Rencontres littéraires Praga magica
S’il fallait citer le nom du plus grand connaisseur de l’âme de la capitale tchèque, je ne chercherais pas parmi les spécialistes tchèques et je n’hésiterais pas un seul moment pour répondre : Angelo Maria Ripellino. Pourquoi un Italien né à Palerme ? Pourquoi un professeur d’études slaves à l’Université de Rome ? Pourquoi un homme qui, malgré ses visites fréquentes en Bohême, ne vivait pas quotidiennement dans ce pays et qui, malgré ses connaissances et ses sympathies, est toujours resté un étranger ? A tous ceux qui me poseraient ces questions, je répondrais : lisez le chef-d’œuvre d’Angelo Maria Ripellino «Praga magica». Après l’avoir lu, vous n’aurez plus besoin d’aucune explication et vous serez sans doute de mon avis.
Angelo Maria Ripellino à Prague
Quand on lit le livre de Ripellino, on se rend compte avec une intensité
croissante que malgré l’érudition de son auteur, il ne s’agit pas
d’un simple travail de chercheur. Ce n’est pas un rapport ordinaire
entre un homme savant et son sujet. Certes, on nous donne ici une énorme
quantité d’informations qui sont classées dans différentes
catégories. Le livre est divisé en de nombreux petits chapitres (116 au
total), chacun étant consacré à un sujet différent. Le regard
scrutateur de l’écrivain plonge dans presque toutes les activités
littéraires, artistiques et sociales qui ont marqué la vie de la capitale
depuis le début jusqu’aux années soixante du XXe siècle, et pourtant
on n’a pas l’impression d’être en présence de l’œuvre d’un
professeur d’université. C’est qu’entre l’auteur et son sujet il
n’existe pas seulement un rapport de chercheur vis-à-vis de son sujet
mais une véritable liaison amoureuse. Il l’observe minutieusement sous
tous les angles, il enregistre les facettes innombrables de cette ville et
ses observations ne sont que rarement tout à fait objectives, car
l’amour ne peut pas, ne doit pas être objectif.
Le livre d’Angelo Maria Ripellino utilise une somme énorme
d’informations qu’il présente à sa façon. Il compose patiemment une
mosaïque bariolée, il brosse un portrait de la ville pareil à un peintre
qui fait, par d’innombrables touches de pinceau, un portrait de sa
bien-aimée. Il y a le talent, il y a le savoir-faire et l’érudition, il
y a un travail de recherche énorme, mais il y a surtout ce qui fait
d’une œuvre ordinaire une œuvre artistique - il y a la poésie. Car,
n’oublions pas, Angelo Maria Rippellino est un poète. Voici comment il
présente le coté romantique, décadent de Prague:
«La malédiction de la Montagne blanche, écrit-il, a figé dans le temps la ville qui s’étire le long de la Vltava, elle l’a transformée en une arche chargée d’antiques splendeurs, de vestiges, de statues, de monuments, mais aussi de rebuts décrépits, d’ex-voto, de candélabres rongés, de ressorts d’horloge rouillés ; elle est devenue une ville reliquaire. Prague dort couchée comme une bête rétive dans son passé fastueux : les lourds chevaux des brasseurs de bières remontent dans les siècles vers un seul point: la Montagne blanche.»
Jiří Karásek ze Lvovic
Angelo Maria Ripellino ne cache pas qu’il se délecte en évoquant la
décadence et la décrépitude, le clair-obscur pragois, et il appelle à
l’appui son immense érudition littéraire. Parmi les nombreuses
citations qu’il sème dans le texte, il y a aussi celle tirée du roman « Manfred Macmillen », publié en 1907 par le poète Jiří Karásek ze
Lvovic, roi des décadents tchèques. Un des personnages du roman dit :
«Je ne sais rien du présent de cette ville. Ce que j’y cherche,
c’est le passé. Lorsque je désire vivre les sensations que peuvent
vivre les morts des cathédrales, dans leurs coffres de cristal, lorsque je
désire voir la vie à travers mon propre cercueil, je vais à Prague.
L’air y est suffocant et lourd du tragique qui l’a hanté. Je regarde
le Château, le quartier de Malá Strana, la place de la Vieille ville et
je sens que seul le passé est présent...»
