Rencontres littéraires La Pleurante des rues de Prague

15-08-2009 03:00 | Václav Richter

Une production du dernier Festival d’Avignon a fait revivre sur la scène un livre de Sylvie Germain. Ce récit étrange intitulé «La Pleurante des rues de Prague» est de prime abord peu théâtral. C’est pourtant ce texte de la romancière française qui a été adapté pour la scène et joué au Festival d’Avignon par la comédienne Claire Ruppli. Nous saisissons l’occasion pour parler de ce livre inclassable, qui est, entre autres, une évocation très originale des aspects cachés d’une ville.

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Difficile de parler de «La Pleurante des rues de Prague». Quand on essaie de raconter ce récit, on sent à chaque mot que le personnage principal et son histoire se dérobent et qu’il manque quelque chose d’essentiel. Pour mieux le comprendre il faut peut-être rappeler quel a été le rapport de Sylvie Germain vis-à-vis de la capitale tchèque. Elle s’installe à Prague en 1986 pour des raisons personnelles, pour une personne à laquelle elle tient beaucoup, mais bientôt, la ville commence à jouer un rôle aussi important que la personne pour laquelle elle est venue. Et cet engouement pour Prague finira par se refléter aussi dans son œuvre :

Sylvie GermainSylvie Germain «Cela a pris du temps parce qu'il y a des personnes, des écrivains qui sont capables de réagir très, très vite à l'esprit, à l'atmosphère d'un lieu. Parfois c'est fabriqué, mais parfois j'ai vu des écrivains qui sont très doués pour cela, et ils arrivent à se mettre dans l'esprit d'un lieu. Moi, je suis lente et assez prudente d'autant plus que je considérais que les Tchèques avaient d'immenses écrivains. Bien sûr il y avait le poète Reynek mais c'est autre chose. Il y a donc de très, très grands écrivains, dont un des mes préférés que je considère comme un des plus grands romanciers du XXe siècle. Je ne parle pas que pour la Bohême, mais globalement, Bohumil Hrabal. Je trouve que cet écrivain n'a pas à l'étranger la reconnaissance qu'il mérite. (…) Donc je considérais qu'il y avait suffisamment de grands écrivains ici. Que ce n'était pas évident de capter l'atmosphère, l'esprit d'un pays. Je me suis inconsciemment imprégnée par ce lieu, les années ont passé, je continuais à écrire mes romans qui se passaient en France alors que je vivais ici, et peu à peu il s'est passé un étrange mouvement, que je le veuille ou non, comme si quelque chose de la France se détachait de moi et par contre mon imaginaire, à force de vivre à Prague, a fini par être marqué par Prague et la Bohême, par l'histoire de ce pays. Au bout de quelques années, au bout de cinq, six ans quand même, mon imaginaire a été suffisamment nourri de ce lieu et j'ai écrit trois livres : un petit texte qui n'est pas un roman ‘La Pleurante des rues de Prague’, et puis deux romans qui sont vraiment liés à Prague.»

«C’est une vision elle-même porteuse, semeuse de visions, dit Sylvie Germain de la Pleurante, héroïne de son livre. Une vision avare de ses apparitions. Elle ne s’est montrée que peu de fois, et toujours brièvement. Mais chaque fois sa présence fut extrême. Une vision liée a un lieu, émanée des pierres d’une ville. Sa ville – Prague. Jamais elle n’a paru ailleurs, bien qu’elle en ait le pouvoir. Cette femme n’a ni nom, ni âge, ni visage. Peut-être en a-t-elle, mais elle les tient cachés. Son corps est majestueux et inquiétant. Elle est immense, une géante. Et elle boite fortement.»

Parfois la pleurante fait son apparition, parfois elle reste invisible mais on sent sa présence. L`écrivain la rencontre dans le centre de la ville mais aussi dans des rues ordinaires du quartier de Žižkov, dans une maison abandonnée, dans une avenue de Libeň, sur la colline de Vyšehrad. La présence tragique de ses apparitions évoque les souvenirs du passé, celui du père de la narratrice. Elle fait resurgir les ombres des victimes de la cruauté : l’écrivain Bruno Shultz, tué par une balle allemande, les enfants du camp de concentration de Terezín qui écrivaient des poèmes, mais aussi l’image d’une jeune fille pauvre vue jadis sur une photo ou les personnages d’une nouvelle de Franz Kafka. Elle fait resurgir de la profondeur du temps Libuše, la princesse légendaire qui a prédit la gloire de Prague, elle fait resurgir les plaies dont souffrent les gens blottis dans leurs maisons.

 

Pour la comédienne Claire Ruppli, « La Pleurante des rues de Prague » a été l’occasion de se pencher sur un texte de Sylvie Germain, une écrivaine qu’elle aime, mais aussi un défi:

«On m’avait offert un livre de Sylvie Germain qui s’appelle ‘Immensité’ et c’était la première fois que ça m’arrivait avec un livre mais en le lisant, ça m’a ouvert la poitrine, ça m’a donné comme un souffle organique. Et j’ai donc voulu lire tous ses romans. J’en ai lu pas mal et je suis tombée un jour sur cette ‘Pleurante des rues de Prague’ que j’ai trouvée magnifique. Il y a vraiment une langue qui est de l’ordre du souffle, aussi lyrique. Et ça parle de la présence au monde. Et je pense qu’au théâtre, on fait revivre nos fantômes, on est entre le visible et l’invisible, on est entre nos vivants et nos morts. Ça parle de la présence au monde, de l’immatérialité et comment l’amener sur la scène. Comment aussi transcender les larmes sur la scène car on n’est pas là pour pleurer mais pour porter les larmes des spectateurs, ou leurs émotions en tout cas, que ce soit des rires ou des larmes.»

Claire RuppliClaire Ruppli Pour Claire Ruppli, comme pour les lecteurs du livre et sans doute aussi pour Sylvie Germain, la Pleurante est et restera un mystère, une vision vague, et ce bien qu’au fil de la lecture nous voyons se profiler et se concrétiser certains aspects de ce personnage insaisissable :

«Cette Pleurante est une géante, elle se balade dans les rues de Prague et on ne sait pas où elle va apparaître et comment. On ne sait pas quel visage elle a ou si elle n’a pas de visage. Petit à petit dans l’histoire, on apprend qui elle est. Elle est plurielle, elle boîte entre le visible et l’invisible, entre les vivants et les morts. Elle est la mémoire de la ville. (…) Cette pleurante n’est pas pleureuse. Elle ne porte pas du pathos et des larmes mais au contraire elle passe, elle est comme une caresse. Elle prend les larmes et les emmène ailleurs, ou elle vient là pour nous faire reprendre conscience que nous devons profiter du présent mais que la mémoire est, elle aussi, importante.»

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