Plongée dans l’univers poétique de Sylva Fischerová

« C’est ma sœur qui a déclenché le processus d’écriture », dit la poétesse Sylva Fischerová à propos de la gestation de son dernier livre de poésies intitulé « Sestra duše » (L’Âme-sœur). Le recueil sorti aux éditions Druhé město est une des œuvres les plus personnelles et les plus intimes de son auteure.

Naissance d’une poétesse

Sylva Fischerová est issue d’une famille qui a donné à la culture tchèque deux autres personnalités importantes. Elle est la fille du philosophe et sociologue Josef Ludvík Fischer (1894-1973), premier recteur de l’Université Palacky d’Olomouc, et sa demi-sœur, Viola Fischerová, (1935-2010), a été, elle aussi, poétesse. Née à Prague en 1963, Sylva Fischerová vit jusqu’à l’âge de 18 ans dans la ville d’Olomouc en Moravie. A partir de 1983, elle étudie déjà la philosophie et la physique à l’Université Charles de Prague mais finalement elle change de cap et se met à étudier la philologie classique à la même université. La philosophie et la philologie classiques resteront les grands thèmes de sa carrière professionnelle et de toute sa vie. 'Le Frémissement des chevaux de course', photo: Mladá fronta'Le Frémissement des chevaux de course', photo: Mladá fronta Elle publie ses premiers poèmes dans des almanachs de poésies en 1985 et un an plus tard paraît son premier recueil intitulé « Le Frémissement des chevaux de course ». Le livre est salué par la critique comme une œuvre d’une grande force intérieure, œuvre qui, sans être d’accès facile, est très originale et cultivée. Une poétesse est née. Elle ne manque pas de courage et ne recule pas devant les mots qui de nos jours pourraient sembler grandiloquents et pathétiques :

« Il ne faut pas craindre les mots. Je n’aime pas entendre dire que les mots comme l’amour, la mort, le destin ne peuvent pas être utilisés aujourd’hui. Ce n’est pas vrai. Absolument pas. Tout dépend de celui qui les utilise et de la façon dont il le fait. »

Dialogue avec Plotin

'L’Âme-sœur', photo: Druhé město'L’Âme-sœur', photo: Druhé město Aujourd’hui, Sylva Fischerová a à son actif plusieurs recueils de poésies, deux recueils de contes, plusieurs livres pour enfants et une série d’ouvrages philosophiques. La philosophie grecque classique se reflète d’ailleurs aussi dans sa création poétique. Actuellement elle enseigne la littérature, la religion et la philosophie grecques à l’Université Charles de Prague et sa culture classique lui a inspiré également le titre de son dernier recueil « Sestra duše » (L’Âme-sœur) :

« Le titre de ce livre est une sorte de dialogue avec le philosophe Plotin ayant publié le livre intitulé ‘Les Âmes-sœurs ’, dans lequel il se penche sur la question de savoir quel est le rapport entre l’âme de l’individu et l’âme du monde. Je noue donc une espèce de dialogue, c’est trop osé mais je ne sais pas comment le dire autrement, avec les penseurs comme Platon dont l’œuvre a été poursuivie et développée par Plotin et qui ont créé les notions comme l’âme du monde et l’âme de l’individu. »

Sur les traces d’une sœur disparue

Les inspirations qui ont donné naissance à ce livre ont été cependant beaucoup plus larges, plus actuelles, plus personnelles et plus intimes. Le lecteur décèle dans ces vers une vie, un destin tout à fait contemporain avec les hauts et les bas, avec des moments parfois durs, souvent blessants et quelquefois absurdes, qui entrent dans le dialogue avec la pensée grecque. Ce pont jeté entre le passé et le présent rend très actuelles certaines questions que l’humanité se pose depuis toujours et qui sont confrontées ici avec la réalité et l’intimité d’une vie :

