Rencontres littéraires Paul Claudel en Bohême : dissonances et accord
Entre 1909 et 1911, le poète Paul Claudel a été consul de France à Prague. Il n’a passé que dix-huit mois dans la capitale tchèque, et pourtant, ce séjour a laissé une trace importante dans son œuvre. C’est justement à cette période fructueuse dans la vie du poète qu’était consacré le colloque « bicéphale », dont le premier volet s’est tenu le 18 juin dernier au Centre tchèque de Paris et le second le 21 juin au couvent d’Emmaüs à Prague. Le colloque intitulé « Dissonances et accord. Paul Claudel et la Bohême » a révélé de nombreux aspects du rapport complexe qui s’était formé entre le poète et notre pays et qui lui a inspiré plusieurs œuvres importantes.
Paul Claudel
Parmi les participants au colloque figurait Didier Alexandre, professeur à
l’Université de Paris-Sorbonne. Il a évoqué au micro de Radio Prague
la trace que le séjour pragois avait laissée dans l’œuvre de Claudel :
« Le colloque le montre bien, c’est la grande séduction baroque, un
art du mouvement, un art qui va du visible vers l’invisible, un art très
séduisant. Il y a aussi chez Claudel une réflexion littéraire et
politique à la fois qui va pénétrer l’œuvre, ‘La Trilogie des
Coûfontaine’ qu’il commence à écrire à Prague. Il écrit
‘L’Otage’ pendant son séjour à Prague. Ensuite il va y avoir
évidemment ‘Le Soulier de satin’ qui sera l’achèvement de cette
pensée politique, géographique, etc.
L’imprégnation est vraiment très
profonde. Je crois qu’il le dit aussi à sa façon, c’est un moment de
fixation. Il est difficile d’en connaître toute l’étendue parce que
les documents nous manquent.
Mais c’est un moment très important. Il
faut voir aussi que c’est le premier poste diplomatique de Claudel en
Europe. Il découvre l’Europe en fait. Il la découvre dans ses
contradictions. L’Europe est en train de changer, d’évoluer, la
Première Guerre mondiale sera un peu la fin de la civilisation
européenne. Claudel le vivra historiquement en tant que diplomate, dans sa
pratique de diplomate, mais littérairement il restera attaché à toute
cette idéalisation de l’Europe catholique qu’il mettra en place au
moment où il est à Prague. C’est pourquoi c’est un moment
fondamental. »
La partie pragoise du colloque consacré à Claudel a eu lieu dans le couvent d’Emmaüs, endroit lié au séjour pragois du poète. C’est là que Claudel a assisté à une représentation du ‘ludus paschalis’, un spectacle liturgique qui l’a profondément impressionné. C’est aussi ce qu’a constaté dans son intervention Dominique Millet-Gérard de l’Université Paris-Sorbonne. Elle a d’abord évoqué l’attrait que cet endroit a exercé sur le poète :
Paul Claudel « Claudel le connaissait bien parce qu’il habitait dans le quartier et
qu’il venait tous les jours assister à la messe au couvent d’Emmaüs.
Il connaissait bien aussi le père abbé de l’époque. Il dînait souvent
avec lui. Et puis, bien sûr, le rapport le plus important, c’est qu’il
a vu dans ce couvent ‘ludus paschalis’, qui a été donné à
l’occasion de la rénovation des bâtiments du couvent. »
Quelle a été l’impression que ce « ludus paschalis » a laissé à Claudel ?
« Une impression très, très forte. Il le dit dans son Journal. Il a vraiment été émerveillé par ce spectacle. Il faut dire que ce sont des spectacles que l’on ne donnait plus en France. La tradition a été rompue en France pour des raisons historiques complexes, l’interdiction de jouer de mystères à partir du XVIIe siècle et puis le Jansénisme en France. Donc, Claudel n’imaginait même pas que ce spectacle pouvait encore exister. Et cela a été pour lui un émerveillement et une source d’inspiration très forte. »
Peut-on donc dire que l’impression de ce spectacle s’est ensuite reflétée dans son œuvre ?
« Oui, j’en suis convaincue, et particulièrement dans l’écriture de
‘L’Annonce faite à Marie’, qu’il a écrite tout de suite après
avoir commencé à réécrire à ce moment-là. Et il y a eu une
déclaration de lui, qui dit que ce spectacle a influencé l’écriture de
‘L’Annonce faite à Marie’ dans le sens du miracle, dans le sens de
l’insertion de morceaux liturgiques et en même temps de poses
théâtrales. En particulier lorsque Violaine montre son flanc, ça fait
bien sûr penser au Christ qui montre son côté à saint Thomas dans le
‘ludus’. »
Dans les années 1920 et 1930, l’œuvre de Claudel a été beaucoup traduite et lue dans les pays de langue tchèque, grâce surtout à des auteurs, des traducteurs et des poètes d’orientation catholique comme Jan Zahradníček, Bohuslav Reynek, Otto František Babler et Miloš Marten. Petra James, de l’Université Paris-Sorbonne, évoque la réception de l’œuvre de Claudel après la Deuxième Guerre mondiale :
« Après 1948, donc après le putsch communiste, on ne pouvait pas parler de Claudel, les seules traductions de Claudel apparaissent entre 1968 et 1973. Donc, la période pendant laquelle on reparle de Claudel est extrêmement courte. Et de nouveau il disparaît et réapparaît dans les années 1990. Donc en fait ceci ne contribue pas à la réception et à la connaissance de Claudel en Bohême. Ca se résume en une période très, très courte à la fin des années soixante. » Paul Claudel était un poète mais aussi un grand dramaturge. Selon Petra James, la réception du théâtre de Claudel en Bohême se heurtait cependant à des obstacles d’ordre idéologique :
« Il a été traduit et représenté sur les scènes tchèques pour la
première fois en 1914. C’était ‘L’Annonce faite à Marie’, mise
en scène par Jaroslav Kvapil, un grand metteur en scène du Théâtre
national de Prague. La production dans la traduction de Milos Martin et
dans les décors de Zdenka Braunerová a eu très peu de succès. De
manière générale, l’œuvre de Claudel s’est toujours heurtée à
l’incompréhension, voire au refus du public tchèque. Souvent les
critiques étaient d’ordre idéologique parce que le catholicisme de
Claudel était difficile à digérer pour les Tchèques en 1914 juste avant
la fondation de la Tchécoslovaquie indépendante, où tous les efforts se
concentraient sur les valeurs nationales que justement Claudel refusait ou
qui ne l’intéressaient pas. Donc, en fait, les positions de Claudel
étaient un point de désaccord et aussi une barrière pour la réception
un peu plus positive de son œuvre en Bohême. Mais cela se répète aussi
dans les années 1960. Les représentations dans les années soixante sont
très peu suivies et plutôt mal accueillies. C’est seulement à partir
des années 1990 qu’il y a eu beaucoup de représentations de Claudel.
Pour la première fois on a présenté ‘Le Soulier de satin’, et là on
voit un vrai engouement pour Claudel, mais ce sont les années 1990. »







