Rencontres littéraires L’histoire de la bande dessinée tchèque
Bien que la bande dessinée n’occupe pas dans le milieu culturel tchèque une place aussi importante que, par exemple, en Belgique ou aux Etats-Unis, elle n’est est pas moins un phénomène culturel important. Tombé en disgrâce sous le régime communiste, elle a été obligée de chercher de nouveau sa place au soleil et son public après la révolution de velours en 1989. Aujourd’hui, nous oublions un peu que la bande dessinée tchèque est un phénomène qui, au moment où son évolution a été coupée par le régime arbitraire, avait déjà son histoire.
Ceux qui aimeraient connaître l’histoire de la bande dessinée tchèque
ont maintenant à leur disposition un livre qui mérite d’être
qualifié
de fondamental. Son auteur, Helena Diesing, l’a intitulé « La bande
dessinée tchèque de la première moitié du XXe siècle. » L`auteur
cherche par son texte et par d’innombrables illustrations à cerner le
phénomène depuis ses origines et constate qu’il est très difficile de
dire à partir de quel moment on peut parler de la BD tchèque :
Helena Diesing
« La bande dessinée s’est développée à partir d’un mélange
de
dessins de revues illustrées, d’anecdotes racontées en plusieurs
images, de feuilles lithographiques qui paraissaient en séries sous la
forme de feuilletons. Nous ne pouvons donc pas déterminer la date de
naissance de la bande dessinée tchèque. Nous pouvons dire en général
que la BD tchèque, telle que nous la connaissons aujourd’hui avec les
dessins dans les cases et les textes placés dans les bulles, n’a vu le
jour qu’au début du XXe siècle. »
Dans son livre, Helena Diesing évoque d’abord les racines de la bande dessinée et les genres qui la précédaient dans les journaux et les revues comme la caricature journalistique. Elle se penche aussi sur les influences étrangères et sur les traits typiques pour la BD tchèque :
« Les dessinateurs tchèques ont été très liés avec les milieux
autrichiens et allemands. Ils prenaient pourtant pour modèles les
périodiques humoristes français de l’époque. Les dessinateurs
connaissaient cette production. Des peintres comme Mikoláš Aleš ou
Bedřich Havránek, considérés comme artistes nationaux, gagnaient leur
vie par des dessins publiés dans des journaux et des revues. Ils
connaissaient très bien ce genre de production et les influences
étrangères dans l’illustration journalistique sont donc bien visibles
et évidentes. C’est ce que je laisse d’ailleurs entendre dans
l’introduction de mon livre. »
Parmi les noms qui se détachent dans la production de ce genre figure
celui du dessinateur et peintre Josef Lada, qui a vécu entre 1887 et
1957.
Cet artiste encore extrêmement populaire en Tchéquie un demi-siècle
après sa mort, s’est fait connaître également à l’étranger grâce
à ses illustrations pour le roman « Les aventures du brave soldat Chveik » de Jaroslav Hašek. Helena Diesing rappelle que Lada était aussi un
important auteur de bandes dessinées :
« Lada est entré sur la scène du dessin journalistique, du dessin satirique et de la caricature dans les années 1910. C’était un autodidacte. (…) A l’époque où l’illustration était marquée par la ligne courbe dans le style Art nouveau et les dessins se ressemblaient beaucoup, Lada est parvenu rapidement à un style personnel basé sur sa ligne robuste et sur une vision à deux dimensions, si j’ose le dire de cette façon simplifiée. C’est lui qui a imposé dans la revue Kopřivy - Les Orties, la nouvelle forme de dessin avec des bulles. Il a été le premier à raconter des histoires de cette façon. »
Dessin de Josef Lada
Et Helena Diesing de souligner que, pour Josef Lada, le dessin
journalistique n’était pas qu’un gagne-pain mais une véritable
passion. Ses tableaux à l’huile et ses lithographies, aujourd’hui si
appréciés, étaient plutôt marginales dans sa création. Il adorait
dessiner, vivait pour le dessin et était capable d’adapter son style
rapidement aux besoins de tous les périodiques dans lesquels paraissaient
ses illustrations. Cette disponibilité n’a pourtant pas nui à la
qualité de son travail car il avait une véritable vocation
d’illustrateur.
