La joyeuse enfance d’un petit polisson

Toujours populaire et lu dans son pays, l’écrivain tchèque Karel Poláček est pratiquement inconnu à l’étranger. Le journaliste et écrivain Martin Daneš, qui apprécie tout particulièrement cet auteur depuis sa tendre enfance, désire le faire découvrir aux lecteurs français. C’est pourquoi il a traduit en français deux livres de ce romancier pétillant et ingénieux. Sa traduction de Bylo nás pět (Nous étions cinq), le dernier roman de Karel Poláček, est sortie tout récemment aux Editions de la Différence. Martin Daneš a présenté son travail au micro de Radio Prague.

Un univers peuplé de gens ordinaires

Quand avez-vous découvert ce livre ? Était-ce une lecture de votre enfance ?

Martin Daneš, photo: Facebook de Martin DanešMartin Daneš, photo: Facebook de Martin Daneš « Je crois que j’ai découvert ce livre quand j’étais enfant et c’était en cours de dessin. Notre prof n’avait pas envie qu’on travaille. Il a donc apporté un livre et nous a dit : ‘Allez, les gars, on va lire un bouquin. Qui va lire ?’. Je me suis proposé. Et c’était Nous étions cinq de Karel Poláček. En lisant, j’ai constaté que la classe m’écoutait et qu’elle était même colée à mes lèvres. Ça m’a rendu enthousiaste et j’ai fait en sorte que ma lecture soit la meilleure possible. Voilà. Pendant trois ou quatre leçons j’ai continué à lire ce livre et c’est ainsi que j’ai connu le roman Nous étions cinq en tant que lecteur. »

Pour comprendre la genèse de ce livre, il faut quand même présenter sommairement Karel Poláček en tant qu’écrivain, en tant que journaliste et en tant qu’homme…

 « Karel Poláček est l’un des écrivains et journalistes tchèques les plus connus de la première moitié du XXe siècle. Il était collaborateur de Karel Čapek dans le journal Lidové noviny, tribune de l’intelligentsia tchèque. Et il partageait avec Karel Čapek l’amour pour ce qu’on appelle ‘les petites gens’. Comme dans les livres de Karel Čapek, chez Karel Poláček, il n’y a pas de grands héros mais des prolétaires, des petits commerçants, des truands. Le monde de Karel Poláček est peuplé de gens ordinaires qui ont des désirs ordinaires. Il n’y a pas de grands hommes qui veulent changer le monde. »

Une destinée tragique

Vous êtes en train d’écrire un livre sur Karel Poláček. Quelle a été la vie de ce romancier et journaliste ?

Karel Poláček, photo: Archives de ČRoKarel Poláček, photo: Archives de ČRo « Karel Poláček a connu une destinée tragique. Il était d’ascendance juive ce qui, pendant ce qu’on appelle la Première République tchécoslovaque, ne jouait évidemment aucun rôle. A part le fait qu’il se faisait traiter de juif par ses collègues, mais ils le disaient en rigolant. Ça n’avait aucune connotation négative. Cependant avec l’arrivée des nazis à Prague en 1939, les lois de Nuremberg ont été appliquées également sur ce qui restait de la Tchécoslovaquie, à savoir le protectorat de Bohême-Moravie. A partir de ce moment-là, Poláček a été persécuté en tant que juif. Il a été interdit de publication, il a subi toutes les restrictions qui s’appliquaient aux juifs tchèques. Il n’a pas survécu à la guerre. Il a péri probablement pendant la marche de la mort fin janvier 1945. »

Poláček a donc écrit ce livre dans une étape de sa vie qui était extrêmement difficile. Peut-on dire qu’il s’est réfugié en écrivant ce livre dans son enfance pour échapper, au moins en pensée, aux dangers qui le menaçaient ?

 « Justement, ce roman a été écrit dans des conditions particulièrement difficiles, comme vous dîtes. C’est son dernier manuscrit qui a été publié à titre posthume en 1946. Lui, il l’a écrit en 1943 lorsqu’il attendait sa convocation pour un camp. Il était un homme intelligent et je pense qu’il était conscient de ce qui l’attendait. Ce n’est pas un hasard qu’il écrive une ode à la vie. Un livre joyeux qui décrit sa propre enfance dans la ville de Rychnov, même si la ville n’est jamais nommée dans le livre. En fait, il retourne dans son enfance qui était aussi une période joyeuse pour lui. »

Les aventures d’un petit garçon espiègle

Comment résumer ce roman ? Que faut-il dire pour présenter à nos auditeurs et aux lecteurs potentiels l’histoire du petit Petr Bajza ou, Péťa Bajza, et de ses copains ?

