Quatre voix qui méritent d’être entendues

Diverses personnalités se sont exprimées au micro de Radio Prague tout au long de l’année 2016 dans le cadre de la rubrique Rencontres littéraires. Pour cette première émission en 2017, nous avons retenu les témoignages de quatre d’entre elles ; quatre voix originales qui méritent de ne pas être oubliées.

Le rayonnement de Milena Jesenská

Milena Jesenská, photo: ČT24Milena Jesenská, photo: ČT24 En décembre, c’était une rencontre avec Hélène Belletto-Sussel, qui a réuni dans un livre les lettres rédigées entre 1938 et 1944 par la journaliste Milena Jesenská. Ces lettres jettent une nouvelle lumière sur la vie de cette journaliste accomplie qui était surtout connue pour avoir été l’amie épistolaire de Franz Kafka. Grâce à Margarete Buber-Neumann, qui avait déjà publié un livre consacré à Milena Jesenská en 1963, le grand public a ainsi pu découvrir la personnalité exceptionnelle de cette femme. Dans son entretien pour Radio Prague, Hélène Belletto-Sussel explique pourquoi il faut publier aujourd’hui les lettres de Milena Jesenská et pourquoi il faut parler de sa vie, mais évoque aussi les causes de son rayonnement incessant au début du XXIe siècle :

« J’espère que son rayonnement va reprendre aussi un petit peu en France. Malgré le livre de Margarete Buber-Neumann, on ne peut pas dire qu’elle soit très connue en France. Et c’est ça qui est dommage. Cela dit, je crois qu’il faut chercher la cause de son rayonnement au-delà de Kafka, il faut le chercher dans son activité de journaliste, dans son activité de femme intellectuelle. On pourrait la récupérer dans le mouvement féministe mais je crois que Milena est même au-dessus de ça. Je crois qu’elle représente la liberté, la liberté de pensée, de réflexion, d’action. Je crois qu’elle représente aussi, et c’est très important aujourd’hui, une très grande honnêteté intellectuelle et politique et un très grand courage. Et je crois que c’est ça qui fait son rayonnement. C’est son courage et sa générosité. »

L’écrivain tchèque Michal Ajvaz dans le catalogue de la maison Mirobole Editions

Photo: Mirobole EditionsPhoto: Mirobole Editions En novembre, nous avons invité au micro de Radio Prague Sophie de Lamarlière, directrice de Mirobole Editions, une jeune maison basée à Bordeaux qui se propose de cultiver la curiosité, l’exigence, l’ouverture du cœur et de l’esprit et la capacité d’admiration. Dans le catalogue de Mirobole Editions figurent, entre autres, les auteurs tchèques Michal Ajvaz et Jaroslav Rudiš. Sophie de Lamarlière a évoqué au micro les raisons qui l’ont amenée à publier le roman « L’autre ville » de Michal Ajvaz :

« Il est difficile pour moi de faire court parce que c’est un texte, un des livres de Mirobole, qui m’a le plus apporté et qui continue encore de me toucher tout simplement parce que je trouve que c’est un texte admirable, un des plus beaux livres que j’ai jamais lus. C’est un bijou, c’est une réflexion magnifique sur la littérature. Comment peut-on se perdre et se retrouver, mais surtout se perdre, dans la littérature. Le caractère dangereux des illusions. Voilà, il y a beaucoup, beaucoup de choses qui m’ont vraiment transportée dans ce texte, une écriture absolument incroyable, vraiment proche du surréalisme, une grande force d’évocation poétique, une espèce de mélancolie … Je suis extrêmement touchée par ce texte. Tout de suite, cela a été un immense coup de foudre. »

Certains critiques trouvent qu’il s’agit là d’un livre hypnotique et onirique. Peut-on dire que Michal Ajvaz ressuscite dans L’autre ville les procédés de la littérature surréaliste ?

