La Tchécoslovaquie, terre promise de l’émigration russe

La révolution d’Octobre et la guerre civile ont déclenché une grande vague d’émigration russe. Beaucoup de ces proscrits de la révolution ont trouvé un refuge et même leur seconde patrie en Tchécoslovaquie, la nouvelle république née en 1918 et qui est devenue un îlot de démocratie en Europe centrale. Le sort des émigrés russes ayant vécu dans l’entre-deux-guerres en Tchécoslovaquie est le sujet du livre que ses auteurs ont intitulé Zkušenost exilu (L’Expérience de l’exil).

Un soutien généreux

Michaela Kuthanová, photo: Katerina AjzpurvitMichaela Kuthanová, photo: Katerina Ajzpurvit Le Musée de la littérature tchèque possède une multitude de documents sur l’émigration russe, documents en majorité inconnus du grand public. C’était une des raisons pour lesquelles les conservateurs du musée ont décidé de présenter en 2017 une importante exposition sur les exilés russes en Tchécoslovaquie et de réunir ces documents dans un livre. Membre du collectif d’auteurs de ce livre, Michaela Kuthanová s’explique :

« Tandis que Paris est devenu, dans les années 1920 et 1930, surtout un centre culturel de l’émigration russe, la Tchécoslovaquie attirait avant tout le monde académique, les chercheurs et les étudiants. Cela s’est produit notamment grâce au soutien généreux que la République tchécoslovaque a accordé aux immigrés. On estime que vers la fin des années vingt il y avait en Tchécoslovaquie quelque 28 000 émigrés russes. C’était donc un chiffre très élevé. »

Espoir évanoui

Photo: repro Zkušenost exilu / Památník národního písemnictvíPhoto: repro Zkušenost exilu / Památník národního písemnictví Tout d’abord, les émigrés russes considèrent leur exil comme un épisode qui ne sera que de courte durée et espèrent pouvoir bientôt retourner dans leur pays. Avec le temps leur espoir s’évanouit et ils doivent se rendre à l’évidence : le régime soviétique devient de plus en plus ferme et rigoureux et le rapatriement devient pour eux trop dangereux sinon impossible. Ils acceptent donc la nouvelle réalité et commencent à s’établir plus solidement dans la société tchécoslovaque qui, d’après Michaela Kuthanová, leur est plutôt favorable :

« Evidemment, la réception des émigrés russes par la population tchèque était assez diverse et le rapport aux émigrés évoluait. Mais au début des années 1920 lorsque la Tchécoslovaquie a accueilli la vague la plus importante de l’émigration russe, l’attitude de la population tchèque était en général très positive. Il faut se rendre compte que la jeune République tchécoslovaque a pu voir le jour aussi grâce entre autres à l’engagement des légions tchécoslovaques qui ont combattu en Russie aux côtés des armées blanches contre les bolchéviques, contre les soviets. »

La fraternité slave

Photo: repro Zkušenost exilu / Památník národního písemnictvíPhoto: repro Zkušenost exilu / Památník národního písemnictví Selon Michaela Kuthanová, l’accueil favorable que Tchèques et Slovaques ont réservé aux exilés russes était lié aux tendances anti-habsbourgeoises et anti-autrichiennes parce que le processus de la fondation de la République tchécoslovaque indépendante s’est déroulé dans l’esprit de la fraternité slave. Tous cela a contribué au fait que la majorité des habitants se montraient favorables aux exilés et les aidaient. Bien sûr il y a eu aussi des exceptions comme les intellectuels et les artistes de gauche qui considéraient les immigrés russes comme des contrerévolutionnaires. Michaela Kuthanová constate que, si les exilés russes n’avaient pas l’impression d’être des intrus indésirables dans la société tchécoslovaque, c’était également le résultat des sympathies dont ils jouissaient au sommet de la hiérarchie politique de l’Etat :

« Je crois que c’était dû en partie à la personnalité du premier président tchécoslovaque Tomáš Garrigue Masaryk qui manifestait un grand intérêt pour la Russie, pour la culture russe. On sait qu’il est aussi l’auteur du livre La Russie et l’Europe mais il est moins connu qu’il a vécu en Russie pendant l’année 1917 et a été donc témoin oculaire de la révolution. Cependant, en tant que sociologue, il s’est adressé par la suite dans un de ses ouvrages aux ouvriers tchèques et leur a déconseillé de suivre l’exemple du bolchévisme. »

