Quand un facteur indiscret s’éprend d’une femme lointaine

Un jeune facteur qui ne respecte pas le secret de la correspondance est puni d’une curieuse façon – il tombe amoureux d’une femme qu’il n’a jamais rencontrée. C’est le point de départ du roman que son auteur Denis Thériault a intitulé Le Facteur émotif. Traduit en plusieurs langues, le livre a été publié en République tchèque par la maison d’édition Plus. Invité du récent salon pragois Le Monde du Livre, l’écrivain québécois Denis Thériault a bien voulu présenter son roman au micro de Radio Prague :

Le vice caché d’un facteur

Denis Thériault, photo: Quebec UK, CC BY 2.0Denis Thériault, photo: Quebec UK, CC BY 2.0 Quelles sont vos impressions quand vous voyez vos livres traduits en langues étrangères ?

 « C’est vraiment une grande satisfaction. C’est très important pour un auteur comme moi, parce que je viens d’un petit marché. Je suis québécois, canadien mais québécois, donc de langue française. Et nous sommes huit millions d’habitants seulement, huit millions d’habitants francophones dans toute l’Amérique du nord. Nous avons beaucoup d’auteurs, beaucoup d’éditeurs mais un petit marché. Un peu comme la République tchèque dans certains points. Alors il est vraiment difficile de faire une carrière au Québec et le public international, le public dans de nombreux pays, me permet de faire une véritable carrière d’écrivain. Sinon, je ne pourrais pas le faire aussi entièrement que je le fais maintenant. »

Vous avez publié en République tchèque le roman Le Facteur émotif. Pouvez-vous présenter sommairement le héros de votre livre et son histoire ?

 « Le héros s’appelle Bilodo. C’est un nom français. Bilodo est un facteur qui livre le courrier à Montréal. Il vit en solitaire avec Bill, son poisson rouge, qu’il considère comme son seul et unique ami. Et ce facteur très consciencieux a un secret, un vice caché. C’est un facteur indiscret qui rapporte chez lui, le soir, certaines lettres personnelles, les ouvre à la vapeur, les lit avec curiosité, en fait des copies pour ses archives personnelles et les livre le lendemain à leurs destinataire légitime. Donc c’est un facteur indiscret. Mon Bilodo est comme ça. »

Ces hommes qui craignent la réalité

Ou avez-vous trouvé l’inspiration pour votre roman ?

Photo: XYZ éditeurPhoto: XYZ éditeur « C’est très simple, la vérité. Souvent l’inspiration me vient des rêves ou d’idées… Dans ce cas c’était très très concret. Il y a quelques années, après le passage d’un facteur chez moi, j’ai vérifié mon courrier et j’ai réalisé qu’une enveloppe avait un coin décollé, descellé, comme si quelqu’un avait tenté de l’ouvrir à la vapeur. Cela a déclenché immédiatement mon imagination et ce facteur m’est immédiatement apparu comme une espèce de flash, ce facteur indiscret qui ouvrait les lettres à la vapeur et les lisait. Bilodo est né dans un flash instantané. Evidemment il restait à inventer toute l’histoire autour mais le personnage m’est apparu d’une manière immédiate, comme ça. »

Le facteur Bilodo, héros de votre roman, aime une femme qu’il ne connait que par sa correspondance mais qu’il n’a jamais rencontrée. Il ne l’a vue que sur une photo. Pouvons-nous aimer donc les êtres qui ne sont que le miroir de notre propre imagination ?

 « Bilodo est pour moi cette sorte d’hommes qui craignent la réalité. Il tombe amoureux des lettres et des petits poèmes de cette femme qui s’appelle Ségolène justement parce qu’il craint la réalité. Il l’aime parce qu’elle est loin. Si elle était proche de lui, probablement il serait trop craintif pour l’approcher et peut-être il craint aussi de la rencontrer. C’est un jeune homme qui préfère vivre dans l’univers de ses rêves, ce qui lui permet de tomber facilement amoureux d’une femme lointaine qu’il croit ne jamais rencontrer. »

L’amour par correspondance

Les protagonistes de votre livre communiquent uniquement par correspondance, en échangeant des poèmes, des haïkus. Pouvons-nous considérer votre roman comme une illustration de la force de la poésie ?

 « Pourquoi pas ? Ce n’était pas mon intention au début mais j’aime bien qu’on le considère ainsi. Si vous l’avez vu ainsi, ça me fait un grand plaisir. »

Que pouvons-nous dire du style de votre roman ? Avez-vous un modèle ou des modèles littéraires ?

 « Il y a une part du grand roman épistolaire français dont j’ai voulu m’inspirer. C’est un roman où l’on échange des lettres. J’avais envie de faire ça. Qu’on échange de la poésie, c’est une découverte que j’ai faite en cours d’écriture. Ce n’était pas prévu à l’origine. Evidemment, il y a toute la culture japonaise qui enveloppe ce roman, la philosophie bouddhiste zen qui accompagne le roman. Tout ça est apparu en cours de route. Ce sont de belles découvertes que j’ai faites en écrivant. Je suis de ceux qui pensent que la forme du roman doit refléter son contenu. Pour moi, ce roman qui est court - en français il n’a que 130 pages - est une sorte du gros haïku. C’est à dire un roman très très dense, très condensé, une sorte de gros poème en fait. Je ne sais pas ce que les Japonais en penseraient mais c’est ainsi que je le conçois, comme un gros poème en prose qui contient de petits poèmes un peu partout à l’intérieur. »

Les petits moments d’éternité

Quelle est donc la place des haïkus, ces poèmes miniatures dans le style japonais, dans votre roman ?