« Je pense qu’il a peut-être le désir et la volonté d’être plus lisible que la littérature surréaliste qui cherchait avant tout à opérer une rupture. Je pense que Michal Ajvaz n’est pas dans cette volonté première d’opérer une rupture. Il cherche quand même à ce que le lecteur puisse entrer dans son texte. Et ce qui est remarquable, c’est qu’il a d’une part une originalité folle, un côté extrêmement exigeant dans l’écriture que l’on n’a jamais vu nulle part ailleurs, et d’autre part une empathie, une force qui se dégage de ce livre et qui fait que le lecteur entre dans ce texte. C’est quelque chose à la fois de très intellectuel et de très charnel, ce que n’est pas la littérature surréaliste, du moins à mon avis très subjectif. »

Sorj Chalandon : « Pourquoi je suis devenu romancier »

Sorj Chalandon dans sa jeunesse, photo: Archives de Sorj ChalandonSorj Chalandon dans sa jeunesse, photo: Archives de Sorj Chalandon Trois livres de l’écrivain et journaliste français Sorj Chalandon ont déjà été traduits en tchèque. L’auteur était venu à Prague en octobre dans le cadre du festival Automne littéraire français pour présenter aux lecteurs tchèques la traduction de son roman « Le quatrième mur » (Prix Goncourt des lycéens). Il a parlé de son livre aussi au micro de Radio Prague. Selon Sorj Chalandon, le journaliste n’a pas le droit de parler de lui, de pleurer, et c’est pourquoi nous lui avons demandé si c’est pour cette raison qu’il s’est lancé dans la littérature et est devenu écrivain :

« Oui, on me demande souvent si l’on devient romancier parce qu’on n’a pas le droit de tout dire dans le journal. Par exemple sur le livre ‘Le quatrième mur’ qui est maintenant traduit en tchèque, on me disait : ‘As-tu écrit ce roman parce que tu n’avais pas le droit d’écrire tout cela dans le journal ?’ Non, effectivement non. Moi, j’étais à Libération, un journal dans lequel je pouvais écrire absolument tout ce que je voulais à l’exception d’une seule chose, et cette chose, c’est moi. Je n’ai pas le droit de m’écrire, moi. Je pense, je suis sûr même, qu’un journaliste n’a pas le droit de parler de ses propres larmes, de ses angoisses, de sa colère et même de sa haine et de son désarroi. Cela n’intéresse pas le lecteur. Celui-ci veut savoir ce qui se passe et pas ce qui se passe dans la tête du journaliste. Donc, au bout d’un moment, tout ce qu’on ressent là-bas, dans les conflits, dans les zones de guerre, ça empoisonne par strates et l’on devient inapte à la vie en paix, au retour dans la société. Et il faut que cela sorte. Donc, soit on va voir un psychanalyste, soit on se met à peindre, soit on fait de la musique si l’on peut, soit on se suicide - j’ai des collègues qui se sont suicidés - soit on fait autre chose. Et moi, ce que je fais, c’est écrire. Et en écrivant, je ne suis pas en train de dire des choses que je ne pouvais pas dire dans un journal. Je suis enfin en train de dire ce que je ressens. »

Qu’est-ce que la littérature pour vous ? Est-ce un devoir, une vocation, une confession, un plaisir ?

« Je ne sais pas, je regarde, j’essaie de comprendre, je ne suis ni analyste, ni éditorialiste. Je n’ai pas de grands mots sur ce que ressens, sur ce que je vis. Quand j’étais enfant j’étais bègue, extrêmement bègue, et mon premier roman raconte l’histoire d’un enfant bègue. Si j’ai donc fait ce premier roman, c’est pour dire : ‘Voilà, je suis bègue, j’étais bègue, je le suis encore quand je suis énervé, et c’est comme ça.’ Et le seul moyen de prendre du recul par rapport à la douleur d’un enfant bègue était le roman. Chaque fois, je mets un masque transparent. Sur l’Irlande, je m’appelle Antoine, sur le Liban, je m’appelle Georges, pour l’enfant bègue, je m’appelle Jacques. Mais à chaque fois, c’est un moyen de revisiter des choses. Il n’y a pas de message, je n’ai juste pas envie d’être seul. Je n’ai pas envie d’être seul dans les camps de Sabra et Chatila massacrés, je n’ai pas envie d’être seul dans la cour de récréation quand les enfants se moquent de moi parce que je suis bègue, et donc je raconte ces histoires. Je veux juste être accompagné. Pour moi, c’est un moyen d’aller au bout de la souffrance, de la raconter, de l’intégrer et ensuite de vivre avec. »

