Les voyages de Monsieur Broucek

"C'était un homme plutôt petit, au ventre proéminent sur lequel se détachait une lourde chaîne en or et une montre avec de nombreux pendentifs en forme de petites lunes. Ses vêtements témoignaient d'un goût solide d'un bourgeois nanti de Prague et son visage rond, rasé de près, où l'on pouvait distinguer de diverses nuances du rouge, resplendissait de cette dignité qui ne peut être due qu'à la possession d'une maison à trois étages." Voilà le portrait du brave bourgeois de la Vieille-Ville de Prague, Matej Broucek, héros de trois récits de voyage que nous devons au poète tchèque Svatopluk Cech. Dans l'ensemble de l'oeuvre de cet auteur prolifique, les Voyages de M. Broucek n'étaient censés occuper qu'une place marginale. Pourtant, c'est grâce à ce personnage rondelet et rougeaud, à ce petit bourgeois typique, que le poète Svatopluk Cech reste encore aujourd'hui un auteur connu bien que la plus grande partie de son oeuvre ait sombré déjà dans l'oubli.

Vers la fin du 19ème siècle, Svatopluk Cech était la gloire de la poésie tchèque. On le vénérait, on le considérait comme l'aboutissement et l'espoir d'une littérature élue pour faire renaître tout un peuple sortant d'une longue période d'oppression. On admirait son style, sa virtuosité, son pathos national, on louait sa compréhension pour la condition des démunis. Ses contes en vers charmants réunis dans le livre intitulé "A l'ombre d'un tilleul", son poème épique sur la révolte d'un homme simple et courageux "Le forgeron de Lesetin" ou le recueil des poésies sur le sort des opprimés "Chants d'un esclave" lui ont assuré une place de choix au panthéon des grands hommes tchèques. Né en 1846, il a vécu dans sa jeunesse la période du pouvoir absolu institué par le ministre de l'Intérieur Bach qui a soumis les peuples de la monarchie autrichienne à un régime sévère basé sur la germanisation forcée. Sans doute, c'est une des raisons pour lesquelles Svatopluk Cech était un homme tellement épris de liberté, tellement amoureux de sa langue maternelle.

Tout ce qu'il faisait était animé d'un esprit patriotique ardent. Lorsqu'on le comparait parfois à son illustre compatriote le poète Jaroslav Vrchlicky, on n'oubliait pas d'ajouter que Vrchlicky était un auteur cosmopolite, tandis que Cech était avant tout un poète tchèque. 50 000 personnes ont assisté à ses obsèques et lors des célébrations du centenaire de sa naissance, en 1946, ce poète national avait dans le pays 14 monuments et plaques commémoratives, deux musées et un pont qui portait son nom. 38 oeuvres de Svatopluk Cech ont inspiré des compositeurs et certaines ont été mises en musique plusieurs fois. Cech, patriarche à la barbe blanche qui ne manquait pas de sens de l'humour, se rendait sans doute compte des dangers du style pathétique et trop solennel, qu'on attendait de lui, et avec lequel on l'identifiait. C'est pourquoi il a non seulement épuré au maximum son style, mais il a eu recours aussi à des genres moins pompeux, au conte humoristique et à la satire. Pour amuser son lecteur, mais aussi pour mettre au pilori quelques traits typiques de la mentalité tchèque, il a inventé son héros le moins noble peut-être, mais le plus vivant - M. Matej Broucek.


En 1886, Svatopluk Cech publie Le Voyage de M. Broucek dans la Lune. L'auteur désire régler ses comptes avec l'esthétisme vain et ridicule de certains milieux artistiques détachés de la réalité. Il se moque de ce genre d'artistes, de poètes et de musiciens en les présentant comme les habitants de la Lune et en les confrontant avec l'esprit petit bourgeois très "terre à terre" de M. Broucek.

Un soir, ce bon Pragois, honnête propriétaire, passablement éméché, ne réussit pas à rentrer comme d'habitude à la maison. Pris de sommeil au cour du chemin, il rêve qu'il est parvenu sur la Lune. Il y rencontre des habitants éthérés et sentimentaux mais souvent aussi très rusés, qui s'adonnent tout le temps à cultiver leur esprit et leur talent. Le Terrien Broucek les choque par ses intérêts et ses opinions purement matérialistes. Bien que les habitants de la Lune le considèrent comme un personnage dégoûtant, il éveille pourtant un vif intérêt chez Ethéréa, belle femme lunaire dont le corps semble être tissé de fils d'araignée. Elle l'amène sur le dos de Pégase dans le Sanctuaire de tous les arts. Mais M. Broucek ne se sent pas à l'aise dans cette belle société. Il n'apprécie ni le banquet de fleurs, ni les déclamations de poèmes, ni finalement les baisers aériens d'Ethéréa. De surcroît, il scandalise tous ces beaux esprits qui ne se nourrissent que de fleurs et de rosée, en mangeant une saucisse qu'il a retrouvée au fond de sa poche. Finalement, il en a assez de cette vie trop irréelle et trop céleste et se souvient avec nostalgie de sa petite taverne de Prague où il a vidé un nombre impressionnant de bocks de bière. Il disperse Ethéréa en lui soufflant dessus, enfourche Pégase ... et se réveille dans son lit, dans sa maison pragoise.


