La dendrologie mythique de Lenka Ničková

« Nous avons tous dans notre fond génétique des archétypes, des images et des formules qui nous dominent sans que nous le sachions », dit Lenka Ničková à propos de son livre Zlatovlasý Jan (Jean aux cheveux d’or), qui vient de sortir aux éditions Elka Press. Elle invite le lecteur de ce conte de fées pour adultes où les arbres jouent un rôle essentiel, à se joindre au héros du livre et à l’accompagner lors de son pèlerinage initiatique au bout duquel il trouvera peut-être sa place dans le monde et le sens de sa vie.

La vie mystérieuse des arbres

Lenka Ničková, photo: Archives de Lenka NičkováLenka Ničková, photo: Archives de Lenka Ničková Lenka Ničková aime les arbres. Elle se considère même comme un médium, une messagère, un trait d’union entre le monde des arbres et celui des hommes. En 2007, elle a déjà publié un recueil de contes intitulé Histoires des arbres, mais elle n’a pas épuisé son thème. Elle récidive donc, dix ans après, avec un texte qui peut être considéré comme un manuel de dendrologie mythique :

« Je voulais créer dans chaque chapitre une image, une essence, une histoire symbolique liée à tel ou tel arbre. Je ne parle pas de l’arbre en tant que phénomène botanique. L’arbre est pour moi une personnalité, un témoin de notre vie. Les arbres sont beaucoup plus anciens que nous, ils ont leur propre vie, leurs propres thèmes. J’ai eu l’occasion de connaître ces thèmes lors de mes études de l’homéopathie. Lors du processus de fabrication de remèdes homéopathiques à base d’arbres, processus qui dure plusieurs heures et ressemble d’une certaine façon à l’alchimie, nous découvrons des thèmes liés aux arbres mais aussi à l’homme. C’est très difficile à expliquer et justement pour cela nous avons ajouté au livre une espèce de registre des arbres figurant dans le texte, de leur usage herboriste, de leur utilisation traditionnelle et aussi de leur rôle dans la mythologie. »

Parabole de la vie d’un homme

Photo: Repro Lenka Ničková, Zlatovlasý Jan / Elka PressPhoto: Repro Lenka Ničková, Zlatovlasý Jan / Elka Press Le boulot, le peuplier, le frêne, le marronnier, l’érable, le hêtre mais aussi le prunellier, le noisetier et le lierre interviennent tour à tour dans la vie du héros du livre. Jean, un jeune homme aux cheveux blonds, abandonne ses parents, quitte son pays et entreprend un voyage dans le monde plein de dangers et de pièges. Maintes fois il est au bout de ses forces, maintes fois il se heurte à la violence de la nature, à l’incompréhension, à l’indifférence et à la cruauté des hommes, maintes fois il se retrouve devant des mystères qu’il n’arrive pas à élucider. Et ce sont toujours les arbres, les compagnons muets de son voyage, qui viennent à son secours, le tirent de son désespoir et ne le laissent pas mourir. Lenka Ničková a conçu son livre comme une parabole de la vie de l’homme :

« Quand je jette un regard rétrospectif, il me semble que je voulais évoquer d’une certaine façon ce que je vois sur l’exemple de mon fils, enfant devenu un jeune homme qui cherche maintenant à se frayer un chemin dans la vie. Je pense que je cherchais de cette façon à prendre congé de lui. Les histoires réunies dans ce livre sont situées tantôt dans le sud de l’Europe, tantôt par exemple en Angleterre, mais ce n’est pas essentiel. Ce qui est essentiel, c’est que nous tous formons un tout, nous sommes tous enfants de Dieu, nous avons tous dans notre fond génétique des archétypes, des images et des formules qui nous dominent sans que nous le sachions. Je cherchais donc à saisir, dans la mesure où il est possible de le faire par nos sens, ces images et ces archétypes, cette toile d’araignée où nous pendons comme de petites gouttes. »