Photo: Éditions de La DifférencePhoto: Éditions de La Différence « Moi, je me permets de dire Pierre Bajza parce que je l’ai appelé comme ça dans ma traduction. Le petit Pierre est un petit garçon espiègle qui vit dans sa ville et joue avec ses copains. Il vit dans son monde qui est un monde enfantin. Ce roman est une suite d’aventures de Pierre et de ses copains, d’où Nous étions cinq. C’est lui et ses quatre amis. Il y a également une partie du roman qui se déroule dans un rêve. C’est le final du roman. Il y a plusieurs interprétations de cette séquence-là, mais je ne veux pas entrer dans les explications et dans les spéculations sur ce sujet. »

Karel Poláček a-t-il donné au petit héros de son roman des traits autobiographiques ?

 « Exactement, Pierre, le héros du roman, est le fils de l’épicier dont le magasin est situé sur la place centrale de la petite ville. Cela correspond exactement au cas des Poláček puisque le père était épicier et son magasin se trouvait sur la place. C’est un exemple parmi d’autres. »

Comment traduire un texte considéré comme intraduisible

Quelles sont les difficultés qu’affronte le traducteur du texte de Karel Poláček et spécialement celui qui veut traduire ses textes en français ? Comment traduire son langage expressif et plein d’humour ?

 « Justement, on dit parfois que l’œuvre de Karel Poláček est intraduisible. Si c’est vrai, je pense que cela concerne surtout ce roman. C’est écrit à la première personne. Quand le petit Pierre écrit et parle, il parle comme un enfant. C’est difficile à traduire parce que le garçon a neuf ou dix ans. Il est intelligent, certes, mais c’est quand même un enfant de son âge. Il fait des fautes de tchèque, il orthographie mal, il fait des fautes de syntaxe. La logique enfantine est, elle aussi, un peu différente. Donc le défi pour le traducteur, c’est de transmettre tout ça en français, je dirais, écrire un texte en mauvais français sans faire penser aux lecteurs que c’est dû au fait que le traducteur est mauvais et ne parle pas correctement le français. »

C’est déjà le deuxième roman de Karel Poláček que vous avez traduit. Comment expliquez-vous l’intérêt de l’éditeur français pour cet auteur qui est quand même un écrivain de la première moitié du XXe siècle ?

Karel Poláček, photo: ČTKarel Poláček, photo: ČT « La réponse est simple, l’intérêt de l’éditeur est l’intérêt du traducteur. Pour être plus précis, c’est moi qui ai choisi Karel Poláček, donc c’est aussi moi qui essaie de faire valoir cet auteur auprès des éditeurs. C’est un travail qui n’est pas facile parce que, comme vous dîtes, c’est un auteur qui est mort depuis assez longtemps et en plus est vraiment inconnu en France. Donc il y a une certaine réticence de la part des éditeurs, qui, déjà à priori, ne sont pas intéressés par la littérature tchèque. »

Vous êtes en train d’écrire un roman qui est, si je comprends bien, une biographie de Karel Poláček. Avez-vous fait une découverte, avez-vous trouvé quelque chose d’inattendu dans la vie de l’écrivain ?

 « Je dois vous corriger parce que je ne veux pas écrire de biographie. En tant que biographe on est assez tenu à transmettre des faits et je veux écrire un roman. Donc je ne veux pas me limiter aux simples faits. Evidemment, je ne veux pas écrire quelque chose de faux. Je suis donc passé par une phase préliminaire qui était l’étude de cet auteur, j’ai lu tous ses romans et une bonne partie de ses nouvelles et j’ai étudié sa vie. J’ai cherché dans toutes les sources, à Prague, à Rychnov, à Terezín. J’ai essayé de trouver les éléments qui pourraient éclaircir cette période entre 1939 et 1945 qui m’intéresse particulièrement parce que je veux écrire notamment sur cette période-là. »