Dessin d'Ondřej Sekora
Le livre d’Helena Diesing n’oublie pas non plus Ondřej Sekora, un
autre auteur important de la bande dessinée tchèque. C’est lui qui a
créé Ferda Mravenec – Ferda la Fourmi, un héros adoré des enfants
tchèques. Les aventures de cet insecte astucieux ont permis à Ondřej
Sekora de déployer ses talents de dessinateur et de narrateur. Bien que
l’auteur ait été inspiré par certains personnages de la production
des
studios Walt Disney, il a su donner à son minuscule héros des traits
typiques qui le distinguaient des autres personnages de son genre et ont
assuré sa popularité et sa longévité. Les livres sur Ferda la Fourmi
sortent encore aujourd’hui, et ce petit héros courageux, intelligent et
débrouillard rivalise par sa popularité avec les personnages créés
beaucoup plus tard, dont par exemple la Petite taupe du dessinateur et
réalisateur Zdeněk Miler.
Pepina Rejholcová
Dans la galerie des personnages de la bande dessinée tchèque qui
étaient particulièrement appréciés du public, il ne faut pas non plus
oublier Pepina Rejholcová, femme qui peut être caractérisée comme
l’incarnation de la médiocrité féminine. Elle n’en était pas moins
recherchée par les lecteurs et les lectrices tchèques. Helena Diesing
présente ce personnage bizarre qui est devenu aussi héroïne d’un film
musical :
« Pepina Rejholcová est un personnage créé dans les années 1920 par le dessinateur František Voborský. Si nous voulons la classer dans une catégorie humoristique, nous devons dire que ce n’était pas de l’humour très intelligent ou intellectuel parce que c’était un personnage conçu pour le grand public, et l’humour des bandes dessinées avec Pepina Rejholcová était un peu licencieux. »
Pérák
Dans les années 1940, le public tchèque adorait un autre héros de bande
dessinée. Il s’appelait Pérák (l’Homme à ressorts) parce qu’il
savait se déplacer très rapidement grâce aux ressorts d’un canapé
fixés à ses chaussures. Helena Giesing rappelle que ce superman tchèque
tire son origine d’un personnage semblable de l’Angleterre
victorienne,
mais que ses aventures ont été actualisées et adaptées pour le milieu
tchèque. Pérák qui saute sans problème de toit en toit réussit à
semer la terreur parmi les nazis :
Pérák de Jiří Trnka
« Ce personnage s’est imposé dans la bande dessinée tchèque, et
juste avant la libération, il faisait partie des légendes et de la
tradition orale. Il est devenu personnage de bande dessinée mais aussi
d’un film d’animation de Jiří Trnka. C’est un héros qui nuit aux
nazis allemands et cherche à profiter à son peuple. C’est un héros
engagé. »
Pérák
Après la Deuxième Guerre mondiale, Pérák est progressivement tombé
dans l’oubli. Il n’a été ressuscité qu’après la chute du
communisme et, aujourd’hui encore, il réapparaît dans la création de
certains dessinateurs. Pepina Rejholcová et Pérák ne sont cependant que
deux exemples de la riche production des auteurs de la bande dessinée
tchèque de la première moitié du XXe siècle. Cette production
n’était possible que grâce à l’intérêt du public, qui était de
plus en friand des histoires racontées par des images. Helena Giesing
constate que les auteurs de la BD tchèque créaient, à quelques
exceptions près dont František Voborský, pour un public toutes
catégories :
Pepina Rejholcová
« Nous pouvons dire en général de la bande dessinée de ce
temps-là
qu’elle n’était pas destinée à un public spécifique. Elle était
conçue pour un public universel, enfants et adultes. Il n’y avait pas
d’allusions sexuelles qui la situeraient dans une catégorie réservée
uniquement aux adultes. »
Il serait sans doute intéressant de rééditer aujourd’hui quelques-uns de ces cycles de vieilles BD. Les lecteurs s’amuseraient bien et les auteurs contemporains pourraient y trouver de l’inspiration.







