutions dont les juifs étaient victimes, tels qu’il les a vus par exemple à Londres en 1903, la misère de ces immigrants juifs fuyant les pogroms de Russie et d’Europe de l’Est. Donc il y a ce goût, cette sensibilité sociale qui était vraiment à la source de la poésie d’André Spire. Je pense qu’elle est présente aussi chez Fischer, mais il y a peut-être aussi quelque chose d’un peu conventionnel, un peu convenu, et il est vrai que ce qui reste d’Otokar Fischer aujourd’hui, c’est la qualité de ses traductions de l’allemand et du français, en particulier ses traductions de Goethe, de Nietzsche et de Villon. Donc, il y a du point de vue de Fischer une espèce de parenté très profonde des poètes au-delà des frontières, des langues et des époques, ce qui est moins vrai pour Spire. Pour lui, la parenté est plus de l’ordre de cette appartenance au judaïsme dans l’espace. Il y a donc plutôt un sentiment de synchronie chez Spire, et un sentiment de diachronie chez Fischer. »

Qu’est-ce que les deux poètes aimaient et admiraient principalement l’un chez l’autre ?

« Je pense que c’est une certaine franchise, une droiture, une façon d’exprimer son égocentrisme, la sensibilité aussi au drame du monde, une espèce d’ouverture au monde au travers de leur moi ouvert sur ce monde. Je pense qu’il y a une sensibilité commune aux deux qu’ils apprécient mutuellement l’un chez l’autre. Une grande franchise, encore une fois. »

Patrick Declerk : « Plus le livre est traduit, plus il vit sa vie »

Patrick Declerk, photo: Helena Hrstková / HostPatrick Declerk, photo: Helena Hrstková / Host « Un livre, c’est comme une bouteille à la mer », dit l’écrivain et psychanalyste Patrick Declerck. Invité par le bureau de la Délégation Wallonie-Bruxelles à Prague à l’occasion de la foire Le Monde du livre, l’écrivain est venu entre autres pour présenter aux lecteurs son livre Démons me turlupinant, dont la traduction tchèque est parue aux éditions Host. Radio Prague lui a demandé, en mai dernier, s’il était important pour lui d’être traduit en langues étrangères, et notamment en tchèque :

« C’est tout-à-fait important, c’est même capital. Je ne dirais pas qu’on touche un public nouveau parce qu’il faut rester très modeste et très prudent. Un livre, c’est comme une bouteille à la mer, on ne sait pas qui ça va toucher, qui ça ne va pas toucher, pour autant que ça touche quelqu’un, il n’y a absolument aucune garantie. Mais il est certain que plus le livre est traduit, plus il vit sa vie, et une vie complexe dans d’autres langues, c’est toujours une bonne chose. J’étais très frappé d’entendre hier un comédien tchèque lire une des pages de mon texte, je ne parle pas un mot de tchèque, malheureusement, mais je reconnaissais aux noms, je savais de quel passage il s’agissait, et j’entendais une musique qui était remarquable, parce qu’il le lisait très bien. C’était parfait, la musique était parfaite, la tonalité était parfaite. On peut juger de la qualité de la traduction à partir de la musique. Ce qui m’intéresse d’abord dans la littérature, c’est la musique. »

Pierre Cendors : Prague, la ville de Meyrink, de Kafka et de Holan

Pierre Cendors, photo: YouTubePierre Cendors, photo: YouTube Une alchimie entre la réalité et l’imaginaire - c’est ainsi que nous pourrions caractériser le roman Les Fragments Solander, que l’écrivain français Pierre Cendors (1968) a situé surtout à Prague, cette ville mystérieuse ayant déjà nourri la fantaisie de toute une pléiade de romanciers, dont Meyrink et Kafka. Le livre Les Fragments Solander est sorti en 2012 aux éditions La dernière goutte. Dans un entretien pour Radio Prague l’auteur a parlé entre autres du rôle de Prague dans son roman:

« Prague, je l’ai découvert il y a un peu plus de quinze ans d’une manière assez spéciale parce que j’ai rencontré ma femme en Ecosse. Elle est Tchèque et faisait ses études à Prague. Elle m’a fait découvrir le Prague qu’elle connaissait à travers les récits pour adolescents, les scouts, de Jaroslav Foglar. Donc tout un réseau un peu secret de signes sur les murs. C’est un peu une figure initiatique pour moi qui m’a montré le Prague un peu méconnu des touristes. Et même aujourd’hui je vois toujours ainsi les rues de Prague qui sont des autoroutes touristiques, comme le pont Charles par exemple, et à quelques pas de Malá Strana, il y a de petites ruelles qui sont absolument désertes, qui sont très belles, que j’évoque d’ailleurs dans mon roman et dont j’ai déplacé les décors. Donc, quand j’ai découvert Prague, il y avait toute cette densité de l’imaginaire qui était présente à travers des auteurs comme Meyrink, comme Kafka, comme Vladimír Holan. Toutes ces figures-là m’ont nourri, ont été mes guides pour le Prague que j’ai découvert et se fondaient totalement avec une réalité imaginaire que je portais en moi-même. Il y avait une sorte de rencontre, on pourrait dire un coup de foudre. »

Adonis : La nature des religions monothéistes

Adonis, photo: Site officiel du festival PWFAdonis, photo: Site officiel du festival PWF En 1947, un jeune homme de 17 ans réussit à attirer l’attention du président syrien et lui récite son poème. Subjugué par le talent et le courage du poète en herbe, le président décide de lui payer ses études. C’est le début de la carrière d’Ali Ahmed Saïd Esber, qui s’imposera plus tard sur la scène littéraire internationale sous le nom de guerre d’Adonis. Aujourd’hui, Adonis (1930) est considéré comme un des plus grands poètes arabes contemporains. Il est intervenu d'une façon remarquable dans la polémique sur l'islam qui se poursuit actuellement dans le monde et il a évoqué ce thème également dans un entretien pour Radio Prague :

« L’islam actuel, l’islam régnant actuellement, est une invention occidentale. C’est l’Occident qui a inventé l’islam régnant, parce qu’il a inventé d’abord Al-Qaïda et ben Laden et il n’a jamais œuvré avec les forces du progrès du monde arabe. Donc on ne peut pas comprendre l’islam en faisant abstraction de la politique américaine et malheureusement de la politique européenne aussi. Pour mieux comprendre l’islam, actuel surtout, il faut comprendre la nature des rapports entre l’Occident et l’islam. Donc, c’est à vous, intellectuels européens, de nous dire ce que vous voulez de cet islam que vous avez inventé. »

Vous avez constaté qu’une certaine agressivité fait partie de l’islam. Comment faut-il comprendre cela ?

« Absolument, mais ce n’est pas seulement l’islam. Vous savez mieux que moi que l’islam fait partie des religions monothéistes comme le christianisme et le judaïsme. Et l’islam est la dernière variation du monothéisme. Le monothéisme est par définition une religion violente. Il suffit de lire la Bible, il suffit de lire les Evangiles, il suffit de lire le Coran qui est une variation de ces livres. Donc ce n’est pas seulement l’islam qui est violent, ce sont aussi les autres monothéismes, et pour cerner l’aspect ou la dimension de la violence dans l’islam, il faut comprendre aussi cette dimension dans d’autres religions. Si actuellement il y a cette explosion de violence dans l’islam, il faut aussi, je le répète, voir le rôle des autres monothéismes dans cette explosion. »