 « Il est important, bien sûr, parce que ce sont ces petits haïkus qui font tomber Bilodo amoureux de cette femme lointaine. Ce sont ces petits poèmes qui le séduisent, qui le fascinent, qui l’enchantent, ces petits poèmes qui sont de petits moments d’éternité, si on veut. S’il avait agi des lettres en prose plus ordinaires, Bilodo n’aurait pas été probablement aussi fasciné par cette femme. Le fait qu’elle écrive et échange de petits poèmes avec son correspondant, c’est ce qui suscite sa fascination et c’est ce qui le fait tomber profondément amoureux d’elle. C’est tout à fait essentiel que ces petits poèmes existent, sinon Bilodo et son histoire n’auraient pas pu exister, pas avec de la prose ordinaire. Je ne crois pas. »

Très connectés et pourtant seuls

Que nous dit votre roman de nous-mêmes et de l’époque dans laquelle nous vivons et où, malgré de nouveaux moyens de communication, nous sommes de plus en plus isolés ?

 « C’est tout à fait exact et c’était peut-être une des principales préoccupations thématiques que j’avais en écrivant ce roman. Dès le départ j’avais l’intention précise d’écrire une espèce de conte contemporain intimiste sur l’imagination et l’amour à notre époque, hautement connectés de solitudes paradoxales, si vous voyez ce que je veux dire. Nous sommes très très connectés électroniquement et de plus en plus seuls d’un autre côté. C’était une intention précise que j’avais en écrivant ce roman. Et je voulais le faire sous une forme un peu ludique, la forme d’un conte contemporain. »

Quelles sont les réactions à votre roman ? A-t-il donné à vos lecteurs l’envie de composer des haïkus ?

Photo: PLUSPhoto: PLUS « C’est arrivé souvent. Plusieurs lecteurs m’ont dit qu’ils s’étaient mis à écrire des haïkus par la suite. Ce roman concerne une certaine forme d’initiation à l’art du haïku. Mon facteur apprend à écrire des haïkus donc on apprend à écrire en même temps que lui. Et moi-même, j’ai appris à les écrire avec lui, parce que je n’avais jamais écrit de haïkus avant. Alors j’ai fait exactement ce que mon facteur a fait, et j’ai appris à écrire des haïkus. Et plusieurs lecteurs m’ont dit qu’ils avaient fait la même chose et ensuite qu’ils continuent d’en écrire, d’échanger des haïkus avec des jeunes. Je suis content d’être initiateur d’un mouvement international du développement du haïku. Voilà. »

Une couverture réussie

La couverture de la version tchèque de votre livre a été très bien accueillie par les lecteurs tchèques. Il y en a qui disent que c’est la couverture réussie qui a éveillé leur intérêt pour votre livre, livre d’un auteur qu’ils ne connaissaient pas. La maison d’éditions Albatros vous a-t-elle demandé votre avis sur cette couverture ?

 « Ils m’ont demandé mon avis et j’ai accepté immédiatement parce que c’était une belle couverture. De toute façon il est rare que je refuse l’avis d’un éditeur international parce que les goûts diffèrent d’un pays à l’autre, chaque éditeur sait ce qui correspond le mieux aux goûts de ses lecteurs, alors en général je donne mon approbation. Quand j’ai vu cette couverture, j’ai immédiatement accepté, elle me semblait très belle, très intéressante. Je crois que ces derniers jours elle a gagné un prix. Mon éditrice m’a dit que le livre avait gagné le prix de la meilleure couverture. Elle est très belle. »

La Fiancée du facteur

Vous avez écrit également la suite de votre roman sur le facteur émotif. Quelles seront ses nouvelles aventures ?

Photo: XYZ éditeurPhoto: XYZ éditeur « Le nouveau roman s’appelle La Fiancée du facteur, il s’agit cette fois d’une femme, bien entendue. Il ne s’agit pas exactement d’une suite mais d’un roman parallèle au premier. C’est l’histoire d’une femme qui est proche du facteur. Est-ce que je vais vous dire son identité ? J’ai presque envie de vous laisser chercher un peu. Il y a quelques femmes qui font leur apparition dans le premier roman dont Ségolène, bien entendu, cette femme lointaine. Il y a aussi d’autres femmes dans le livre qui ont une présence plus discrète. Et cette fiancée du facteur n’est pas nécessairement Ségolène, c’est une autre personne qui figure dans le premier roman. Et je laisse aux lecteurs le plaisir de deviner qui ça peut être. »

Le roman sera-t-il traduit également en tchèque ?

 « Oui, il est déjà en cours de traduction. On m’a dit qu’il devrait être publié fin novembre ou début décembre, à temps pour Noël. Un peu comme le dernier. L’année dernière, on a publié le premier roman en décembre. D’ailleurs, j’étais venu pour l’occasion. Alors il n’est pas impossible que je revienne encore en décembre. Je serais ravi parce que, en toute sincérité, je me plais beaucoup ici. »