Lawrence de Moravie

« Pendant des années j’ai partagé la vie nomade des musulmans, je visitais leurs lieux saints et je parlais avec eux de leur culte, » écrit Alois Musil dans la préface de son livre « Ze světa islámu » (Le Monde de l’Islam). Cet ouvrage précieux sur l’histoire, la doctrine et les différents courants de la religion islamique a été achevé en 1941. Ne pouvant pas être publié de la vie de son auteur, il n’est sorti qu’en 2014 aux éditions Akropolis.

Appelé à une vocation religieuse

Alois Musil en 1891Alois Musil en 1891 La vie d’Alois Musil n’est pas sans rappeler celle de Thomas Edward Lawrence entré dans l’histoire sous le pseudonyme de Lawrence d’Arabie. Comme lui, Alois Musil a passé une importante partie de sa vie en Orient, a gagné la confiance des bédouins et a partagé leur vie. Lui aussi a été chargé de missions secrètes dans les pays arabes. On est allé jusqu’à le surnommer Lawrence de Moravie. Mais nous trouverions également beaucoup d’aspects qui distinguent ces deux hommes exceptionnels.

Alois Musil est né en 1868 dans une famille paysanne à Rychtářov en Moravie. Il se sent appelé à une vocation religieuse, étudie à la faculté de théologie de l’Université d’Olomouc et, en 1891, il est ordonné prêtre. Il est attiré d’abord par l’étude de la Bible mais avec le temps l’étendue de ses intérêts s’élargit considérablement. Jaroslav Franc de la faculté de théologie de l’Université Palacký d’Olomouc y voit l’influence d’un des professeurs du jeune théologien :

« Quand il est arrivé à la Faculté de théologie et est entré dans le monde académique, il a été disciple de Melichar Mlčoch qu’il appelait dans sa correspondance ‘mon maître bien-aimé’. Melichar Mlčoch était bibliste, connaisseur de l’hébreu, spécialistes des dialectes syrien et chaldéen. Et il est très probable que justement cet homme ait fait naître chez Alois Musil l’envie d’étudier l’Ancien testament et les langues sémites. »

La découverte du château d’Amra

Alois Musil en 1901Alois Musil en 1901 Alois Musil est donc d’abord bibliste, c’est-à-dire un spécialiste des études traitant de la Bible, mais l’étude des écritures saintes a représenté pour lui une impulsion pour étudier également la culture dans laquelle ces textes sont nés. C’est lors de ces voyages en Orient qu’il se rend compte que le texte et la culture dans laquelle le texte trouve ses racines, sont inséparables. Entre 1885 et 1898, le jeune chercheur étudie dans des établissements religieux de Jérusalem et de Beyrouth et continue à se familiariser avec le monde arabe. Sa carrière académique s’annonce brillante. En 1895 Alois Musil obtient un doctorat à Vienne, en 1904 il est nommé professeur à l’Université d’Olomouc et en 1909 il obtient un poste de professeur à la faculté de théologie de l’Université de Vienne. En 1898 il découvre dans le désert de Jordanie le château Qusair Amra, l’un des exemples les plus remarquables de l’architecture de la première période de l’art islamique. Selon Jaroslav Franc, cette découverte sensationnelle impose définitivement le jeune théologien dans le monde académique :

Le château d'Amra, photo: GregAsche, CC BY-SA 3.0 UnportedLe château d'Amra, photo: GregAsche, CC BY-SA 3.0 Unported « Quand il a découvert le château d’Amra et a présenté sa découverte à Vienne, il a mis les milieux académiques dans l’embarras parce qu’il ne pouvait pas présenter des preuves convaincantes de ses affirmations. Mais quand il a apporté, après le retour d’un second voyage, des photos et d’autres documents, il a remporté un énorme succès. (…) Nous pouvons dire que la découverte du château d’Amra lui a apporté une gloire universelle. »

Le cheikh d’une tribu bédouine

Photo: Repro 'Ze světa islámu' / AkropolisPhoto: Repro 'Ze světa islámu' / Akropolis Soutenu par des institutions académiques de Prague et de Vienne, Alois Musil entreprend toute une série de longs voyages en Palestine, en Syrie et en Irak où il effectue des recherches topographiques, ethnographiques et folkloriques et étudie l’archéologie de monuments islamiques et préislamiques. C’est un passionné de philologie qui finit par maîtriser, outre des langues classiques et modernes, également 35 dialectes de la langue arabe. Jaroslav Franc rappelle que pendant une longue période, Alois Musil a partagé la vie de la tribu bédouine Rwala en Arabie du Nord sous le nom de Musa ar-Rueili (transcription tchèque):

