« Les Sauvages », une BD sur l’altérité

Au XVIIIe siècle Voltaire écrit le roman philosophique intitulé « L’Ingénu », histoire d’un jeune Indien de la tribu des Hurons amené en France. Le choc entre ce jeune homme pur, naturel et naïf et la civilisation européenne a permis au philosophe français de relativiser les valeurs intouchables et de créer une image satirique irrésistible des faiblesses de la société de son temps. Au seuil du XXIe siècle, la dessinatrice et romancière tchèque Lucie Lomová s’est lancée dans un projet semblable en utilisant cependant les moyens de son époque. Elle a créé une bande dessinée intitulée « Divoši - Les Sauvages ». Le héros de cette épopée en images est un jeune Indien de la tribu paraguayenne Chamacoco, un « sauvage » qui se retrouve en Europe.

En cherchant un sujet pour sa prochaine bande dessinée Lucie Lomová est tombée sur le livre d’un aventurier presque oublié et que les lecteurs tchèques n’ont redécouvert que récemment :

« Mon livre a été précédé par un récit composé de notes d’Alberto Vojtěch Frič paru aux éditions Titanic. Je l’ai lu et l’histoire de cet Indien m’a tellement subjuguée que je me suis dit que ce serait un sujet idéal pour ma prochaine bande dessinée, le roman dessiné, comme nous disons. »

La vie d’Alberto Vojtěch Frič (1882 -1944) est un roman passionnant. Ce botaniste, ethnographe, photographe et écrivain fait plusieurs voyages en Amérique Latine et passe en tout dix ans parmi les Indiens. Lors de ses séjours en Amérique il vit parmi eux, adopte leurs habitudes et leurs coutumes, partage leur existence. C’est en 1908 qu’il rencontre Tcherwuish, un jeune Indien souffrant d’une maladie qui semble incurable et fait des ravages dans la tribu Chamacoco. Cherchant à aider le jeune malade, Frič l’accompagne d’abord à Buenos Aires, et comme les médecins de cette ville se montrent impuissants contre ce mal inconnu, il s’embarque avec Tcherwuish sur un paquebot pour l’amener en Europe et à Prague.

Les Sauvages Les Sauvages Et c’est le choc des civilisations. Le jeune Indien se heurte tout le temps aux habitudes de la vie civilisée. Objet de curiosité des gens, il n’en est pas moins exposé à leur incompréhension, leurs préjugés et leur égoïsme. Comme il fallait s’y attendre son comportement sauvage complique considérablement aussi la vie de son ami Frič obligé par les circonstances de jouer le rôle de protecteur et de tuteur de cet incommode ingénu. Il va de soi que Frič est considéré aussi comme responsable des scandales provoqués par ce sauvage qu’il a osé amener en Europe. Dans sa bande dessinée, Lucie Lomová ne manque pas d’exploiter ces situations dramatiques et rocambolesques, pleines de drôlerie, d’humour, de malentendus et d’émotion :

Tcherwuish Tcherwuish « C’est un roman à deux niveaux qui sont fascinants. Le premier, c’est l’histoire de ce pauvre Indien qui ne comprend absolument rien quand il est arraché à son milieu naturel et projeté dans la civilisation européenne du début du XXe siècle. Et puis c’est l’époque où le monde change rapidement et les gens, enchantés, espèrent un bel avenir. Ce n’est que notre recul dans le temps qui nous permet de voir quels désastres les attendaient. »

Alberto Vojtěch Frič et Tcherwuish forment un couple disparate mais malgré leurs différences et les conflits qui les opposent, ils finissent pas se lier d’une véritable amitié. D’ailleurs Frič lui-même se sent un peu comme un sauvage dans la société tchèque de son temps qu’il accuse d’hypocrisie. Selon Lucie Lomová ces deux héros se reflètent l’un dans l’autre parce qu’ils sont en réalité « outsiders » dans leurs sociétés respectives. D’ailleurs la fin de l’histoire semble confirmer ces paroles. Tcherwuish ramené finalement par Frič au Paraguay est déjà trop civilisé, trop infecté par la civilisation occidentale. Il cherchera en vain à partager ses expériences européennes avec les hommes de sa tribu. Ses récits semblent trop invraisemblables aux Indiens Chamacoco et ils finissent par le chasser en le traitant de menteur. Tcherwuish mourra en Amérique en 1967.

 

Lucie Lomová a travaillé deux ans et demi sur son livre. Avant de se mettre à dessiner, elle écrit une espèce de scénario qui lui servira de charpente pour son récit. Elle étudie aussi attentivement des sources littéraires dont le livre qu’Alberto Frič a consacré à son ami sauvage mais aussi des photos et d’autres documents :

« La tribu des Indiens Chamacoco a eu la grande chance d’avoir été visitée par deux grands photographes. Le premier a été l’Italien Quido Boggiani qui a réalisé de beaux portraits de divers types d’Indiens. Et puis il y a eu l’arrivée de Frič qui était aussi un bon photographe. »

C’est en se basant sur les photos que Lucie Lomová cherche à saisir les traits des visage de ses personnages et ce n’est qu’après qu’elle les dessine pour les faire finalement évoluer dans de diverses situation formant ensemble son roman :

« Je devais surtout adapter un peu cette histoire parce que Frič avait conçu son récit avec l’intention de le publier sous forme de série dans le magazine ‘Pestrý týden’. D’abord il n’envisageait pas d’écrire un livre et il y a donc beaucoup de motifs que j’ai du éliminer à mon grand regret. J’ai dû inventer certains personnages et certaines situations pour former un ensemble, pour créer un récit cohérent. »

 

Aujourd’hui la bande dessinée est pour Lucie Lomová son principal moyen d’expression et elle est un des meilleurs sinon le meilleur auteur de ce genre en Tchéquie. Elle voit se réaliser ainsi les aspirations artistiques de son enfance. Petite, elle gribouillait déjà ses premières bandes dessinées, récits sur des princesses et de jeunes aventuriers :

« Je ne savais pas si je voulais être peintre ou écrivain et je pensais qu’on ne pouvait pas être les deux à la fois. Je mariais donc les deux activités tout naturellement en créant des bandes de dessinées et ce n’est que plus tard que j’ai fini par me rendre compte que c’était justement ce qui me faisait le plus plaisir et m’amusait le plus. »

Lucie Lomová doit donc son succès à un talent très spécial mais aussi à une vague de popularité du genre dans lequel elle excelle. Elle a eu la chance de venir à un bon moment. Bien qu’elle aime la bande dessinée, elle ne trouve pas facilement une explication à la popularité croissante de cet art qui se situe au croisement de la littérature et du dessin et qui, récemment encore, était décrié en République tchèque :

« A ce propos je ne vous dirai rien de très intelligent. Je pense tout simplement que pour une raison qui n’est pas évidente les gens ont commencé à se rendre compte que la bande dessinée n’était pas qu’une lecture pour les adolescents, les enfants ou les adultes un peu bébêtes et qu’elle pouvait apporter des thèmes traités normalement par la littérature classique. Il y a aussi des bandes dessinées documentaires, biographiques. Même chez nous il y a un grand boom de la bande dessinée. C’est un genre qui apporte beaucoup de choses intéressantes. »

La version française du roman dessiné de Lucie Lomová « Les Sauvages » est sortie en 2011 aux éditions Actes Sud – l’An 2.