Les événements majeurs de l’histoire tchèque retracés en BD

L’histoire tchèque du XXe siècle en neuf volumes - c’est ainsi que peut être résumé le projet de l’écrivain Pavel Kosatík intitulé tout simplement « Češi » (Les Tchèques) et publié aux éditions Mladá fronta en collaboration avec la Télévision tchèque. Bien que cette description puisse décourager les lecteurs, ces neuf volumes ne sont pas destinés uniquement aux chercheurs et amateurs d’histoire. Leurs auteurs visent un public beaucoup plus large. Pavel Kosatík s’est associé à neuf auteurs de BD pour évoquer les neuf moments décisifs de l’histoire tchèque au XXe siècle.

Des BD destinées à tous ceux qui aiment réfléchir sur l’histoire

'Comment Masaryk a inventé la Tchécoslovaquie', photo: Mladá fronta'Comment Masaryk a inventé la Tchécoslovaquie', photo: Mladá fronta Les neuf livres dessinés par autant d’auteurs différents sont sans doute le plus grand projet jamais réalisé dans le genre de la BD historique en République tchèque. C’est une série de neuf émissions diffusées par la Télévision tchèque qui a été à l’origine du projet. Tout en rappelant aux téléspectateurs les événements importants du XXe siècle, l’écrivain et scénariste Pavel Kosatík nourrissait un projet beaucoup plus ambitieux. Il se proposait d’humaniser l’histoire et ses protagonistes, d’insuffler une vie aux personnalités qui ont joué un rôle décisif à des moments où le sort de tout le peuple tchèque était en jeu. Très suivie à la télévision, la série a relancé le débat sur l’histoire et suscité l’intérêt des éditeurs de la maison Mladá fronta. Ce sont ces derniers qui ont proposé à Pavel Kosatík de créer, sur la base des scénarios télévisés, neuf bandes dessinées. L’écrivain explique à quel genre de public s’adressent les auteurs de ces BD :

Pavel Kosatík, photo: David VaughanPavel Kosatík, photo: David Vaughan « Bien que les lecteurs des BD soient essentiellement des jeunes, notre idée n’était pas de nous adresser uniquement au jeune public. Je reçois souvent des lettres de gens d’un certain âge qui manifestent parfois un intérêt passionné. Nos lecteurs sont donc plutôt des gens qui aiment réfléchir sur l’histoire librement et plus spéculativement encore que cela était possible dans la série d’émissions que j’ai préparée pour la télévision. »

Comment Masaryk a inventé la Tchécoslovaquie

'Comment Masaryk a inventé la Tchécoslovaquie', photo: Mladá fronta'Comment Masaryk a inventé la Tchécoslovaquie', photo: Mladá fronta Pavel Kosatík a laissé aux dessinateurs une grande liberté dans le choix des moyens artistiques et ne les a pas obligés à respecter strictement ses scénarios. C’est pourquoi chacun des volumes de la série n’illustre pas seulement le récit historique mais reflète aussi la personnalité du dessinateur. La série s’ouvre par le volume intitulé « Comment Masaryk a inventé la Tchécoslovaquie ». Sa réalisation a été confiée à Petr Novák, artiste qui signe ses œuvres sous le pseudonyme Ticho 762. Le processus infiniment compliqué de la naissance de l’Etat indépendant des Tchèques et des Slovaques est évidemment simplifié afin que le lecteur puisse mieux saisir les tendances générales. Il peut ainsi suivre quelques-unes des innombrables initiatives du professeur Tomáš Garrigue Masaryk durant la Première Guerre mondiale. Les dessins, quelques textes explicatifs et des bribes de dialogues illustrent le génie politique et l’étonnante énergie du philosophe Masaryk appelé à devenir le premier président tchécoslovaque.

Les accords de Munich, l’attentat contre Heydrich et la terreur stalinienne

'Comment Beneš a cédé à Hitler', photo: Mladá fronta'Comment Beneš a cédé à Hitler', photo: Mladá fronta Le volume intitulé « Comment Beneš a cédé à Hitler » évoque l’année 1938, les accords de Munich et le démantèlement de la Tchécoslovaquie par Hitler. Le scénario de Pavel Kosatík est cette fois illustré par la dessinatrice Štěpánka Jislová. Celle-ci a accepté très volontiers cette tâche tout étant parfaitement consciente de la gravité de ces événements :