Un texte riche en images

Photo: Repro Lenka Ničková, Zlatovlasý Jan / Elka PressPhoto: Repro Lenka Ničková, Zlatovlasý Jan / Elka Press Toute une pléiade de personnages mythologiques anime l’univers dans lequel évolue le héros du livre. Dans ce monde imaginaire, des personnages de légendes chrétiennes coexistent avec des divinités païennes, les mythes de l’antiquité grecque alternent avec les sagas nordiques, les arbres prennent l’allure des êtres humains et les humains obéissent à la sagesse des arbres. Les forces du destin amènent Jean dans plusieurs pays et lui font subir une longue suite d’épreuves. Dans chaque chapitre, le pèlerin aux cheveux d’or se retrouve dans une autre situation ayant souvent une valeur symbolique et dans des décors hauts en couleur et toujours changeants. Autant de défis pour l’artiste qui voudrait illustrer ce périple féerique. C’est la peintre Alena Prosečová qui a signé les illustrations du livre :

« Heureusement, je peux dire que j’ai bien aimé le texte ce qui est très important pour un illustrateur parce qu’il faut aimer le héros du livre, il faut aimer l’histoire, et en plus, le texte de Lenka Ničková est très visuel. Il y a des images qui surgissent tout de suite quand on se met à lire le texte. Alors pour moi il était même un peu difficile de choisir parmi ces innombrables images celles que je devrais peindre. Le texte est écrit dans une langue qui est, je dirais, un peu archaïque. Alors je ne pouvais pas donner à ces images une forme abstraite et créer des illustrations trop modernes. J’ai donc choisi l’aquarelle et les images sont moitié réalistes moitié abstraites. »

Les arbres ont une âme

Alena Prosečová, Leonid Křížek, Lenka Ničková, photo: Elka PressAlena Prosečová, Leonid Křížek, Lenka Ničková, photo: Elka Press Douze chapitres inspirés par douze arbres forment une mosaïque qui permet au lecteur d’entrer dans un monde féerique certes, mais qui est souvent périlleux et sournois. L’auteure ne cache pas les aspects sombres de l’existence humaine. La vie de Jean est souvent mise en danger et certains chapitres ne manquent pas d’éléments d’horreur. C’est pourquoi l’éditeur Leonid Křížek ne pense pas que Jean aux cheveux d’or soit une lecture pour enfants :

« C’est certainement un livre pour adultes parce qu’il y a beaucoup de mythologie et beaucoup d’éléments qui influent sur le sort humain. C’est même une histoire assez sombre. Je pense donc, à moins que l’enfant ne soit extrêmement précoce, que c’est une lecture pour des lycéens qui ont déjà quelques notions de l’histoire, de la mythologie et de la vie. Ce n’est pas une lecture pour les enfants de moins de 15 ans. Je crois que ce texte peut être apprécié surtout par des gens ayant une orientation ésotérique et qui aiment les histoires teintées de mysticisme. Si ces gens-là trouvent le chemin de ce livre, ça pourrait même être un bestseller. »

Nous vivons parmi les arbres qui nous donnent des fruits et du bois, nous protègent contre le soleil, le vent et la pluie, purifient et embaument l’air que nous respirons, donnent du relief et couronnent la beauté du paysage qui nous entoure. Nous jouissons souvent de tous ces dons sans nous en rendre compte, sans aucune gratitude pour ces amis et témoins muets de notre existence. Le livre de Lenka Ničková peut être considéré donc aussi comme une tentative d’acquitter notre dette spirituelle vis-à-vis de ces compagnons fidèles de notre route, une tentative de pénétrer sous leur écorce rude pour entrevoir leur âme. Et l’auteure ajoute :

« Je pense que ce livre peut faire réfléchir tous ceux qui ont envie de se pencher sur leur vie, sur eux-mêmes et sur le monde, parce que je ne prétends pas que le monde soit sans nuage. Au contraire, je cherche à attirer l’attention sur les secrets qui restent inextricables et dont nous nous doutons seulement. Mais si nous ne les prenons pas en considération, nous verrons à la fin de la vie que nous avons raté quelque chose d’essentiel. »