Rencontres littéraires Le Golem ou les Mystères de Prague.
"Ce n'est pas moi, mais quelques chose en moi qui écrit," disait Gustav Meyrink, un des créateurs du mythe pragois, de la légende de Prague, ville mystérieuse. "Je ne connais aucune autre ville au monde qui, comme Prague, invite aussi souvent par un étrange charme à rechercher les traces de son passé...", disait-il de la ville où il n'était venu avec sa mère qu'en 1883, à l'âge de 15 ans, et qu'il a quitté vingt ans plus tard. Ces deux décennies ont été cependant décisives pour sa carrière littéraire et pour l'inspiration de ces romans les plus célèbres et les plus mystérieux: La Nuit de Walpurgis, L'Ange de la fenêtre de l'Occident et son chef d'oeuvre Le Golem.
Gustav Meyrink
"On ne savais jamais, écrit Pierre Mazard à propos de Gustav Meyrink,
s'il croyait vraiment à ses oeuvres ésotériques ou s'il pratiquait une
certaine forme d'humour. Il s'appelait Meyer, du nom de sa mère, une des
actrices préférées de Louis II de Bavière pour qui elle jouait la comédie
en tête-à-tête. Il était le fils naturel d'un ministre d'Etat
würtembourgeois, le baron Carl Warnbühler. Banquier dans sa jeunesse, il
avait été injustement accusé de détournement et mis en prison. Il se
retrouva sans argent sur le pavé de Prague, se mit à écrire des livres qui
le rendirent célèbres tout en pourfendant dans les brasseries les médecins,
les juges, les policiers, les juifs, les antisémites, les Suisses, les
Tchèques et les Allemands du Nord. Il avait la manie de provoquer les gens
en duel."
C'est donc un jeune homme extravagant qui malgré son métier très prosaïque s'occupe des liaisons entre notre univers et les mondes supraterrestres, de kabbale, de magie, homme dont l'appartement pragois rappelle les cabinets secrets des magiciens. Mais il est aussi l'homme des grands paradoxes et sa passion des sciences occultes ne lui enlève pas ses goûts modernes. C'est donc aussi un grand sportif renommé pour ses exploits dans plusieurs disciplines dont l'escrime et le tir. Il est, dit-on, le premier à parcourir les rues de Prague au volant d'une automobile et il est aussi le plus grand champion du club d'aviron Regata de toute l'existence de cette association pragoise.
Homme de l'occultisme et homme de la modernité, Meyrink a encore un atout
qui contribuera sans doute beaucoup à la survie de son oeuvre. C'est un
sens d'humour bien spécial, sarcastique et original qui donne à tout ce
qu'il fait un caractère inimitable. Ses attitudes arrogantes lui font
beaucoup d'ennemis qui s'acharnent à le perdre et réussissent presque à
lui venir à bout. A l'issue de l'affaire du faux détournement il est
acquitté, mais il ne peut plus poursuivre sa carrière bancaire car la
renommée de sa maison a subi des dommages irréparables. Il est donc ruiné
mais c'est une ruine salutaire car elle lui permet de se consacrer
entièrement à la littérature.
Meyrink quitte Prague en 1904. Il n'y reviendra par la suite que deux fois mais la ville s'imposera avec autant plus de force dans oeuvres. Il vit quelque temps à Munich, puis à Montreux et s'installe définitivement à Starnberg, non loin de la capitale de Bavière. On peut dire qu'il néglige la Prague réelle au profit de la Prague rêvée. Il ne la visite pas sans doute, parce qu'il ne veut pas assister à sa transformation en une métropole moderne. Il décrit d'ailleurs cette transformation avec sarcasme dans Le Golem et aussi dans La Nuit de Walpurgis. Un des personnages de ce roman dit en parlant de Prague: "Il n'y pas d'autres endroit au monde auquel on aimerait tellement tourner le dos quand on y séjourne, mai il n'y a pas non plus un endroit auquel on aimerait tellement retourner dès qu'on le quitte".
Impossible de décrire ici l'histoire du roman Le Golem. Certes, le livre
est inspirée par le légende du Golem, cette créature de terre glaise
fabriquée par un rabbin cabaliste qu'elle obéissait et servait fidèlement.