« Comme pour beaucoup de monde, c’est là pour moi un moment crucial de l’histoire tchèque du XXe siècle. C’est là que sont apparus au grand jour les conséquences des événements historiques précédents et le caractère du peuple tchèque. Après consultation avec Pavel Kosatík, j’ai opté pour une métaphore de la désintégration de l’Etat tchécoslovaque que j’ai cherché à visualiser. Quand vous ouvrez le livre, les premières pages sont très colorées, puis les couleurs pâlissent progressivement pour finalement tourner au gris. Et à partir du deuxième tiers du livre, le fond sur lequel se déroulent les événements historiques commence à s’effriter, les murs se fissurent et le récit finit dans les débris des décors des milieux politiques. »

'Comment l'attentat contre Heydrich a été tramé à Londres', photo: Mladá fronta'Comment l'attentat contre Heydrich a été tramé à Londres', photo: Mladá fronta D’autres volumes et d’autres artistes évoquent les grands événements postérieurs. Les dessinateurs Marek Rubec et Vojtěch Mašek ont ainsi illustré respectivement les volumes « 1942 - Comment l’attentat contre Heydrich a été tramé à Londres » et « 1952 – Comment Gottwald a assassiné Slánský ». Cette partie de la série évoque l’étape la plus sombre de la terreur stalinienne en Tchécoslovaquie dans la première moitié des années 1950, une période où même les dirigeants communistes se dénonçaient mutuellement.

Les dirigeants communistes transformés en dinosaures

Le volume « 1968 – Comment Dubček a capitulé à Moscou » est illustré par Karel Jerie qui a poussé la liberté d’expression le plus loin. L’artiste a donné aux dirigeants tchèques et soviétiques des têtes de dinosaures. Les événements d’août 1968, lorsque les armées Pacte de Varsovie ont envahi la Tchécoslovaquie, prennent ainsi l’aspect d’un cauchemar. Alexandr Dubček, Leonid Brejnev et les autres hommes politiques ont des têtes de monstres et le récit prend alors la forme d’une fable où, comme chez La Fontaine, les animaux représentent les hommes. L’artiste s’explique :

'1968 – Comment Dubček a capitulé à Moscou', photo: Mladá fronta'1968 – Comment Dubček a capitulé à Moscou', photo: Mladá fronta « Je dois avouer que j’ai d’abord esquissé plusieurs pages de la BD où les principaux acteurs des événements de 1968 étaient représentés avec un visage humain. Mais je me suis vite rendu compte que ce n’était pas la bonne solution et qu’il fallait trouver un autre moyen de visualiser ce thème. Comme les dinosaures figurent parmi les sujets dont je m’occupe dans ma création, j’ai donc essayé de greffer des têtes de dinosaures sur les personnages politiques de 1968 tout en conservant les traits principaux de leur physionomie humaine. Je voulais créer une forme de caricature sans toutefois glisser dans une parodie triviale. C’était là probablement le principal défi : trouver une limite à ne pas dépasser tout en conservant les principaux traits des hommes politiques. »

Les trois derniers volumes de la série retracent les événements du dernier tiers du XXe siècle - le lancement de la Charte 77, appel au respect des droits de l’homme qui a déclenché en 1977 la fureur des dirigeants communistes, l’élection du président Václav Havel en 1989 et les événements qui ont abouti en 1993 à la partition de la Tchécoslovaquie. C’est alors la fin de l’histoire de l’Etat commun des Tchèques et des Slovaques créé par Masaryk, une histoire dont les événements majeurs font et feront toujours partie de la mémoire collective des deux peuples.

Humaniser l’histoire

'Comment Václav Havel est devenu président', photo: Mladá fronta'Comment Václav Havel est devenu président', photo: Mladá fronta L’objectif de Pavel Kosatík était de montrer le côté humain, psychologique et fragile de la grande Histoire, de permettre aux téléspectateurs et aux lecteurs de la BD de se glisser dans la peau des personnages historiques. Auteur de nombreuses monographies de personnalités importantes, Pavel Kosatík utilise une méthode qu’il résume en ces termes :

« Il est très osé de se glisser dans la tête de quelqu’un d’autre. Certes, cela est formidable quand l’auteur est excité par l’idée de pouvoir se promener dans la tête de son personnage, mais c’est aussi très insidieux parce que l’on peut avoir l’impression de le dominer. J’ai toujours essayé d’éviter cette approche. Le principe est de rassembler le maximum d’informations sur le personnage que vous décrivez et de les agencer dans votre tête pour parvenir au profil psychologique le plus détaillé. Vous prenez pleinement conscience de cet aspect lorsque vous rédigez les dialogues. Tout à coup, les répliques se formulent naturellement et vous sentez alors que le personnage commence à respirer et prend vie. »