« Ce recueil est le plus intime de mes textes, ou disons très intime pour ne pas exagérer, probablement pour plusieurs raisons. C’est l’enfance qui y joue un rôle, les symboles de l’enfance, et aussi ma sœur. C’est elle qui a déclenché tout ce processus d’écriture. Elle est morte dans des circonstances très dramatiques en janvier 2013 et c’était le point de départ de tout ce recueil. Et puis encore j’ai fait un rêve qui figure aussi dans ce livre. Et moi qui n’envisageais pas d’abord de faire quelque chose de ce genre, je me suis mis à écrire ce recueil de poésies. »

Viola Fischerová, photo: ČT24Viola Fischerová, photo: ČT24 Ce n’est que plus tard que Sylva Fischerová réalisera qu’elle a quasi imité sa demi-sœur, Viola. En 1993, Viola Fischerová débute en poésie en publiant un recueil en mémoire de son mari qui s’est suicidé. Elle explique la décision d’écrire ce livre intitulé « Les Poèmes en mémoire de Pavel Buksa » par le besoin de trouver une réponse à la question de savoir pourquoi tout cela devait arriver. Le même besoin surgit donc chez Sylva Fischerová lorsqu’elle perd en 2013 une autre sœur, qui comme nous l’apprenons dans certains passages du recueil, souffrait d’une grave maladie. Mais la sœur disparue n’est pas, et de loin, la seule inspiration et le seul thème de ce livre marqué par une perte douloureuse. Il s’y ajoute de petits épisodes de la vie de tous les jours, des souvenirs d’enfance, des évocations des parents de la narratrice, des angoisses et des interrogations qui restent sans réponse, des petites anecdotes, des clins d’œil de l’auteure à ses lecteurs et tous ces éléments créent une structure très diversifiée qui est comme une mosaïque vivante.

Une combinaison de textes nouveaux et anciens

« Mais d’un autre côté, quelqu’un peut prendre votre livre et dire avec Hamlet: ‘Des mots, des mots, des mots’. Et il aura raison. »

Certains textes de Sylva Fischerová jaillissent d’une inspiration quasi directe et sont écrits presque d’une traite. Pour les achever, il ne lui a suffi que de changer quelques mots. Mais elle y ajoute également des vers qui devaient attendre très longtemps leur résurrection :

« Et puis les textes se sont succédés assez rapidement. J’en ai beaucoup écrit dans le train. Ma sœur ne vivait pas à Prague mais en Moravie et donc une grande partie de ce recueil a vu le jour dans le train entre Prague et Olomouc. Par contre, certains textes, pas entiers mais des débuts, des premiers vers, étaient délaissés pendant des années dans mes tiroirs, et je ne savais pas qu’en faire. Et tout à coup, il s’est produit un déclic et j’ai été capable de les achever. Je dirais donc que ma poésie est une espèce de combinaison de quelque chose qui a jailli tout à coup et de certains vers auxquels j’ai été capable de donner finalement une forme mais qui sont nés il y a longtemps. »

Les chemins de la création de Sylva Fischerová sont donc parfois larges et courts, parfois étroits et tortueux. Elle a commencé à écrire un de ces poèmes à l’âge de vingt ans et ne l’a terminé que tout à fait récemment. La forme de sa poésie est très libre. Certains de ses textes ressemblent plutôt aux poèmes en prose, mais elle n’entend pas renoncer à la forme poétique de ses confessions qui lui donne un envol et une liberté à sa création. Cependant, elle ne se fait pas d’illusions sur l’accueil qui sera réservé à son œuvre :

Sylva Fischerová, photo: Marek Blahuš, CC BY-SA 3.0 UnportedSylva Fischerová, photo: Marek Blahuš, CC BY-SA 3.0 Unported « Dans la poésie vous pouvez vous permettre de faire ce qui est impossible dans la prose. En sautant d’une chose à l’autre vous pouvez découvrir ce que vous ne voyiez pas, révéler des rapports insoupçonnés. Et c’est un moment très fort qui est comme une ouverture. Mais d’un autre côté, quelqu’un peut prendre votre livre et dire avec Hamlet: ‘Des mots, des mots, des mots’. Et il aura raison. »