Quand la Petite et la Grande histoire cohabitent dans un livre

Trois générations d’une même famille émergent de l’oubli dans le livre que son auteure, Libuše Koubská, a intitulé Dědečkův deník (Le Journal de mon grand-père). Le livre qui se lit comme un roman captivant est surtout un témoignage suggestif sur la vie des membres d’une famille germano-tchèque et sur l’histoire de leur pays au cours du XXe siècle.

Les aventures d’un prisonnier de guerre

'Le Journal de mon grand-père', photo: Vyšehrad'Le Journal de mon grand-père', photo: Vyšehrad Pendant la rédaction de cet ouvrage Libuše Koubská a fini par renoncer à y ajouter des éléments de fiction et a décidé d’évoquer uniquement les événements et les personnages réels. Si le lecteur a pourtant l’impression de se retrouver dans un univers romanesque, c’est dû à la faculté de l’écrivaine de se glisser dans la peau de ses personnages, de les évoquer dans leur intimité avec d’innombrables détails et de réussir à les replacer dans le contexte de leur époque. L’impulsion pour écrire ce livre lui a été donnée par un vieux document familial :

« Ce thème m’est apparu quand, à l’âge de 25 ans à peu près, j’ai reçu de mon oncle maternel, le journal tenu par mon grand-père pendant la Première Guerre mondiale. Mon grand-père était un soldat de l’infanterie qui a combattu au front de Galicie dans plusieurs batailles terribles et qui a finalement été capturé par les Russes ce qui, probablement, lui a sauvé la vie. Transporté sans cesse avec d’autres prisonniers de guerre, il a parcouru la Russie de la mer Blanche à la mer Caspienne, de Mourmansk à la Crimée. Et il a minutieusement décrit tout cela dans son journal. J’ai donc lu ce document et je l’ai déposé parmi d’autres reliques familiales. Je n’y suis revenue qu’après des années et ce n’est qu’à ce moment-là que le passé de ma famille a commencé à resurgir devant moi. Et ce n’était pas que la vie de mon grand-père mais aussi l’histoire de toute la famille durement éprouvée par la Grande histoire. »

Une famille où l’on aime raconter

Libuše Koubská, photo: Adam Kebrt, ČRoLibuše Koubská, photo: Adam Kebrt, ČRo La Grande et la Petite histoire cohabitent dans ce livre qui retrace la vie de la famille de l’auteure depuis la fin du XIXe siècle pratiquement jusqu’à nos jours. Née en 1948, l’auteure elle-même apparaît dans le livre sous le nom de Líza et raconte aux lecteurs ses souvenirs d’enfance qui sont tantôt drôles, tantôt pénibles, tantôt émouvants. Elle trouve cependant aussi assez de détails évocateurs pour brosser des portraits hauts en couleur et raconter la vie des autres membres de sa famille, de ses parents, de ses grands-parents, de ses oncles et de ses tantes ayant vécu longtemps avant sa naissance. Dans son enfance, elle a eu la chance d’avoir accès à toutes ses informations :

« Chez nous, on aimait raconter et cela m’intéressait énormément déjà quand j’étais petite. J’ai donc pu en profiter pendant la rédaction de mon livre. Quand vous êtes petit et qu’on vous raconte des histoires, cela vous laisse des impressions qui sont probablement les plus profondes. Et quand je me suis mis à écrire mon livre il était amusant d’observer comment le passé émergeait des brumes… »

Une famille germano-tchèque

Le Journal de mon grand-père', photo: VyšehradLe Journal de mon grand-père', photo: Vyšehrad Et c’est un passé mouvementé et plein d’embûches, l’existence difficile des gens ayant vécu deux guerres mondiales et d’autres tournants historiques dont ils subissent les conséquences. L’intérêt du récit est encore rehaussé par le fait que dans la famille de Libuše Koubská se rencontrent et se heurtent les ethnies tchèque et allemande. En cela donc, les relations au sein de cette famille ressemblent à la situation de la société tchécoslovaque de l’époque :

« Ma famille était germano-tchèque et après la fondation de la Tchécoslovaquie en 1918, elle a été exposée à divers antagonismes. Ma grand-mère était allemande, mon grand-père était tchèque, les enfants fréquentaient une école tchèque mais quand ils s’adressaient à leur grand-mère,ils parlaient uniquement allemand. Leurs enseignants à l’école tchèque étaient des personnalités intéressantes et les enfants sont devenus des patriotes pleins d’enthousiasme pour la nouvelle République. Ils étaient membres du Sokol, le mouvement gymnique tchèque, etc. Et on me racontait tout cela. »