Un trio de sympathisants au sommet de la hiérarchie politique

Photo: repro Zkušenost exilu / Památník národního písemnictvíPhoto: repro Zkušenost exilu / Památník národního písemnictví Dans ses activités en faveur des exilés russes, Tomáš Garrigue Masaryk collabore étroitement avec le ministre des Affaires étrangères Edvard Beneš. dont le ministère est chargé d’organiser les activités de soutien pour l’émigration russe. Ce programme intitulé ‘L’action de secours russe’ débute en 1921. Un rôle important dans ces activités est joué aussi par Karel Kramář, le premier chef de gouvernement tchécoslovaque, qui a des attaches personnelles en Russie. Il a épousé une Russe, s’est converti à la religion orthodoxe et soutient généreusement surtout les milieux conservateurs de l’émigration russe. Michaela Kuthanová résume :

« Je pense que c’étaient les initiatives personnelles de ce trio d’hommes d’Etat qui ont lancé cette action d’aide aux immigrés russes. C’était une initiative unique même sur le plan mondial. En fait, il s’agissait de la première action d’aide aux réfugiés organisée massivement par l’Etat et plus tard elle a même inspiré les organisateurs d’aides humanitaires à l’étranger. »

Une coexistence fructueuse

Le livre L’Expérience de l’exil démontre que, grâce à cet accueil, la minorité russe a réussi à coexister sans problème avec la société majoritaire et que c’était une coexistence avantageuse et enrichissante pour les deux parties. Les émigrés russes se montrent très actifs dans de nombreux domaines de la vie de la société. Certains vivent avec leurs compatriotes dans des colonies et foyers russes, d’autres s’assimilent progressivement à la population tchèque. Ils fondent une multitude d’associations et de cercles culturels, scientifiques et sportifs et ouvrent bientôt des écoles russes à tous les niveaux, de la maternelle à l’enseignement supérieur. De nombreux étudiants russes s’inscrivent aussi dans les écoles supérieures tchécoslovaques. Les Russes apportent en Tchécoslovaquie également leur religion orthodoxe et exercent leur culte dans des chapelles et les églises qu’ils font construire. Leurs ingénieurs, chercheurs et médecins contribuent activement au développement des sciences et de la technique de leur seconde patrie. Leurs artistes, écrivains, comédiens, danseurs et musiciens enrichissent d’une façon substantielle la vie culturelle des Tchèques et des Slovaques.

Le sort de Marina Tsvetaïeva

Marina Tsvetaïeva, photo: repro Zkušenost exilu / Památník národního písemnictvíMarina Tsvetaïeva, photo: repro Zkušenost exilu / Památník národního písemnictví Entre 1922 et 1925, vit parmi les émigrés russes à Prague aussi Marina Tsvetaïeva, une des plus grandes figures de la poésie de l’entre-deux-guerres, et c’est dans le milieu tchèque qu’elle écrit ses recueils de poésies les plus importants. Après son départ de Prague, son existence dégénère en une suite d’événements douloureux et elle finira par se suicider, en 1941, après son retour en Russie. Sa fin tragique présage en quelque sorte le sort de nombreux émigrés russes de Tchécoslovaquie qui seront rapatriés de force par les autorités soviétiques après 1945 et, considérés comme des traîtres, ils finiront leur existence en prison ou dans des goulags.

Toujours est-il que la coexistence fructueuse entre Tchèques et Russes dans l’entre-deux-guerres reste probablement le meilleur chapitre des relations entre les deux peuples. Et Michaela Kuthanová ajoute encore une autre raison pour laquelle il faut parler de l’accueil que la Tchécoslovaquie a réservé jadis à la minorité russe :

« Il nous semblait aussi que c’est un thème toujours actuel. Aujourd’hui des émigrés viennent dans notre pays d’une autre partie du monde, d’une autre culture et pour des raisons peut-être un peu différentes. Mais les raisons qui déclenchent les grandes vagues de migration sont souvent très semblables. Nous nous en sommes rendu compte au cours de notre travail. »