Pierre Cendors : « Je tisse une trame, une broderie de fiction. »

Une alchimie entre la réalité et l’imaginaire - c’est ainsi que nous pourrions caractériser le roman Les Fragments Solander, que l’écrivain français Pierre Cendors (1968) a situé surtout à Prague, cette ville mystérieuse ayant déjà nourri la fantaisie de toute une pléiade de romanciers, dont Meyrink et Kafka. Le livre Les Fragments Solander est sorti en 2012 aux éditions La dernière goutte. L’auteur a présenté son ouvrage en personne au micro de Radio Prague.

La biographie d’un écrivain génial et énigmatique

Pierre Cendors, photo: YouTubePierre Cendors, photo: YouTube Votre roman est un labyrinthe dans lequel j’ai failli me perdre. Déjà son titre peut sembler assez énigmatique. Pourquoi « Les Fragments Solander ». Le mot Solander étant dans le roman un surnom pour Prague, pourrait-on le traduire par exemple « Les Fragments pragois » ou « Les Fragments de Prague » ?

 « Solander est une ville mythique, une ville imaginaire mais qui a des racines dans la ville de Prague, effectivement. Donc c’est une double dimension. Je ne voulais pas l’appeler Prague, les Fragments pragois, mais la connotation, le lien est direct. »

Vous racontez dans le roman l’histoire de Paul Fauster, qui écrit la biographie d’un écrivain génial et énigmatique, Endsen. Le poète Endsen est un personnage insaisissable qui reste caché derrière son œuvre. Endsen apparaît déjà dans votre livre L’Homme caché. Qui est ce personnage qui traverse votre œuvre ?

 « Endsen est une figure poétique, comme vous venez de le décrire, insaisissable, ce qui est pour moi l’essence même de la poésie. On peut difficilement la cerner, elle est insaisissable. Et Endsen c’est le nom qui m’est venu très fortement dans un rêve quand je vivais en Irlande, qui s’est imposé à moi à mon réveil alors qu’il n’évoque aucune image dans le rêve. Seulement, dans ce nom, Endsen, qui évoquait pour moi quelque chose de la quête du Nord, on entend la sonorité scandinave –sen, quelque chose qui va au-delà de ce qui est visible, de ce qui est la réalité. »

Avez-vous eu un modèle pour ce personnage dans le monde des lettres ? J’ai pensé dans ce contexte à Bruno Traven dont l’identité incertaine a fait l’objet de nombreuses spéculations …

 « Tout à fait. Il n’était pas pour moi une figure d’inspiration à l’époque, je ne le connaissais pas. C’était plus les auteurs comme Rimbaud, comme Arthaud, mais aussi cette densité qui émanait du nom Endsen qui était pour moi très énigmatique et que je sentais très fortement, comme une présence, comme une personne. Donc c’est pour ça que j’ai créé d’abord L’Homme caché avant Les Fragments Solander, qui était mon premier roman, pour essayer de contourner, de cerner la figure d’Endsen. »

Ces personnages qui changent d’identité d’une page à l’autre

Photo: La dernière gouttePhoto: La dernière goutte Chaque personnage de ce livre a son secret et le lecteur assiste à une série de révélations qui jouent un rôle important dans la structure du récit. Il est difficile de parler de votre roman parce qu’il ne faut pas trahir ces secrets, parce qu’il faut laisser au lecteur lui-même la possibilité de chercher la vérité qui se cache sous les apparences, la possibilité de découvrir et de se tromper. Essayons pourtant de présenter au moins les principaux personnages et d’esquisser les relations entre eux…

 « Il y a Paul Fauster, qui au moment où le roman commence, est frappé d’amnésie à la suite d’un accident et qui découvre qu’il a écrit une biographie d’Endsen avant son accident. Il va retrouver son manuscrit sur Endsen et grâce à cette biographie, donc d’une autre personne que lui-même, il va retracer les mois qui ont précédé son accident parce que, amnésique, il ne se rappelle pas. Il rencontre de nouveau la figure d’Endsen, son énigme, et il va rencontrer d’autres personnages au cours de sa quête. On peut parler de quête dans ce genre de récit. »

