Rencontres littéraires La langue tchèque, un instrument négligé
La Journée internationale de la langue maternelle, qui tombe le 21 février, a été une occasion de nous demander ce que nous nous faisons pour cet instrument précieux qu’est notre langue, instrument forgé par nos ancêtres. Si nous examinons de près la qualité du langage en République tchèque, nous constatons plusieurs phénomènes inquiétants qui illustrent un déclin général de notre culture d’expression et notre incapacité à transmettre les habitudes de langage aux nouvelles générations.
Chaque année la langue tchèque s’enrichit de quelque 700 nouveaux mots
qui nous viennent de langues étrangères ou sont créés pour désigner de
nouveaux phénomènes et de nouvelles technologies. Ce sont souvent les
hommes politiques qui « ornent » leur langage de nombreux néologismes
envahissant leurs discours. Il s’agit souvent de mots étrangers aux
terminaisons tchèques se substituant inutilement aux expressions tchèques
déjà existantes mais qui semblent moins intellectuelles et donc moins
intéressantes.
Une autre source de néologismes est une espèce de susceptibilité voire de sensiblerie qui dominent notre langage. Nous parlons avec un souci exagéré de ne pas toucher, de ne pas offenser notre interlocuteur, nous préférons les expressions neutres et correctes et notre langue en devient vague et fade. De nombreux nouveaux mots nous viennent aussi de l’anglais et infestent la langue des financiers et des managers qui en devient presque incompréhensible. Lucie Jílková de l’Institut de la langue tchèque attire l’attention aussi sur l’usage immodéré de diminutifs qui s’impose de plus en plus notamment dans la langue parlée :
« Il m’est arrivé dans un magasin que la vendeuse me dise :
‘Počkejte u pultíčku, jenom zkontroluji kódíček – Attendez au
petit comptoir, je veux seulement contrôler le petit code.’ Je me pose
donc la question pourquoi elle utilise vis-à-vis de moi des diminutifs
puisque notre rapport n’est pas émotionnel. Elle veut probablement être
polie, mais je doute que l’utilisation des diminutifs soit souhaitable
dans ce cas-là. Il faut toujours tenir compte de la situation momentanée
pour ne pas exagérer l’utilisation des diminutifs. »
On estime en général que c’est l’école qui forme notre rapport vis-à-vis du langage mais la présidente de l’Association des écoles du premier degré Hana Stýblová souligne que c’est la famille qui est la première responsable de la façon dont nous nous exprimons :
« Il y a un manque de communication déjà dans le cadre de la famille. Il y a de mauvais modèles. Parfois les parents zézayent ou zozotent en s’adressant aux enfants parce qu’ils pensent que c’est bon pour leur progéniture. Mais l’enfant est une personnalité qui mérite d’entendre une langue correcte. Et naturellement, ce que l’enfant entend autour de lui est important. Malheureusement même dans les médias nous n’entendons pas un tchèque correct et une bonne prononciation. »
Et Hana Stýblová de constater que les enfants vivent souvent dans des
familles où l’on ne communique que rarement et où la parole des parents
est remplacée par la voix de la télévision. Cependant les programmes de
télévision et les jeux vidéo ne peuvent pas combler ce vide car
l’enfant n’apprend pas à communiquer avec les autres. Il y a de plus
en plus d’enfants en âge d’aller à l’école qui n’arrivent pas à
parler de façon intelligible et qui ne se font comprendre que par leurs
parents. Ces enfants ne peuvent pas être donc admis à l’école et le
début de leur scolarité est différé. Les spécialistes de logopédie
constatent que le nombre de ces enfants inaptes à l’instruction scolaire
augmente. Les enfants parvenus à l’âge scolaire sont de moins en moins
habiles physiquement et leurs capacités verbales sont de plus en plus
limitées. Les parents devraient donc parler à leurs enfants. En leur
parlant correctement ils peuvent élargir les capacités verbales de leurs
enfants et jeter les fondements solides à leur éducation future.
Dès l’âge scolaire le développement des capacités verbales des enfants dépend évidemment dans une grande mesure des méthodes utilisées par les pédagogues à l’école. Ceux-ci se heurtent cependant souvent à des obstacles difficiles à surmonter. La pédagogue de l’Ecole de rhétorique Renata Bulvová décrit un phénomène qui nuit beaucoup au langage des écoliers et des étudiants :
Photo: Commission européenne
« Nous pouvons dire en général que le niveau de la culture
d’expression dans les écoles est très bas. D’une certaine façon
c’est aussi à la mode. Les jeunes d’aujourd’hui le considèrent
comme une manifestation des particularités de leur génération. Une
institutrice m’a dit que dans sa classe il y a des individus qui
influencent tous les autres et qui considèrent comme très ‘cool’ de
ne pas parler du tout ou de parler très bas. Et quand elle leur demande de
parler plus haut, ils lui répondent : ‘Approche-toi !’ »
C’est donc probablement, selon Renata Bulvová, un signe de déclin mais il faut faire la différence entre ce qui est une attitude, une mode, une affectation et ce qui est vraiment un manque verbal. Et la pédagogue de déplorer que les écoles tchèques ne prêtent pas assez d’attention au langage de leurs élèves, à leur prononciation, à leur façon de s’exprimer :
« Evidemment les nouvelles technologies et l’informatique jouent aussi
leur rôle dans cette tendance à abandonner l’expression verbale.
D’ailleurs qu’est-ce que l’expression verbale ? C’est un pont entre
moi et mon interlocuteur qui mérite de saisir bien ce que je dis. Et la
rhétorique m’apprend comment construire un tel pont qui se compose de
pierres et de cailloux formant ensemble la personnalité de celui qui
parle, de l’orateur. La rhétorique réunit plusieurs disciplines dont la
respiration, le contrôle de la voix, l’articulation, ainsi que
l’intonation, la dynamique et la structure du langage. »
Pour suppléer à ce manque, l’Ecole de rhétorique organise au Musée municipal de Prague pendant les week-ends des cours spéciaux pour enfants. Bien sûr cela ne touche qu’un nombre restreint d’enfants de familles sensibilisées à ce genre de problème. Renata Bulvová estime que la rhétorique devrait faire partie des matières enseignées couramment dans les écoles :
« Je pense que les écoles ne réservent pas assez d’espace à cette discipline parce que la société en général ne considère pas les capacités de langage comme une chose importante. Il ne nous semble pas important que l’enfant apprenne à communiquer, à s’exprimer, à formuler ses idées d’une façon logique. »
Cette constatation alarmante devrait faire réfléchir les fonctionnaires
du ministère de l’Education et aussi tous les pédagogues et éducateurs
qui entrent en contact avec les enfants et les jeunes. S’ils tolèrent un
langage négligé de la part de leurs élèves, s’ils ne s’opposent pas
avec énergie aux tendances dont nous venons de parler, ils se rendent
responsables de la baisse de la qualité de la langue tchèque et du
déclin de la culture d’expression en général.







