Rencontres littéraires Le lecteur tchèque face au livre électronique
L’année 2011 a apporté une petite révolution sur le marché du livre tchèque. Si la parution des premiers livres électroniques offre de nouvelles possibilités aux éditeurs, elle soulève toutefois de nombreuses interrogations. Le livre électronique est-il un rival dangereux du livre classique ? Dans quelle mesure ce nouveau moyen peut-il changer les habitudes des lecteurs et le marché de l’édition en général ? Ce nouveau moyen technique devrait-il porter un autre nom ? Le livre classique, le livre imprimé, le livre de papier est-il menacé de disparition ?
Qu’est-ce est que le livre électronique ou numérique, e-book en
anglais, qui est appelé aussi livrel ou e-livre en français ? Il s’agit
d’un fichier comprenant le texte d’un livre sous forme numérique. Le
texte peut être lu à l’aide d’une liseuse, c’est-à-dire un
appareil électronique qui permet de le lire sans l’usage d’un
ordinateur. Ce nouveau moyen de diffusion des textes s’impose peu à peu
sur le marché et est de plus en plus recherché par les lecteurs. Jiří
Vlček, fondateur de la société Palmknihy.cz qui se spécialise dans la
vente des livres numériques, estime qu’avant 2016 cette nouvelle
production pourrait détenir 50 % de l’ensemble du marché des livres.
Bien que nous manquions de preuves pour appuyer un tel pronostic, nous
sommes témoins de l’entrée des livrels sur le marché et il est en
outre, fort probable que ce n’est que le début d’un processus qui
finira par modifier substantiellement les habitudes des lecteurs. Jiří
Vlček met à l’appui de son pronostic optimiste quelques données des
Etats-Unis :
Jiří Vlček
« Les statistiques des Etats-Unis démontrent qu’un pourcentage
important des lecteurs lisent les livres électroniques. De 15 à 20 % de
la population utilisent les liseuses, ce qui est un chiffre énorme. Sur
l’ensemble du marché, les livres électroniques ont représenté en 2010
8 %. En 2011, la part de ces livres a probablement déjà atteint 20 à 25
%. C’est donc une augmentation qui revêt une importance incontestable
pour l’ensemble du marché. »
La maison d’édition Palmknihy.cz a été fondée en 1999, c’est-à-dire à l’époque où le livre électronique n’était qu’une vision futuriste et où les lecteurs de ce genre de livre n’existaient pas. L’éditeur Jiří Vlček et son associé Jiří Bodlák étaient même obligés, pendant les premiers sept années d’existence de leur maison, de distribuer les livres gratuitement. Jiří Vlček évoque ces années «préhistoriques» :
« Nous travaillions surtout pour nous et parce que cela nous amusait. Cette activité n’est devenue un ‘business’ que vers la fin de l’année 2010. Dans la première phase, ce n’était qu’un ‘hobby project’, une distraction et rien d’autre. »
Pendant 500 ans, c’est-à-dire depuis la formidable invention de
Gutenberg, le livre imprimé a été l’un des piliers de la culture
mondiale et de la civilisation humaine. Cette position privilégiée du
livre classique n’a été ébranlée que par l’ordinateur. Risque-t-il
aujourd’hui d’être complètement détrôné ? Le livre numérique
est-il en passe de devenir son rival sérieux ? Jří Vlček ne pense pas
que ce sera une rivalité sans merci. Il pense que ces deux moyens de
lecture coexisteront comme cela est arrivé, par exemple, entre le
théâtre et le cinéma. Il rappelle que le théâtre qui est considéré
souvent comme une forme culturelle plus élevée que le cinéma, n’a pas
disparu à l’époque de l’engouement pour le film devenu un nouveau
moyen de distraction. Il constate par ailleurs que le théâtre, le
cinéma, et même la télévision et la vidéo sont des moyens qui se
complètent bien malgré l’existence d’une certaine forme de
concurrence. Et cela est également valable, selon Jiří Vlček pour le
rapport entre le livre classique et le livre numérique :
« Je pense qu’il y a quelque part une concurrence entre le papier et le livre électronique surtout dans la littérature de ‘consommation courante’ que vous achetez par exemple pour tuer le temps quand vous voyagez en train. Dans ces situations le livre électronique revêt une grande importance. Par contre quand il s’agit des textes d’une valeur durable et intemporelle, je préfère moi-même le livre de papier. »
Martin Lipert
Martin Lipert, le cofondateur de la société Reading.cz qui vend les
livres électroniques en République tchèque, refuse l’idée que le
livrel est la même chose que le livre imprimé. Il insiste au contraire
sur le caractère inédit de ce moyen de lecture :
« Le livre imprimé est un moyen complètement différent et ses qualités sont même tout à fait différentes. Les graphistes poussent un cri d’alarme et affirment que la présentation graphique des livres imprimés qui est parvenue à la perfection sera balayée par le livre électronique. Je pense que cela est vrai dans une certaine mesure, mais l’approche des textes est bien différente dans ces deux cas. »
Et Martin Lipert de souligner que ces deux modes de lecture sont incomparables notamment en raison du fait que c’est le lecteur du livre électronique lui-même qui choisit les caractères d’impression de son livre. Cet avis est nuancé par l’éditeur des livres électroniques Michal Rydval :
Michal Rydval
« Les grandes exigences des professionnels du design graphiques
vis-à-vis des livres électroniques sont dues à la dénomination ‘
e-livre ’ qui suggèrent qu’il s’agit de livres. En réalité ce ne
sont pas des livres. Le problème réside peut-être dans le fait qu’il
ne s’agit pas réellement de livres et que ce n’est qu’une métaphore
avec laquelle on travaille. »
Michal Rydval constate aussi que la qualité n’est pas toujours importante pour le consommateur qui se contente souvent par exemple d’enregistrements MP3 et d’enregistrements vidéo de mauvaises qualité, notamment en raison du fait qu’ils sont disponibles ou facile à obtenir. Jiří Vlček réplique cependant que la qualité du livre électronique n’est pas pire que celle du livre classique, mais qu’elle est différente :
« Vous dites que le livre électronique est de mauvaise qualité mais en réalité il propose aux consommateurs des possibilités différentes. Dans le livre normal vous n’arrivez pas à agrandir les caractères pour pouvoir lire sans problèmes. Et ce détail trahit le fait que derrière tout cela il y a une technologique tout à fait différente. Pour le consommateur courant qui doit lire le livre en papier avec des lunettes ou une loupe, le livre électronique apporte une qualité supérieure mais c’est une qualité d’une autre dimension, une qualité incomparable qui apporte au lecteur une plus grande satisfaction parce qu’il peut enfin lire confortablement. »
Toujours est-il que le livre numérique est un moyen qui n’a pas encore
eu le temps de montrer toutes ses capacités. Il traverse actuellement la
période de maladies infantiles et cache, sans doute, un certain potentiel
d’évolution. Martin Lipert insiste aussi sur les possibilités
d’évolution du livre numérique en le comparant à la télévision. Il
rappelle que les premiers programmes télévisés, leur style et même les
gestes des personnages du petit écran ressemblaient à ceux du théâtre.
La télévision a eu besoin de beaucoup de temps pour se débarrasser de ce
style théâtral, pour trouver sa propre voie, ses propres moyens
d’expression et son propre milieu culturel :
« J’aimerais dire que le livrel n’est commercialisé que depuis un an et demi et que le livre imprimé existe depuis 500 ans. Alors quand nous aurons eu la même histoire derrière nous, tous les problèmes du livre électronique seront réglés. »






