Lucie Lomova, la dessinatrice qui aide la BD tchèque à passer à l'âge adulte

« Quand mon éditeur français m'a demandé ce que je voulais lui proposer, je lui ai dit qu'il s'agissait d'un livre tragi-comique, fantastique et psychologique sur les aventures d'une jeune femme, une définition vraiment compliquée... », dit la dessinatrice Lucie Lomova, à propos de sa bande dessinée intitulée « Anna en cavale » parue aux Editions de l'an 2 en France grâce à l'éditeur Thierry Groensteen.

Pendant longtemps, Lucie Lomova, née à Prague en 1964, a été considérée comme une spécialiste de la BD pour petits lecteurs et a dessiné pour un magazine l'histoire à suivre de deux petites souris.

« J'ai créé des bandes dessinées pour le magazine Ctyrlistek pendant dix ans et quand j'ai décidé d'arrêter, je me suis mise à réfléchir un peu sur ce que je voulais devenir. Pendant une période j'ai même pensé devenir astrologue professionnelle et je m'y suis même essayée. Mais après un temps, une histoire pour adultes a commencé à roder dans ma tête. C'était donc une évolution tout à fait naturelle et non planifiée. D'ailleurs, je pense qu'il n' y pas de différence fondamentale entre la BD pour enfants et celle pour adultes. Quand on créée quelque chose, on cherche toujours sa propre satisfaction. Je me suis donc rendue compte qu'en dessinant de petites souris, je le faisait pour mon enfant «intérieur», et qu'en créant une BD pour adultes je donnais un témoignage sur moi-même, en tant que personne adulte. »

Lucie Lomova a eu la chance de rencontrer Thierry Groensteen, lui-même dessinateur, spécialiste de la bande dessinée et éditeur, qui a eu confiance en son talent et a découvert en elle l'auteur d'histoires qui ne sont plus destinées au tout jeune public. Il est même venu à la foire Le monde du livre à Prague pour lancer la traduction tchèque de « Anna en cavale » :

« J'ai publié la dessinatrice Lucie Lomova qui m'a présenté un projet très différent de ce qu'elle avait fait avant. Depuis dix ans, elle publie dans un magazine tchèque pour les enfants l'histoire de deux petites souris. Mais là, c'était un roman graphique pour adultes dans un style vraiment méconnaissable. Le titre est « Anna en cavale ». C'est une sorte de thriller, de course-poursuite, un peu à la Hitchcock, avec les tueurs de la mafia russe, avec beaucoup de rebondissements et des personnages secondaires très pittoresques. Et à la fin de l'histoire une intervention du président Vaclav Havel en « deus ex machina ». En même temps, il y a beaucoup d'humour et une touche de sentimentalité. J'ai trouvé cette histoire très originale et très bien maîtrisée, et donc elle a été publiée d'abord en France. L'édition française est l'édition originale. A l'occasion de la Foire du livre à Prague, elle vient d'être traduite dans la langue de l'auteur et est parue aux éditions Meandr. »

 

Qui est donc l'héroïne de la BD « Anna en cavale » ? Pourquoi faut-il s'intéresser à son histoire ? Voici comment Lucie présente Anna, personnage surgi de son imagination :

« Cela doit être une histoire qui nous dit qu'il ne faut jamais négliger les soi-disant hasards et que nous devons profiter des occasions qui se présentent. La vie nous apporte toujours des surprises bien que nous croyions la dominer. C'est l'histoire d'une femme qui vit d'une façon un peu ennuyeuse et cherche à se libérer d'une liaison qui dure déjà depuis longtemps. Alors elle prend une décision et c'est la décision essentielle. Elle prend cette décision dans un rêve et à ce moment-là sa vie change radicalement. Cette femme poursuivie par la mafia russe découvre pendant sa fuite le secret de sa famille. (...) L'histoire est racontée par plusieurs procédés graphiques. Il y a le niveau réel, c'est-à-dire ce qui se passe en réalité, puis il y a des rétrospectives historiques et il y a aussi des rêves. J'utilise soit la ligne pure à laquelle je donne des nuances en gris par la technique de « photo shop », et puis il y a l'autre niveau dessiné avec un crayon et légèrement remanié sur l'ordinateur, mais pas beaucoup. »

Assistons-nous à la découverte d'un nouveau grand talent ? Lucie Lomova aidera-t-elle la BD tchèque à parvenir à l'âge adulte ? L'avenir nous en dira plus. Pour l'instant Thierry Groensteen se déclare plutôt content de l'accueil que les lecteurs français ont réservé à cet ouvrage :

« Les gens se sont étonnés qu'il existe une bande dessinée tchèque, parce c'est vrai, jusque-là on ne la connaissait pas du tout. Il est vrai qu'elle est encore dans ses premiers balbutiements, mais enfin c'est la première chose qui soit traduite et la presse en tout cas a été très élogieuse. Bon, ça n'a pas été un très grand succès public mais ce n'était pas destiné à le devenir, et de toute façon c'est très difficile d'imposer un auteur avec un livre. Il faut généralement insister avec un deuxième, troisième livre du même auteur. J'ai déjà un autre projet avec Lucie Lomova encore plus ambitieux pour lequel elle a encore besoin de travailler au moins pendant deux ans et donc je pense que c'est un auteur dont on reparlera... »