« Il a décidé d’étudier chez les tribus vivant dans le désert et c’était une décision très difficile à réaliser. Les personnes ayant réussi à se faire accepter par ces communautés vivant dans les régions désertiques étaient extrêmement rares. Il a réussi à un tel point qu’il est devenu pratiquement membre de cette communauté et faisait partie de cette culture. Il est devenu même chef adjoint de certaines tribus. Sa position était sans doute facilitée par ses connaissances de la médecine et aussi peut-être par ses origines paysannes, parce qu’il connaissait la mentalité des bergers qui vivent en liaison étroite avec la terre. »

Photo: Repro 'Ze světa islámu' / AkropolisPhoto: Repro 'Ze světa islámu' / Akropolis Ce qui a joué probablement le rôle majeur dans la réussite d’Alois Musil et lui a permis de gagner la confiance des bédouins, c’était, selon Jaroslav Franc, la force et l’originalité de son caractère. Ce théologien respectable n’hésite pas à prendre un fusil et enfourcher un chameau pour aller dans le désert. Homme de parole, il sait convaincre son entourage de sa sincérité et de la loyauté de ses intentions. Pendant la Première Guerre mondiale Alois Musil entreprend plusieurs missions secrètes pour obtenir le soutien des pays arabes pour la Turquie contre la Grande Bretagne et pour faciliter l’implantation économique de l’Autriche-Hongrie au Proche Orient. Il travaille pour la maison des Habsbourg et son influence s’accroit encore après l’avènement, en 1916, de l’empereur Charles 1er. Alois Musil profite de son influence sur le jeune empereur et contribue notamment aux amnisties des chefs de l’opposition tchèque condamnés à mort et de nombreux participants à la mutinerie militaire des bouches de Kotor (Boka Kotorska). Après la fin de la guerre et la naissance de la République tchécoslovaque, Alois Musil se met à travailler infatigablement dans sa patrie. Jaroslav Franc ajoute :

Photo: Repro 'Ze světa islámu' / AkropolisPhoto: Repro 'Ze světa islámu' / Akropolis « Après la Première Guerre mondiale, Alois Musil s’établit à Prague et travaille en Europe et aussi en partie aux Etats-Unis. Dans les années 1920, il traduit ses œuvres en anglais à New York. Son importance réside sans doute dans ses nombreuses œuvres publiées, ouvrages dans lesquelles il a réussi à saisir quelque chose qui est aujourd’hui irrémédiablement perdu, traditions, coutumes, œuvres poétiques. Tout cela était transmis jadis de génération en génération et aujourd’hui nous ne le trouvons pas sous une forme vivante. »

Le Monde de l’Islam

Photo: AkropolisPhoto: Akropolis Encore de nos jours les ouvrages sur l’histoire de la culture du monde arabe se réfèrent aux écrits d’Alois Musil ayant été traduits en anglais. Son œuvre reste donc une source de référence et elle est citée entre autre aussi souvent dans la monumentale Encyclopédie de l’Islam couvrant tous les aspects de la civilisation islamique.

Vers la fin de sa vie Alois Musil se met à rédiger un ouvrage sur l’histoire, la doctrine et les différents courants de la religion islamique « Le Monde de l’Islam ». Il achève son livre en 1941mais ne verra pas sa parution. Il meurt en 1944. Son livre ne paraîtra que 70 ans plus tard. Jaroslav Franc résume l’importance de cet ouvrage :

Photo: Repro 'Ze světa islámu' / AkropolisPhoto: Repro 'Ze světa islámu' / Akropolis « Alois Musil a été théologien, bibliste et plus tard orientaliste. Il a écrit sans doute le premier livre sur l’Islam en langue tchèque. C’est donc un livre d’une importance capitale. La culture de l’auteur est immense et grâce à sa connaissance du contexte, il sait interpréter toutes les informations réunies dans cet ouvrage de façon juste. Par l’étendue des thèmes qu’il évoque, il approche l’idéal. En ce qui concerne le contenu, le traitement de ces thèmes et les détails qu’il donne, nous ne pouvons pas dire qu’il s’agit d’un ouvrage couvrant toute cette problématique. (…) Cependant, si nous pouvons dire aujourd’hui que nous sommes parvenus très loin dans la connaissance de la civilisation islamique, force est de constater que c’est aussi grâce au fait qu’Alois Musil en a jeté les fondements. »