Les dures retombées des tournants historiques

Le Journal de mon grand-père', photo: VyšehradLe Journal de mon grand-père', photo: Vyšehrad Le grand-père Josef qui est un patriote tchèque, épouse en 1913 Maria, fille d’une famille allemande, mais leur bonheur est de courte durée car dès 1914, il part au front et ne revient qu’à la fin de la Grande guerre après de longues années de captivité en Russie. Et les événements se précipitent. La nouvelle République tchécoslovaque naît sur les décombres de l’Autriche-Hongrie, ce qui provoque le désarroi et les protestations de la minorité allemande.

Josef et Maria cherchent à renouer avec leur vie d’avant-guerre. Ils ont deux enfants, Arnošt et Gita, future mère de l’auteure de cette saga familiale. Ils travaillent dur et partagent les espoirs et les déceptions de la République du président Masaryk, les conséquences de la grande crise économique, le démantèlement de la Tchécoslovaquie par Hitler. Et en même temps ils vivent leur petite histoire, pleine de travail, d’espoirs, de déceptions, mais aussi parsemée de menus plaisirs et de sympathies mutuelles qui font le charme de leur vie privée. Libuše Koubská s’interroge :

« Je me suis toujours posé la question de savoir si j’avais le droit moral de rendre publique la vie privée. J’ai essayé de procéder avec beaucoup de sensibilité mais je ne suis pas toujours parvenue à éviter cette question. Ce qui a prévalu finalement, c’est le désir de sauver tout cela de l’oubli. Les chapitres les plus difficiles étaient ceux où je raconte les années 1938 et 1939, juste avant la Deuxième Guerre mondiale, et puis la période de l’expulsion des Allemands des Sudètes après la guerre. C’était bien difficile pour moi. »

La Deuxième guerre mondiale et ses conséquences

Le Journal de mon grand-père', photo: VyšehradLe Journal de mon grand-père', photo: Vyšehrad Heureusement les membres de cette famille germano-tchèque ne sont pas sensibles à la propagande de la Landsmannschaft des Allemands des Sudètes qui dans les années 1930 prépare la désintégration de la Tchécoslovaquie. Ils ne se compromettront pas avec les nazis pendant la Deuxième Guerre mondiale et, pourtant, une partie de la famille est expulsée vers l’Allemagne après 1945. Mais ce n’est qu’une des petites tragédies ayant frappé cette famille qui restera unie malgré toutes les différences qui auraient pu la diviser.

L’avènement du régime communiste en 1948 apporte de nouvelles épreuves aux membres de cette famille rétive à la nouvelle idéologie. La collectivisation de l’agriculture et la réforme monétaire qui ruine une grande partie de la population, finissent par briser le moral du grand-père Josef. Malade et épuisé, il met fin à ses jours parce qu’il ne voit plus d’issue à sa situation. Quelques-uns des meilleurs chapitres du livre sont consacrés à la mère de l’auteure, Gita, une femme belle, intelligente et prometteuse, qui n’arrivera pas à mettre en valeur ses talents et sombrera progressivement dans une maladie mentale.

C’est donc à la troisième génération, celle de Líza-Libuše, notre contemporaine, de chercher à comprendre et peut-être de tirer leçon de cette saga familiale. Journaliste et écrivaine, elle décide de revenir à travers ses mémoires dans la maison construite par son grand-père, de revisiter ses recoins, d’en humer les odeurs et d’évoquer cette vie à la campagne, sa famille, ses voisins et la nature environnante. Son livre est aussi une sorte de remerciement pour les valeurs que ses parents et ses grands-parents lui ont léguées :

« Ce qui reste, c’est le legs de l’intégrité, de l’amabilité et aussi de la sincérité, du courage et d’une certaine noblesse dans la vie de tous les jours - c’était pour moi quelque chose de la plus grande importance, et c’est pourquoi je me suis dit qu’il ne fallait pas négliger tout cela et qu’il fallait le transmettre aux autres ou au moins donner forme à ces souvenirs afin qu’ils ne soient pas oubliés. »