Selon la légende cependant, un jour le Golem s'est échappée à son maître,
est sorti dans les rues et a détruit tout sur son passage. Les dégâts
étaient terribles mais à la fin le rabbin a réussi à sortir du front du
monstre le parchemin avec la formule magique et a réduit le Golem à
l'impuissance. Il est facile de résumer la légende, il est pratiquement
impossible de décrire ici l'histoire du roman qu'elle a inspiré à Meyrink.
Raconter l'action du roman serait une tentative malheureuse et ridicule qui
révélerait que nous n'avons rien compris aux procédés littéraires de Gustav
Meyrink. Il fait tout pour que son oeuvre échappe à la description. On peut
le lire, on peut exprimer ses impressions, on peut l'interpréter, mais on
ne peut s'appuyer sur aucun fait, sur aucun personnage car tout y est réel
et irréel à la fois. La réalité y côtoie le rêve, ce que les personnages
croient vivre appartient au domaine de l'imagination.
Jean-Jacques Pollet a tenté de réunir pourtant quelques traits caractéristiques de l'oeuvre: "Le Golem, comme on sait, écrit-il, est le roman du ghetto pragois. Les descriptions, articulées pour la plupart sur des métaphores anthropomorphes, le signent comme un lieu de la monstruosité, de l'anarchie, de la déchéance, de la perfidie, de la fureur: maison hantées de guignols, aux fenêtres étroites et grillées, aux porches béants comme "de grandes gueules noires portent à pousser un hurlement de haine." La population grouillant entre ces murs tortueux suant le crime, est une humanité dégradée (Rosina, la prostituée, Jaromir, le sourd-muet), ou perverse (Wassory, le médecin démoniaque, Wassertrum, le brocanteur fourbe). Théâtre de cette dépravation, le cabaret "Loisitschek" est un endroit ou, "dans un vaste tourbillon humain" se mêlent les races, les classes et les sexes, ou " les messieurs en fracs s'acoquinent avec des individus douteux, prostitués et travestis."
Néanmoins, d'autres lecteurs peuvent trouver dans le roman un climat et
des sensations tout à fait opposées. En ce qui me concerne j'ai lu ce
livre avec un intérêt toujours croissant et avec un sentiment de liberté
comme si des portes longtemps fermées s'ouvraient devant moi. Face à la
décadence on y sent un élan, une énergie qui se fraie le chemin vers la
lumière et dans ce sens le livre peut être considéré comme une espèce
d'initiation aux mystères qui ne seront jamais résolus par les moyens de
la science. Avant de vous laisser le plaisir de découvrir vous-mêmes le
charme de ce roman traduit en français et porté à l'écran, je dois
insister encore sur la différence entre le terrible Golem de la légende et
le Golem de Meyrink qui n'a rien de la rage destructrice du monstre de
terre glaise. Ce personnage fantomatique apparaît dans les rues sombres
comme pour faire progresser les destins des hommes, pour jeter une
nouvelle lumière sur l'existence. "Il se reproduit tous les
trente-trois ans, à peu près, dans nos ruelles, écrit Gustav Meyrink, un
événement qui n'a rien, en soi, de particulièrement bouleversant, mais qui
soulève cependant un vent de panique, sans que l'on puisse trouver une
quelconque explication ou justification du phénomène. Chaque fois un homme
totalement inconnu, avec un visage glabre, jaunâtre, de type mongol, venant
de la direction de la Altschulgasse, drapé dans des vêtements démodés,
marchant d'un pas égal et curieusement hésitant, comme s'il allait
trébucher d'un instant à l'autre, traverse le quartier juif, puis
s'évanouit brusquement..."
Ici s'arrête notre rencontre avec une oeuvre littéraire insolite. Je ne vous raconterai pas le sujet du roman, je ne vous guiderai plus. Je vous prie de considérer cette émission comme une invitation au royaume de Gustav Meyrink, invitation à lire son chef d'oeuvre Le Golem, roman indescriptible qui n'a pas fini de nourrir notre imagination.







