Rencontres littéraires Milada Součková, une romancière qui émerge de l’oubli

30-07-2011 02:01 | Václav Richter

Il y a des écrivains qui s’imposent dès la parution de leur première oeuvre, il y en a d’autres qui ne sont découverts qu’après leur mort. L’écrivaine tchèque Milada Součková appartient à cette deuxième catégorie. Ce n’est que longtemps après sa disparition que le public tchèque a eu finalement l’occasion de découvrir cette artiste que l’éditeur de ses oeuvres complètes Kristian Suda considère comme un des plus importants écrivains tchèques du XXe siècle.

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Milada SoučkováMilada Součková Nous pouvons nous demander quel aurait été le sort de l’oeuvre de Milada Součková si elle n’était pas partie en exil. Toujours est-il qu’une partie de son oeuvre n’a pas été publiée de son vivant et qu’elle a été pratiquement oubliée. Si nous assistons aujourd’hui à sa résurrection littéraire, c’est dû à un heureux hasard et aussi à l’engouement et à la persévérance de Kristián Suda :

« Je l’ai découverte d’une façon tout à fait simple. Quand j’étais à l’âge où l’on lit les poèmes, j’ai mis la main dans la bibliothèque de ma mère sur un mince recueil de poésies publié par la maison d’édition Melantrich intitulé ‘Le Crépuscule jaune’. A l’époque c’était considéré comme une variante de la poésie chinoise. Je suis tombé sous le charme de ces vers et ce n’est qu’aujourd’hui que je réalise et que je suis convaincu que ce n’était qu’un jeu parce que cela n’avait rien à voir avec la poésie chinoise. C’est une poésie d’amour et de passion créée pour une personne concrète. »

Milada Součková est née à Prague en 1899. Elle étudie au lycée Minerva, établissement qui a joué un rôle important dans l’instruction de jeunes filles tchèques. Après des études des sciences naturelles et de la médecine à l’Université Charles de Prague, Milada Součková devient médecin mais n’exercera jamais son métier car elle s’adonne à la littérature et au journalisme. En 1930 elle épouse le peintre Zdeněk Rykr. Kristián Suda rappelle que la publication de ses premiers textes s’est fait longtemps attendre :

Kristián SudaKristián Suda « Milada Součková est une prosatrice qui est entrée en littérature assez tard dans les années 1930. Elle a débuté par des textes et des romans édités à compte d’auteur. Heureusement pour elle, elle était d’une famille très riche, son père était entrepreneur en bâtiment. Et cela se reflète aussi dans ses deux romans, dans son grand double roman « Le Legs » et « Les Fondateurs ». C’est une apothéose de la société tchécoslovaque qui, soudain, est stabilisée socialement. Elle évoque l’époque de l’essor impétueux de l’entreprise, les grandes illusions et les illusions perdues. Elle en parle d’une façon très exacte et tout à fait unique. »

 

Au cours de la Deuxième Guerre mondiale Milada Součková côtoie les artistes du Groupe 42 influencés par le civilisme, le cubisme et le surréalisme, entretient des contacts avec le Cercle linguistique de Prague. Elle collabore aussi avec la revue française « The Booster ». Ses articles sont publiés par des journaux et des revues. Après la guerre elle entre dans la diplomatie et devient attachée culturelle à New York. Son dernier livre sort en 1947 grâce à l’éditrice Jiřina Hauková qui le publie dans l’édition Pamir. Ce sont les fragments de son futur roman intitulé « Tête de l’artiste ».

En 1948, année du Coup de Prague et de la victoire du régime communiste en Tchécoslovaquie, Milada Součková décide de ne pas revenir dans sa patrie et choisit l’exil aux Etats-Unis. Elle enseigne la littérature tchèque et des littératures de langues slaves aux universités de Harvard, de Chicago et de Berkeley et, en tant qu’employé du département des langues slaves du Harvard College Library, elle réunit un ensemble important et précieux de littérature tchèque et slovaque de son temps. Elle meurt à Cambridge aux Etats-Unis le 1er février 1983. Son oeuvre littéraire est oubliée.

Ce n’est que dans les années 1990 que Kristián Suda se lancera dans un projet difficile et compliqué. Son objectif est de redonner à Milada Součková la place qui lui est due dans les lettres tchèques :

« Ce travail a commencé en 1993 lorsque nous avons décidé de publier le recueil « Les Cahiers de Josefína Rykrová ». Je n’étais pas content de l’édition parue à Toronto en 1981. Je me disais que le manuscrit original devait existait quelque part. Alors j’ai fait le voyage de Boston, précisément de Cambridge. J’espérais y trouver ce manuscrit. Et à ma surprise, j’y ai découvert une énorme malle qui contenait toute la succession littéraire de Milada Součková. Et ce moment de surprise et a été aussi le moment de la décision de rééditer l’ensemble de son œuvre, oeuvre exceptionnelle et qui est pratiquement oubliée. »

Milada Součková comprenait l’image littéraire et donc la littérature comme une réalité artificiellement créée. D’autre part, elle a beaucoup puisé dans sa propre vie et dans l’histoire de sa famille. Ses romans « Le Legs » et « Les Fondateurs » exploitent le thème du temps et sont édifiés selon une conception très originale du roman familial couvrant plusieurs générations. Le sommet de l’œuvre de Milada Součková est probablement le livre intitulé « Un homme inconnu » qui est une confrontation entre l’évolution historique objective et l’image du monde telle qu’elle est conservée par la mémoire d’un individu. Dans le roman « Bel Canto » la romancière raconte avec une légère ironie l’histoire d’une cantatrice avide du succès et de la gloire qui espère assouvir ses ambitions en obéissant aux impératifs de la mode. Le roman publié en 1944 a été considéré comme l’oeuvre majeure du modernisme tchèque. Milada Součková est également l’auteur de plusieurs recueils de poésie.

 

Aujourd’hui le lecteur tchèque dispose de l’ensemble de l’oeuvre de Milada Součková. Grâce aux efforts infatigables des éditeurs Aleš Lederer et Kristián Suda les oeuvres complètes de cet auteur ont été publiées en 12 tomes aux éditions ERM et Prostor. Ce travail des éditeurs a été distingué par le prix Magnesia Litera 2010. Un nouveau chapitre dans les efforts de Kristián Suda qui espère rendre justice à cette écrivaine et attirer les lecteurs vers son oeuvre :

« Chez nous, souvent les auteurs sont interprétés selon leurs opinions, leurs attitudes civiques et politiques ou selon leurs actes héroïques et non pas selon leurs oeuvres. En Allemagne, par exemple, la réception de l’oeuvre de Milada Součková est beaucoup plus intense. Y paraît déjà son deuxième roman et son oeuvre attire l’attention des critiques. Et en France c’est pareil.(…) Je crois en la pérennité de son oeuvre parce que je pense que Milada Součková se range sans aucun doute avec Bohumil Hrabal et Jakub Deml parmi les plus grands auteurs de la littérature tchèque du XXe siècle. »

 

Rediffusion du 23/10/2010

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