Rencontres littéraires Kveta Pacovska ou la magie des couleurs

07-10-2006 | Anna Kubišta

Récemment, Vaclav Richter vous a parlé de l'illustrateur tchèque Petr Sis. Pour cette première rubrique littéraire d'octobre, je vous invite à continuer dans cette veine, avec le portrait d'une grande dame de l'illustration de livres pour enfants. La rubrique de cette semaine sera donc à cheval entre la littérature et les arts plastiques avec les oeuvres si poétiques de Kveta Pacovska.

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Kveta PacovskaKveta Pacovska Lorsque j'ai rencontré Kveta Pacovska en France, il y a de cela trois ans, lors d'une de ses expositions, elle avait l'air d'une jeune fille. Une jeune fille née en 1928, certes, avec les cheveux gris et le visage marqué par le temps, mais elle en avait la stature frêle et l'énergie volontaire. Au cours de ces trois dernières années, je l'ai croisée quelques fois par hasard dans Prague, et à ma grande suprise, elle n'avait pas changé d'un soupçon.

Praguoise d'origine, entre 1947 et 1952, elle a étudié à ce qu'en tchèque on nomme par l'acronyme UMPRUM, soit l'Académie des arts appliqués. Elle a eu un temps pour professeur un grand nom des arts plastiques, l'artiste, poète et philosophe, Emil Filla, un proche des frères Capek, avant que celui-ci ne soit envoyé en prison à cause de ses prises de position anti-communistes. Nous sommes en plein dans les années noires du totalitarisme en Tchécoslovaquie, une époque où il ne fait pas bon être artiste, forcément toujours proche d'être soupçonné d'une quelconque dissidence de l'esprit. Il y a pourtant un domaine qui échappe relativement - encore que pas automatiquement - aux ciseaux de Madame Anastasie, c'est la littérature de jeunesse. Pour beaucoup, c'est un moyen d'exercer leur art malgré le climat de suspicion qui règne. C'est une des raisons qui pousse Kveta Pacovska à s'engouffrer dans la brèche, mais pas seulement : elle concède que si cela a joué un rôle, il y avait aussi un terreau favorable. La magie du livre l'a conquise toute petite : elle explique que déjà à l'époque, elle se fabriquait ses propres livres avec sa grand-mère, ou alors faisait des pâtisseries avec elle pour Noël, des petits gâteaux qui marquent le début de ses assemblages, de ses recherches sur l'agencement des formes et des couleurs.

Si c'est un rouge flamboyant très personnel qui domine ses créations, Kveta Pacovska explique qu'elle vit néanmoins avec toutes les couleurs, même le noir « parce qu'il en renferme d'innombrables ». Elle considère qu'elle est « née avec les couleurs » qui sont pour elle des « vecteurs d'émotion ». Dès le début, elle commence par illustrer des contes : ce sont les frères Grimm qui l'inspirent, elle déniche un vieux livre allemand chez un bouquiniste, traduit quatre histoires, et les illustre, portée par la beauté des récits. Puis ce seront d'autres livres de contes mais aussi des illustrations de comptines, dictons et autres chansons traditionnelles tchèques. Et quoi de plus propice à titiller l'imagination que le monde des enfants, rempli de personnages merveilleux et fantastiques ?

Kveta Pacovska est plasticienne, elle voit donc des objets plastiques à travailler là où le commun des mortels n'en verrait peut-être pas : ainsi elle joue et modèle des chiffres, des lettres. Des lettres aux livres, le pas est vite franchi, et l'on voit bien que le livre en tant qu'objet reste son fil conducteur, même quand ses expositions montrent des installations, celles-ci rappellent les voyages incessants de l'artistes entre le livre-contenant et les lettres-contenus, comme Alphabet où un petit garçon récite les lettres de l'alphabet, et le promeneur peut feuilleter ce livre interactif. Touch book est un autre projet de longue haleine de l'artiste, sur lequel elle travaille depuis plus de dix ans : destinés aux aveugles et mal-voyants, ils font du livre non plus seulement un objet visuel, mais aussi un objet à palper, sentir, matières et couleurs révélant leur douceur, leur rugosité, leur tendresse ou leur rondeur... Une manière d'exprimer par le toucher ce que l'ouvrage ne peut livrer par le regard.

Kveta Pacovska fait partie de ces quelques rares personnalités tchèques, à côté d'autres grands noms comme Milos Forman, à être connue et recherchée au niveau mondial, dans son domaine. Des Etats-Unis au Japon, en passant par la Tchéquie, la France et d'innombrables autres pays, elle voyage, expose et voit ses livres publiés en nombre. Des oeuvres qui sont d'ailleurs primées aux quatre coins de la planète et par des prix pour le moins prestigieux, puisqu'en 1992 elle a été notamment récompensée par le Prix Hans Christian Andersen, qui est un peu le « Nobel » pour la littérature enfantine.

En France, ce sont les éditions du Seuil qui ont relevé le défi de publier ses ouvrages. Défi, car tous les éditeurs ne sont pas toujours à même de se lancer dans la publication de livres qui sont à la fois des oeuvres d'art, avec les exigences matérielles de confection et les exigences financières que suppose une telle entreprise, où l'auteur est en même temps artiste. Ponctuation, Un livre pour toi, Alphabet, Jamais deux sans trois, Rond-carré, le livre-jeu des formes, Couleur Couleurs : Le livre-jeu des couleurs, voilà quelques titres de ses ouvrages parus en français, des livres ludiques, colorés, des livres de pliages et de dépliages, en relief ou pas qui font pénétrer les petits dans des dimensions de lecture et de découverte qui sortent de l'ordinaire. « Un livre, c'est pour moi une architecture. C'est un espace donné, scellé, dans lequel je compose des pages vides, découpées, écrites ou peintes », explique Kveta Pacovska. Le plus étonnant, sans doute, reste que l'illustratrice tchèque avoue ne pas penser aux enfants quand elle crée ses livres-oeuvres d'art, à qui ils sont avant tout destinés : elle s'inspire de leur regard sur le monde, de leur fantaisie, mais lorsqu'elle crée, elle est entièrement happée par son travail et ne songe pas aux futurs lecteurs. Par une étrange alchimie, l'artiste doit pourtant résonner avec les plus petits, au vu du succès incontestable que ses livres remportent. Quand je vous disais qu'elle avait l'air d'une jeune fille... A croire qu'à plus de soixante-dix ans, elle a toujours un pied dans l'enfance...

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