Il y a beaucoup d’autres personnages, par exemples les femmes Zlata, Eka, Dora Diamant, Flora Lunebourg, qui sont parfois les différentes formes d’un seul personnage…

 « Tout à fait, comme Endsen. J’ai relu d’ailleurs dernièrement le roman pour vous rencontrer, ce que je n’ai pas fait depuis des années, et je me suis aperçu qu’il y avait sans cesse des identités comme des vases communiquant. On arrivait très mal à identifier une personne parce qu’elle change d’identité d’une page à l’autre, d’un chapitre à l’autre, et en fait c’est pour moi le propos même de la poésie qui s’incarne chez Rimbaud, chez Artaud, qui s’incarne par exemple chez Vladimír Holan en Tchéquie, et c’est chaque fois une facette différente de la poésie qui appartient à eux, à chacun de ces poètes, mais qui est beaucoup plus vaste qu’eux-mêmes. »

Dans ce roman la réalité historique se marie avec la fiction. La grande histoire et la haute politique interviennent sans cesse dans la vie de ses protagonistes. Quel est le rapport entre la fiction et la réalité dans ce livre?

 « Je pense que beaucoup de choses qui appartiennent à la réalité, procèdent de l’imaginaire dans une certaine manière comme je le dis dans le roman. La table autour de laquelle nous sommes assis en ce moment devait être imaginaire avant d’être créée, avant d’être réelle et de faire partie de la réalité. Même les bâtiments de Prague avant d’être créés, ses façades, ses tours, ses toits, ont été imaginés. Donc il y a constamment une alchimie entre la réalité et l’imaginaire que je développe dans le roman mais qui est pour moi une évidence dans la poésie-même. »

La ville de Meyrink, de Kafka et de Holan

Vous avez situé le roman dans plusieurs villes européennes, Berlin, Petrograd, Moscou, Budapest, mais surtout à Prague. Que pouvez-vous dire sur le rôle de Prague dans votre roman ?

 « Prague, je l’ai découvert il y a un peu plus de quinze ans d’une manière assez spéciale parce que j’ai rencontré ma femme en Ecosse. Elle est Tchèque et faisait ses études à Prague. Elle m’a fait découvrir le Prague qu’elle connaissait à travers les récits pour adolescents, les scouts, de Jaroslav Foglar. Donc tout un réseau un peu secret des signes sur les murs. C’est un peu une figure initiatique pour moi qui m’a montré le Prague qui est un peu méconnu des touristes. Et même aujourd’hui je vois toujours les rues de Prague qui sont des autoroutes touristiques, comme le pont Charles par exemple, et à quelques pas de Malá Strana, il y a de petites ruelles qui sont absolument désertes, qui sont très belles, que j’évoque d’ailleurs dans mon roman et dont j’ai déplacé les décors. Donc, quand j’ai découvert Prague, il y avait toute cette densité de l’imaginaire qui était présente à travers des auteurs comme Meyrink, comme Kafka, comme Vladimír Holan. Toutes ces figures-là m’ont nourri, ont été mes guides pour le Prague que j’ai découvert et se fondaient totalement avec une réalité imaginaire que je portais en moi-même. Il y avait une sorte de rencontre, on pourrait dire un coup de foudre. »

Les séances de spiritisme

Dans votre roman, les œuvres d’Endsen, écrivain dont on ne sait pas s’il est encore en vie ou s’il est mort, remportent un succès universel mais souvent ne sont pas écrites de la main de l’auteur car elles sont transmises et transcrites par des médiums lors des séances de spiritisme. Croyez-vous qu’un tel transfert d’idées et d’œuvres littéraires est possible ou c’est de la pure fiction?

