Rencontres littéraires Petr Sis : Tentative pour expliquer aux jeunes la vie derrière le rideau de fer
C’est pour expliquer aux enfants ce que c’était la vie sous un régime arbitraire et pour rafraîchir la mémoire des adultes que le dessinateur et écrivain Petr Sis a créé son livre intitulé « Le Mur, mon enfance derrière le rideau de fer ». Le livre a déjà été traduit en plusieurs langues et a reçu de nombreux prix littéraires. Il y a des lecteurs qui disent de son auteur que c’est là son meilleur ouvrage.
Petr Sis, photo: www.petersis.com
La grisaille, la peur et l’absurdité – tels sont les traits de la vie
sous le régime communiste que Petr Sis évoque par ses dessins. Cet
artiste, né à Prague en 1948, a passé son enfance et son adolescence en
Tchécoslovaquie, pays au centre de l’Europe asservi par le « grand
frère » soviétique. Il a vécu la terreur stalinienne, le dégel
politique appelé Printemps de Prague, l’invasion des troupes
soviétiques en 1968 et aussi la triste période de la «normalisation»
qui n’a été en réalité qu’un retour à l’oppression politique
présentée comme «normale».
Entre-temps le petit Petr a grandi, est devenu artiste. Il souffrait du
régime qui ne lui permettait pas de vivre et de créer en liberté. Ce
n’est qu’au début des années 1980 qu’il trouve la force de brûler
les ponts et de choisir la liberté. Aujourd’hui il vit aux Etats-Unis
et
poursuit son oeuvre de dessinateur, illustrateur et écrivain. Auteur
d’une vingtaine de livres et d’innombrables illustrations et dessins
pour de divers journaux et magazines, il est un artiste comblé qui se
trouve sans doute au sommet de sa carrière. Et c’est précisément à
ce
moment qu’il éprouve le besoin d’évoquer les ombres qui ont hanté
son enfance et son adolescence. Il a aussi écrit son livre pour ses
propres enfants :
« Le livre n’est sorti qu’au mois de septembre. Mon fils a treize ans. Quand j’ai demandé à mes deux enfants leur opinion sur mon livre ils m’ont dit l’avoir aimé, mais ils l’ont dit avec un certain respect vis-à-vis d’un papa qui s’occupe d’eux, qui leur achète des choses, qui fait la cuisine pour eux etc. J’aimerais qu’un jour ils me le disent eux-mêmes, que nous ayons une discussion à propos de ce livre.»
'Le Mur'
La couleur joue un rôle important dans le livre de Petr Sis. Pour
évoquer la vie sous le communisme, l’auteur utilise le dessin en noir
et
blanc où seuls les symboles du régime sont rouges. Par contre, les
passages du livre qui évoquent la vie pendant les périodes d’espoir,
par exemple celle du Printemps de Prague, sont très colorés.
« Je voudrais que la lecture de tous mes livres soit possible à plusieurs niveaux. D’après l’âge du lecteur, d’après ce qu’on cherche. Je me suis battu avec ce livre. D’abord, j’y ai mis même une espèce de bande dessinée qui traversait tout le livre en bas des pages. C’était en couleur et cela représentait le présent, tandis que le reste du livre était en noir et blanc et parlait du passé. Et puis j’ai cherché à condenser le livre au maximum, afin que les gens trouvent dans ces images une histoire. Il y a en qui le considèrent comme insuffisant parce que trop simple, mais je suis aujourd’hui heureux de l’avoir fait de cette façon. »
'Le Mur'
Il n’est pas facile de comprendre que cette vie sous le communisme
pouvait paraître normale. Dès que le lecteur prend une certaine distance
vis-à-vis de cette époque dans le temps et dans l’espace, certaines
choses semblent tout à fait absurdes. En revenant à cette période
pleine
d’interdictions de toute sorte, période de discipline, de censure,
d’obéissance souvent quasi aveugle, Petr Sis était même agacé en
réalisant combien de temps lui et ses compatriotes avaient perdu, combien
ils avaient été naïfs, à quel point ils s’étaient laissés
manipuler
par le régime et à quel point ils avaient, eux-mêmes, participé à
cette manipulation.
'Le Mur'
« J’ai donc l’impression de ne pas avoir achevé ce livre.
Aujourd’hui encore je découvre chaque jour ce que j’ai oublié d’y
mettre. Il était pratiquement impossible de saisir tous ces aspects dans
leur ensemble. Je n’ai fait que tracer une ligne bien simple.
Aujourd’hui on envisage d’utiliser ces informations dans certaines
écoles pour expliquer ces choses-là. Et ensuite, il dépendra de chacun
de vouloir en apprendre davantage sur cette époque. J’ai réuni des
informations dont beaucoup ne m’ont pas servi. J’ai dessiné par
exemple des images pour expliquer l’importance de la classe sociale
d’où vous étiez issu, comment un étudiant était empêché de
s’inscrire à l’université parce que son grand-père avait possédé
une boucherie. Il est donc intéressant de savoir que les gens inventaient
des moyens pour se nuire mutuellement, moyens qui semblent aujourd’hui
tellement absurdes qu’on n’arrive pas à les expliquer. »
'Le Mur'
Pour beaucoup de lecteurs, le livre de Petr Sis est une révélation. Il
se dit étonné par le succès de cette oeuvre et semble même un peu
jaloux comme si la réussite du «Mur» pouvait éclipser les autres
ouvrages
nés sous sa plume :
« Pour l’instant, le retentissement est incroyable. Premièrement parce qu’à l’époque de la Guerre froide personne ne savait que cela existait. Et aujourd’hui Prague est tellement populaire comme un grand centre touristique et soudain on voit ce qui se passait dans cette ville. C’est donc une leçon sur la rapidité avec laquelle on peut perdre ses libertés. Les Américains trouvent aussi que la présentation du livre est non conventionnelle. Donc je touche du bois. Le livre a reçu entre autres le Prix du Meilleur livre illustré de l’année du journal New York Times. Les critiques ont été probablement les meilleures que j’ai jamais reçues. Parfois j’en suis même effrayé parce que les gens me disent que c’est mon meilleur livre. Mais je ne le pense pas, parce que je voulais le dessiner d’une façon plus rude que les livres précédents. Je ne trouve donc pas que cet ouvrage soit meilleur que mes livres précédents mais quand on le dit, je ne proteste pas. »







