Rencontres littéraires La seconde vie des jouets de Libuše Niklová
Le 9 juin s’ouvrira à Paris l’exposition intitulée « Plastique ludique » qui réunit la majorité des oeuvres de la designer tchèque Libuše Niklová. L’exposition parisienne est inspirée d’une monographie de Libuše Niklová parue en 2010 aux éditions Arbor vitae. La monographie a obtenu le prix du « Plus beau livre de l’année » dans la catégorie des livres d’art.
Libuše Niklová
C’était le jouet qui était l’objet principal de l’intérêt et des
ambitions artistiques de Libuše Niklová qui a vécu entre 1934 et 1981.
D’innombrables enfants tchèques jouaient avec les objets qu’elle avait
créés mais elle-même restait dans l’anonymat. En rédigeant sa
monographie, l’historienne de l’art Tereza Bruthansová a donc fait
sortir de l’oubli cette artiste dont les oeuvres frappent encore
aujourd’hui par leur modernité :
« Libuše Niklová n’était pas très connue jusqu’à l’année dernière lorsque nous avons fait la première exposition de cette designer tchèque à Prague et à Zlín. C’était une créatrice, j’ose dire, phénoménale, dans le domaine des jouets en plastique. C’était une artiste qui était très douée pour inventer les nouvelles façons de créer les jouets. Elle a suivi les nouvelles technologies surtout dans l’usine Fatra de la ville de Napajedla. »
Le livre de Tereza Bruthansová retrace les différentes étapes de la vie
et de l’oeuvre de l’artiste, son enfance et sa jeunesse dans la ville
de Zlín en Moravie, ses études et ses activités professionnelles dans
les entreprises Gumotex Břeclav et Fatra Napajedla. C’est pour ces
usines de matières plastiques que Libuše Niklová a conçu la majorité
des jouets qui allaient s’imposer dans les jeux des enfants tchèques.
Tereza Bruthansová remarque que son œuvre fait encore aujourd’hui partie
du paysage culturel tchèque :
« En Tchéquie elle est connue aujourd’hui surtout grâce à notre exposition et à mon livre édité en 2010. Elle n’était pas très connue jusqu’à l’année dernière, mais ses jouets, ses créations étaient très connus. Je pense qu’elle a touché plusieurs générations d’enfants. moi-même, j’ai joué avec son buffle gonflable ou avec son chat en accordéon. Je pense que beaucoup de gens aujourd’hui gardent de beaux souvenirs de leur enfance car ils ont joué avec ces objets. »
Roland Barthes
L’ambition de Libuše Niklová était de donner aux enfants des objets
simples qui contribueraient à développer leur fantaisie. Tereza
Bruthansová cite le philosophe Roland Barthes. Le penseur critiquait dans
son livre Mythologies paru en 1957 les jouets de l’époque qui copiaient
fidèlement la réalité et ne stimulaient pas la créativité de
l’enfant :
« … devant cet univers d'objets fidèles et compliqués, l'enfant ne peut se constituer qu'en propriétaire, en usager, jamais en créateur ; il n'invente pas le monde, il l'utilise : on lui prépare des gestes sans aventure, sans étonnement et sans joie. On fait de lui un petit propriétaire pantouflard qui n'a même pas à inventer les ressorts de la causalité adulte ; on les lui fournit tout prêts : il n'a qu'à se servir, on ne lui donne jamais rien à parcourir. »
Nous ne savons pas si Libuše Niklová connaissait cette opinion mais elle
démontrait par toute son oeuvre qu’elle était du même avis à une
exception près. Roland Barthes estime que le matériau le mieux approprié
à la fabrication des jouets est le bois et condamne dans son essai les
jouets en métal et en plastique. En revanche, Libuše Niklová savait que
l’évolution ne pouvait pas s’arrêter et se rendait compte que les
matières plastiques seraient bientôt pratiquement indispensables pour la
vie de l’homme. Elle concevait le plastique comme le matériau de
l’avenir. Elle connaissait les besoins de l’enfance et elle testait les
prototypes de ses jouets sur ses propres enfants. Son fils Petr Nikl,
lui-même plasticien, se souvient :
« Je le prenais comme une chose tout à fait normale et évidente. Les
jouets sont apparus soudainement à la maison comme de petits êtres. Je
n’ai pas assisté au processus de leur création parce que ce processus
se déroulait dans une usine mystérieuse et lointaine quelque part dans la
ville de Napajedla. Maman apportait souvent à la maison des prototypes de
ces jouets. Et quand j’avais l’âge des enfants pour lesquels ces
jouets étaient destinés, je fonctionnais comme un cobaye et maman testait
sur moi comme je jouais avec tel ou tel jouet, si le jouet était
facilement destructible, s’il était résistant à la pression et à la
manipulation. Je me souviens surtout des jouets gonflables avec lesquels on
pouvait jouer dans l’eau parce qu’ils faisaient partie de mes jeux de
vacances sur un étang. Et c’était beau. »
Les jouets de Libuše Niklová ont donc marqué plusieurs générations
d’enfants en Tchécoslovaquie et dans les pays où ils étaient
exportés. Ils ont exercé leur pouvoir même sur certains adultes. Parmi
ceux quoi ont subi cette influence il y a aussi la designer Zuzana
Lednická, auteur de la présentation graphique de la monographie ayant
obtenu le prix du Plus beau livre :
« J’ai fait le design graphique du livre et le visuel de l’exposition
et de tout le projet. C’est grâce à Tereza Bruthansová qui m’a
invitée à travailler avec elle sur le livre sur Libuše Niklová que
j’ai pu participer à ce projet. Je dois dire que c’était une chose
essentielle pour moi. Je ne connaissais que superficiellement le travail de
Libuše Niklová. Je ne me doutais pas que c’était une oeuvre d’une
telle ampleur, qu’elle pourrait me donner tant d’inspiration et
qu’elle me serait si proche. Elle utilisait des éléments graphiques
très expressifs, des couleurs très expressives. Le travail sur ce livre a
été donc un plaisir pour moi. Nous disposions de beaucoup de documents de
grande qualité et je ne craignais que de gâcher ce travail. »
La monographie répertorie toute une foule de jouets, chats, chiens,
buffles, girafes, animaux et petits bateaux gonflables, clowns, personnages
de conte de fées, qui ont fait le bonheur des enfants et qui démontrent
que la simplicité et la fantaisie peuvent faire bon ménage. Selon Zuzana
Lednická, même les enfants actuels ne sont pas insensibles à leur charme
:
« J’ai deux enfants, une fillette de trois ans et un fils de huit mois. On nous a fait don d’un buffle et d’une girafe en plastique et ma fille s’est tellement éprise du buffle et a tellement sauté dessus qu’elle a fini par le crever. Elle joue donc déjà avec les jouets de Libuše Niklová. »