Dans le deuxième volume de l'épopée de M. Broucek, l'auteur utilise le même procédé pour amener le héros dans la Prague du 15ème siècle. Cette fois-ci, M. Broucek, après une soirée abondamment arrosée par la bière, passe la nuit dans la cour de la taverne et il se retrouve en rêve, tout à coup, dans la capitale de la Bohême au Moyen Age, à la veille d'une grande bataille entre les hussites et les armées du roi Sigismond. Il ne veut pas s'engager dans ce combat pour la vérité, le conflit entre Sigismond et les hussites lui est tout à fait indifférent et il cherche donc surtout à sauver sa peau. Il résume ainsi son attitude: "Je n'ai rien à faire de Sigismond. Si vous avez quelque chose contre lui, réglez vous-mêmes votre problème et laissez en paix un homme qui n'a rien à voir avec cette affaire." Lorsqu'il voit qu'une telle attitude se heurte à l'incompréhension voir l'hostilité de son hôte pragois, Domsik, qui lui a offert le refuge dans sa maison, il décide de cacher, désormais, ses opinions aux vaillants guerriers hussites enflammés pour leur idée.

Il traverse la ville, peste contre l'inconfort du Moyen-Age, les habits dont il est obligé de s'affubler et qu'il trouve laids et ridicules, la mauvaise qualité de la nourriture. Pris dans le tourbillon des événements, il tente de ne se heurter ni contre l'une ni contre l'autre partie. Lorsqu'il est obligé, par les Pragois, de participer à la bataille de Vitkov, il s'enfuit et cherche à se cacher dans la ville. Pris dans la rue par des soldats revenant de Vitkov, il croit qu'il s'agit des mercenaires victorieux de Sigismond et crie: "Grâce, je suis Allemand, je suis catholique". Hélas, il ne s'aperçoit que trop tard de sa méprise fatale, car il est tombé entre les mains des hussites qui viennent de gagner la bataille de Vitkov. Considéré comme traître, il est condamné par le chef des hussites, Jan Zizka, à être brûlé dans un tonneau. Il cherche, en vain, à se défendre, à leur expliquer qu'il s'est retrouvé dans leur époque barbare contre son gré, qu'il vient du 19ème siècle, qu'il n'est en réalité que l'arrière-arrière-petit-fils de ceux qui veulent le tuer. Zizka confirme le verdict en déclarant: "Cela n'arrivera jamais que nous ayons de tels descendants." Mais au moment où la foule acharnée hisse M. Broucek au bûcher, il se réveille dans la cour de sa taverne pragoise. Il a passé la nuit dans un tonneau...


Pour le poète Hanus Jelinek, M. Matej Broucek a quelques traits communs avec le célèbre Gulliver de Jonathan Swift et son voyage dans la Lune est comparable à celui entrepris par Cyrano de Bergerac. "Dans le personnage de Matej Broucek, bon bourgeois paisible, honnête propriétaire, dit-il, l'auteur a créé le type d'un Joseph Prud'homme tchèque ou plutôt pragois, aussi caractéristique pour Prague que Tartarin l'était pour le Midi de la France." Svatopluk Cech, lui, était plus sévère avec son héros qui incarnait pour lui la médiocrité, la nullité satisfaite et la lâcheté de certains de ses contemporains. Dans le dernier volume de la trilogie, il amène M. Broucek à la Grande exposition ethnographique, à Prague, en 1891, et amuse le lecteur par les commentaires et les propos de cet ergoteur. Inspiré par ce personnage, le compositeur Leos Janacek a créé un opéra intitulé Voyages de M. Broucek basés sur les deux premiers volets de la trilogie de Svatopluk Cech. Janacek n'hésitait pas à comparer Broucek à Oblomov et voyait dans les gens qui lui ressemblent la cause de nombreux maux du peuple tchèque. "Dans mon oeuvre, je me proposais de remplir tout le monde de dégoût à l'égard de pareils gens, a-t-il écrit. A la première rencontre, nous devrions les détruire, les étrangler - mais avant tout nous devrions détruire un tel caractère en nous-mêmes afin de pouvoir renaître dans la pureté céleste de nos martyrs nationaux."

Pourquoi donc, malgré ce jugement de Janacek, malgré la sévérité de Cech, M. Broucek reste-t-il une figure qui éveille le sourire et même une certaine sympathie? C'est dû sans doute à l'humour souvent irrésistible avec lequel nous sont racontées ses aventures, mais surtout au fait que dans chacun de nous, et Janacek ne s'y trompait pas, il y a un peu de son caractère, que nous avons tous quelque chose en commun avec ce bon bourgeois convaincu de la justesse de son raisonnement qui aimait la bonne chair et était tellement satisfait de lui même.