Jean-Marie Blas de Roblès et la nouvelle génération des lecteurs

Jean-Marie Blas de Roblès, photo: ČTJean-Marie Blas de Roblès, photo: ČT En février dernier, nous avons diffusé un entretien avec l’écrivain Jean-Marie Blas de Roblès, qui s’est imposé sur la scène littéraire française avec le roman « Là où les tigres sont chez eux ». Cet ouvrage lui a valu le prix Médicis, le grand prix Jean-Giono et le prix du roman Fnac. Plusieurs ouvrages de ce romancier ont été traduits en tchèque et il est venu à Prague pour présenter aux lecteurs la traduction tchèque de son dernier roman « L’Ile du Point Némo ». L’écrivain s’inspire de Jules Verne, de Conan Doyle, d’Alexandre Dumas et d’autres grands auteurs du passé que nous lisions passionnément dans notre jeunesse. Nous lui avons donc demandé si l’on peut aujourd’hui encore ressusciter cette fascination par la lecture, les sensations que nous avons éprouvées dans notre enfance en lisant les voyages extraordinaires de Jules Verne. Nous avons voulu savoir si les générations de ceux qui ont grandi et grandissent en regardant la télévision et en surfant sur Internet sont encore capables d'éprouver ces sensations :

« Bien sûr que oui. Le monde a changé. Notre monde n’est plus le même que celui que nous avons connu étant jeunes, à leur âge, treize ou quatorze ans. Ce n’est plus le même monde que celui qu’ils côtoient aujourd’hui et dans lequel ils vivent. Il faut dire la vérité aussi : Jules Verne, c’est illisible en grande partie même pour nous, parce qu’il y a toute une sauce idéologique qui fait l’apologie du progrès et de l’industrialisation naissante, de toute cette philosophie positiviste à la Auguste Comte, où pour trois ou quatre pages d’aventures avec le capitaine Némo, il faut avaler quinze pages de zoologie ou de géologie. Il est donc normal que les jeunes ne lisent plus cela aujourd’hui. Moi-même, j’ai des difficultés à le faire. En revanche, ils lisent nombre d’auteurs contemporains que nous connaissons mal parce que nous n’avons plus l’âge de lire cela, pour parler des plus connus comme Harry Potter. Ils ont tout un corpus littéraire qui fonctionne exactement pour eux, comme les corpus de Jules Verne ou d’Alexandre Dumas fonctionnaient pour nous. Je ne me fais donc vraiment aucun souci. Quant à la télé, leurs séries, Internet, pour voir cette technologie fonctionner avec mes propres enfants, je vois que c’est simplement complémentaire. Ça ne les empêche pas de lire. Ils font encore plus de choses. Ils lisent exactement autant que moi quand j’avais leur âge, mais en plus ils sont capables de monter et démonter un ordinateur, de jouer à des jeux vidéo, de regarder Internet, d’entretenir leurs pages Facebook. Ça démultiplie au contraire les capacités d’enrichissement de leur esprit. »

 

C’est sur cette note optimiste que nous refermons cette rubrique en forme de retour en arrière qui nous a permis de vous faire entendre ou réentendre quelques voix qui méritent d’être entendues. Merci à tous les amis de livres qui ont écouté et lu notre rubrique au cours de l’année dernière et qui, comme nous l’espérons, continueront à nous écouter et à nous lire en 2017.