Une mosaïque - tel est le mot qui exprime bien la nature du livre, une
multitude de petits fragments qui, à mesure que le spectateur prend de la
distance, compose un tableau compact, homogène. Il y a tant de choses,
tant de phénomènes historiques, sociologiques, psychologiques,
artistiques et littéraires que l’auteur mélange dans la marmite magique
de Prague : le passant de Prague d’Apollinaire, les alchimistes de la
cour de Rodolphe II, le Golem de Meyrink et le Golem du rabbin Löw (ce qui
n’est pas la même chose), les robots de Karel Čapek, les statues
torturées par la passion éternelle du pont Charles, la faune des
auberges, bistrots et taudis pragois et aussi, bien sûr, les deux figures
littéraires les plus connues - Josef K. de Franz Kafka et Josef Švejk, le
brave soldat de Jaroslav Hašek.
En lisant ce livre on a tout de suite
envie de sortir dans la rue et de suivre les traces des héros dont il est
question, de visiter les monuments et les quartiers décrits. Bien sûr,
certaines choses, certains endroits évoqués dans le livre ne sont plus ce
qu’ils étaient, le livre n’est pas un guide touristique mais il peut
être utilisé comme tel, bien que l’auteur avertisse le lecteur:
«Cet ouvrage, Messieurs, n’est pas un Baedeker, bien qu’il compte de nombreuses vues de la citée vltavine qui surgissent ça et là. Je ne jouerai pas les accompagnateurs pédants qui dispensent une leçon mal apprise comme s’il s’agissait d’une manne céleste... »
Rabbi Löw, le célèbre Maharal de Prague
Néanmoins, malgré cette mise en garde, le livre donne et donnera encore
beaucoup d’inspiration aux visiteurs de la ville, il leur permettra de
voir les choses qu’ils ne verraient jamais sans cet écrivain qui refuse
d’être considéré comme un guide.
« A lire Ripellino, estime la critique Nicole Zand, on sent que ce docte
professeur de littérature slave s’est plongé dans la littérature de
Prague, prêt à accepter tous les sortilèges - les clichés mêmes de la
ville et son atmosphère „démoniaque“, prêts à croire que l’on a
pu faire de l’or véritable dans chacune des maisons de poupées de la
ruelle des maisons des alchimistes, à fondre de respect devant les
miracles accomplis par le Rabbi Löw, le célèbre Maharal de Prague. Il
sait que Prague ne sera plus jamais ce qu’elle a été, puisque l’une
de ses composantes, les juifs, n’y reviendront plus...»
Angelo Maria Ripellino
Pour les Pragois, Angelo Maria Ripellino restera l’écrivain qui leur a
appris à regarder la ville d’une autre façon, qui a réussi à les
faire sortir de leur aveuglement quotidien, car on cesse de voir ce qu’on
voit sans cesse, la beauté et le charme deviennent invisibles lors qu’on
s’y habitue. Il leur a également rappelé que Prague est la ville de
trois cultures - tchèque, allemande et juive - et que c’est cette
symbiose ethnique et culturelle qui lui a donné son originalité et
constitue la base même de son rayonnement.
A l’instar de ses juifs déportés, Ripellino a lui aussi été chassé
de sa ville bien aimée. En 1968 il a condamné, dans un article intitulé «Les Rats du régime », l’invasion soviétique et a prédit la
répression de la culture indépendante dans le pays. A partir de ce
moment, et jusqu’à sa mort en 1978, le chemin de Prague lui a été
interdit. Cet Italien qui parlait non seulement le tchèque comme s’il
était né à Prague, mais qui connaissait aussi les argots de ses
quartiers périphériques et les dialectes de Moravie, ce traducteur
infatigable et inspiré des poètes Halas, Wolker, Hora, Zahradníček,
Orten, Kolář, Seifert, cet essayiste brillant est contraint de passer le
reste de ses jours coupé de la principale source de son inspiration.
Pourtant, malgré la situation politique qui semble figée à jamais, il ne
perdra jamais l’espoir de revoir sa ville:
«La fascination, la vie de Prague, n’aura jamais de fin. Les persécuteurs, les bourreaux s’évanouiront dans l’abîme. Et je reviendrai peut-être. Bien sûr que je reviendrai. Ombres de ma jeunesse, débouchez une bouteille de Mělník dans une taverne de Malá Strana. J’irai à Prague, au cabaret Viola, déclamer mes vers. J’y amènerai mes petits-enfants, mes enfants, les femmes que j’ai aimées, mes amis, mes parents ressuscités, tous mes morts. Prague, nous ne nous donnerons pas pour vaincus. Tiens bon, résiste. Il ne nous reste plus qu’à parcourir ensemble le très long, le chaplinien chemin de l’espérance.»







