Rencontres littéraires Poème scénique de Julius Zeyer et de Josef Suk
La littérature et la musique sont les arts qui s'inspirent mutuellement. En se mariant, elles ont créé des genres nouveaux, le mélodrame, l'opéra, le poème symphonique. Aujourd'hui j'aimerais vous présenter une pièce de théâtre qui a inspiré un compositeur à créer une des oeuvres musicales les plus populaires de tout le répertoire tchèque.
Julius Zeyer
En 1896, le poète et dramaturge tchèque Julius Zeyer achève d'écrire une
pièce de théâtre intitulée Raduz et Mahulena. La carrière de Julius Zeyer,
qui vit entre les années 1841 et 1901, n'est pas jonchée que par les
succès. Surtout au théâtre, ce poète visionnaire a du mal à s'imposer. Ses
critiques disaient qu'il manquait de verve dramatique et on lui reprochait
aussi son cosmopolitisme. De plus, il a eu l'imprudence de se brouiller
avec la direction du Théâtre national à Prague, c'est à dire avec le seul
grand théâtre de son pays. Ce n'est que vers la fin de sa vie qu'il
connaîtra un véritable succès au théâtre en écrivant un poème scénique
inspiré par une vieille légende slovaque qu'il intitulera Raduz et
Mahulena.
Josef Suk
L'oeuvre touche profondément le compositeur Josef Suk qui propose à Julius
Zeyer d'écrire pour cette pièce une musique de scène. Amoureux en ce
temps-là de la fille d' Antonin Dvorak, Suk réussit à traduire par la
musique non seulement les thèmes principaux du poème de Zeyer, c'est à
dire la lutte éternelle entre le bien et le mal et la puissance de
l'amour, mais il sait exprimer par les tons aussi ses propres sentiments.
Selon le musicologue Jiri Berkovec "...il vivait alors lui-même les
joies et les peines de ce tout puissant sentiment humain. Et la musique de
Suk parle au coeur des auditeurs toujours aussi profondément qu'à ceux qui
prirent part, le 6 avril 1898, à la première représentation de l'oeuvre au
Théâtre national de Prague. Antonin Dvorak disait alors que c'était une
musique qui venait du ciel."
Raduz et Mahulena, photo: Slovacke divadlo
Quelle est la trame de l'oeuvre de Julius Zeyer illustrée par la musique
de Josef Suk? Hanus Jelinek résume ainsi ce conte poétique.
"Raduz, fils du roi de Magura, poursuivant un jour un cerf blanc,
pénètre, sans le savoir, sur le territoire du royaume de Tatra. Or, le
cerf blanc tué par le jeune prince appartenait à la plus jeune des filles
du roi de Tatra, à la douce Mahulena. Le prince est poursuivi, fait
prisonnier, reconnu comme fils du souverain ennemi. Sur l'ordre de la
méchante reine Runa, il est enchaîné sur un pic dénudé, le plus abrupt de
la montagne. Mais Mahulena, saisie de pitié d'abord, d'amour ensuite, pour
celui dont elle avait réclamé le châtiment, va en secret le délivrer.
Runa, prise de soupçon, suit la princesse dans la montagne et veut
empêcher les amants de s'enfuir. Elle arrive trop tard: Raduz est déjà
libre. Ne voulant pas tuer la mère de sa bien aimée, il se contente
d'attacher la reine, par sa chevelure, au tronc d'un pin rabougri. Dans sa
rage impuissante, Runa jette derrière les amants une malédiction terrible;
dès l'instant que les lèvres d'une autre femme auront touché la joue de
Raduz, celui-ci oubliera Mahulena.
Le film 'Raduz et Mahulena'
Les fugitifs arrivent dans le royaume de Magura au moment où l'on enterre
le père de Raduz. La reine Nyola, heureuse de voir sain et sauf le fils
dont elle avait déjà pleuré la mort, se précipite pour l'embrasser. A ce
moment la malédiction s'accomplit; perdant soudain la mémoire, Raduz ne
reconnaît plus la fiancée qu'il avait aimée, et la renie. Mahulena,
désespérée, est transformée en un beau peuplier. L'infortuné Raduz demeure
au pied de cet arbre prêtant l'oreille au bruissement du feuillage où il
perçoit un écho lointain du passé englouti. Sa mère, jalouse de cet arbre
étranger, veut l'abattre de ses mains. Mais au premier coup de hache, le
sang jaillit du tronc éclaboussant le front de Raduz. Le charme est rompu,
Raduz retrouve la mémoire et Mahulena sort de l'arbre, car l'amour est
plus fort que la haine et plus puissant que les envoûtements."