 « Je ne pourrais pas répondre avec certitude. En étudiant Le Livre des Tables de Victor Hugo, on apprend que l’écrivain contacte Shakespeare, qu’il contacte différentes figures, comme Dante également, et il y a presque des extraits et fragments de poèmes écrits par Dante ou par Shakespeare qui sont inédits, bien sûr. On sent bien qu’ils viennent de l’imaginaire et de la force poétique de Victor Hugo lui-même mais c’est encore autre chose que sa propre poésie. Donc il y a comme une rencontre avec quelque chose qui est une figure imaginaire pour lui, Dante et d’autres figures comme Shakespeare, comment il se les représente. Que ce soit Shakespeare ou Dante qui communique directement avec Victor Hugo, je n’en ai aucune certitude, mais la fiction est là pour ouvrir des portes, pour poser des questions. »

Relié à sa part d’invisible, sa part d’ombre

Dans quelle mesure ce roman, aussi étrange et fantastique qu’il puisse paraître, reflète-t-il vos propres expériences, votre vie ?

 « J’ai toujours été sensible, depuis mon enfance, peut-être de par mes origines irlandaises, à l’invisible, à tout ce qui est caché derrière les apparences, dans la gestation de la fiction. Un auteur est constamment relié à sa part d’invisible, sa part d’ombre. Quand on est à l’écoute de cette part-là dans la vie courante, quand on a un travail, une profession de sept jours par sept, c’est un peu difficile de se connaitre dans cette dimension-là. Moi, en tant qu’auteur, j’ai ce privilège de pouvoir me relier à cette dimension interne et qui nous fait bien montrer avec évidence et avec beaucoup d’intuition tout un réseau de trames qui se tissent entre la réalité et la fiction. Et le mot même de fiction devient ambigu à ce niveau-là puisqu’on sent que les choses, avant d’être réelles, sont déjà-là dans l’invisible, sans que ce soit l’invisible de l’au-delà, par exemple. Je parle d’un invisible qui peut être l’idée d’un roman pour un auteur, idée qui est dans son esprit. »

 « Je tisse une broderie de fiction »

Paul Fauster cherche à reconstruire dans le roman la biographie de l’écrivain Endsen et il se rend compte que la vie de cet écrivain se confond avec la gestation de son œuvre mais aussi avec les vies de plusieurs autres personnages. Que nous dit votre roman en général du processus de gestation de l’œuvre littéraire ?

 « Qu’elle est multiforme, qu’elle est protéiforme, qu’elle peut aussi bien s’incarner chez une personne, comme je l’ai évoqué tout à l’heure, par exemple chez Rimbaud mais qui peut se retrouver chez Ted Hughes, un siècle plus tard, chez Emily Brontë, également. C’est ce courant qui est pour moi le plus énigmatique, cette force de poésie, cette force insaisissable, très compacte, très dense, qui est très relié aux éléments pour moi, très tellurique en même temps, et qui voyage d’une personne à l’autre pour peu qu’elle soit ouverte à ces forces-là. Et puis aussi c’est l’énigme d’un génie poétique, tel que par exemple Rimbaud ou Artaud, qui est inexplicable. On ne sait pas d’où ça vient et pourquoi ces gens-là ont, comme dans des tribus anciens, tels des chamanes, cette fonction, cette vocation dans la société. »

Pour quel public avez-vous écrit ce roman et quelles ont été les réactions de vos lecteurs ?

 « Quand j’écris, j’écris de par une poussée intérieure qui malheureusement peut-être, ne s’occupe pas consciemment du public. C’est vraiment une nécessité d’écrire, de poser un univers intérieur. Ensuite, bien sûr, au fur et à mesure de l’écriture, je suis conscient du lecteur. Je pense que c’est pour un lecteur de l’adolescence jusqu’à l’âge adulte. Je suis conscient que ce que j’écris n’est pas une littérature accessible au grand public. C’est plutôt quelque chose de confidentiel, je pense, et qui a touché un public confidentiel à sa réception. Et de livre en livre j’ai un univers qui trace des lignes … Par exemple dans L’Homme caché on trouve Endsen, dans Les Fragments Solander on trouve Endsen, Engeland est un autre roman où Endsen apparaît également. Il est toujours là, il est présent. On retrouve des personnages de livre en livre, donc je pense que je tisse une trame, une broderie de fiction, que certains lecteurs captent et pour lesquels ça a un sens, voilà. C’est comme un guide, je dirais. »