Karel Polacek, un humoriste dans le rouage de l'histoire

Parmi les rares écrivains tchèques qui sont jugés assez importants pour qu'on publie toute une collection de leur oeuvres, Karel Polacek occupe une place spéciale. La maison d'édition Franz Kafka a publié l'ensemble de ses romans. Cette célébrité d'un écrivain disparu il y a plus d'un demi-siècle ne peut étonner que celui qui ne connaît pas beaucoup les prédilections des lecteurs tchèques. La popularité de Karel Polacek ne s'est pas démentie pendant toute la seconde moitié du XXe siècle, grâce à son humour et à son esprit de dérision.

De nombreux épisodes de la jeunesse de Karel Polacek sont connus de la majorité des Tchèques grâce à un livre qui n'a jamais perdu les faveurs des jeunes et des moins jeunes. Le livre s'appelle "On était cinq". Sa popularité rebondit périodiquement et nous revient comme une comète. Le dernier retour du livre au premier plan de l'actualité est dû à son adaptation pour la télévision. Le succès de la série mise au petit écran par le réalisateur Karel Smycek a de nouveau attiré l'attention du jeune public sur Karel Polacek, de sorte qu'on avait parfois l'impression que l'écrivain vivait encore avec nous.

Le roman raconte les aventures d'un petit groupe de garçons dans une petite ville tchèque. Le héros du livre, Petr Bajza, ressemble beaucoup au jeune Polacek, le père du petit garçon est un portrait à peine voilé du père de l'écrivain. Certains épisodes sont irrésistiblement drôles mais le livre est beaucoup plus qu'un simple récit humoristique. Karel Polacek fait resurgir le climat d'une ville de province tchèque avec une pléiade de personnages hauts en couleur. Le petit héros Petr Bajza, fait l'apprentissage de la vie et se heurte assez souvent aux limites de la tolérance de ses parents et de la société fermée de la ville. Petr et ses quatre copains sont tout simplement de petits garnements curieux et inventifs qui profitent de toutes les occasion pour faire des choses défendues. Le personnage de Petr Bajza est donc aussi un portrait psychologique d'un garçon dont le tempérament le pousse toujours à ne pas obéir, à contourner les interdictions des adultes. Bien entendu un tel apprentissage de la vie ne manque pas de risques et le petit malin reçoit plus d'une raclée de son père qui est un homme qui aime beaucoup son fils, certes, mais dont la patience n'est pas sans bornes. Et pourtant, malgré tous ces avatars, malgré les fréquentes corrections paternelles, le récit baigne dans un climat de bonheur. La vie qui s'ouvre à Petr Bajza lui réserve toujours beaucoup de surprises passionnantes et agréables, beaucoup de moments doux. Et finalement, lorsque rien de ne va plus, le petit polisson peut toujours se réfugier dans les bras de sa mère dont l'indulgence infinie contraste fort avec la sévérité paternelle.

Difficile de croire que cette image d'une enfance ensoleillée ait été créée par Karel Polacek dans la période la plus difficile de sa vie. Il est bien probable qu'il cherchait à se protéger par ce récit mariant l'humour et l'évocation poétique des jours heureux contre un malheur qui le guettait déjà et qui devait finalement l'emporter.

 

Rychnov nad KneznouRychnov nad Kneznou C'est la ville de Rychnov nad Kneznou en Bohême du Nord-Est qui est le théâtre de l'enfance de Karel Polacek. Il est né dans cette ville en 1892 dans la famille d'un marchand juif. "Je suis né dans une épicerie, épices, farine, sucre, café, vins du pays et des vin importés. On y cylindrait aussi du linge," se souviendra-t-il. A l'école, le petit Karel est loin d'être un élève brillant. Au lycée, il se met à écrire avec un copain un roman à suivre qu'il donne à lire pendant les récréations à ses condisciples, moyennant une somme modique. Par contre, ses résultats scolaires sont lamentables et il échoue souvent aux examens. Après le baccalauréat, il travaille pendant un temps comme employé de bureau. Soldat pendant la Première guerre mondiale, il se retrouve sur les fronts russe, tyrolien et prussien.

Sa carrière littéraire débute par la publication de quelques contes qui lui valent d'attirer l'attention du peintre Josef Capek. Ce dernier lui propose d'écrire pour les journaux et Polacek commence à travailler pour le journal Lidove noviny. Il se fait bientôt connaître par ses entrefilets célèbres. Il travaille ensuite dans le journal Tribuna et puis au Ceske slovo où il devient spécialiste des chroniques judiciaires. Les feuilletons sur les audiences de tribunaux font de Karel Polacek un des journalistes les plus populaires de la Tchécoslovaquie de l'entre-deux-guerres. Par contre sa vie intime n'est pas très heureuse. Il se marie avec la fille de sa logeuse, mais c'est une erreur et le mariage est un échec. Polacek s'adonne donc d'autant plus à sa carrière littéraire. Il publie des recueils de contes ainsi que des romans de moeurs dont "La Maison de banlieue", récit satyrique sur les conventions du monde petit-bourgeois.

Dans d'autres oeuvres Polacek met en scène des joueurs de cartes, de fans de football et d'autres personnages pittoresques en utilisant une langue juteuse qui lui permet d'évoquer avec humour et réalisme les milieux du jeu et du sport. Les expériences acquises devant les tribunaux inspirent à Polacek un roman sérieux intitulé "L'Audience principale" qui décrit avec une rare précision psychologique la genèse d'un crime. Entre 1936 et 1939, il publie un cycle de romans inspirés par la vie d'une petite ville avant, pendant et après la Première guerre mondiale. C'est une espèce de tétralogie composée des romans "Le chef-lieu", "Les héros vont en guerre", "La Ville souterraine " et "Au guichet fermé". Ici, la verve satirique s'attaque à la médiocrité petit-bourgeoise et au provincialisme qui déforment l'esprit de l'homme et le rendent impuissant.

 

Le ton des derniers livres de Karel Polacek est influencé sans doute déjà par la situation politique de la fin des années trente. Les nuages bruns surgissent à l'horizon et tout à coup Polacek se voit acculé à un dilemme: rester en Tchécoslovaquie ou partir en exil? Il est juif et il se rend compte du danger qui le guette dans son pays menacé par Hitler. Il sauve la vie de sa fille en l'envoyant en Angleterre, mais en ce qui le concerne, il continue à hésiter. Lorsque la Pologne est attaquée par l'Allemagne, il se sent soulagé. Il dit à un de ses amis: "La guerre contre la Pologne? C'est bien. La voie de l'exil est coupée. Je ne suis plus obligé de fuir." Il réussit à vivoter pendant quelques années encore dans le pays occupé, mais en 1943 on le déporte avec son amie Dora Vanakova au camps de Terezin et plus tard à Auschwitz.

On croira pendant quelque temps que Polacek est mort en 1944 avec sa compagne Dora dans les chambres à gaz d'Auschwitz. Mais les témoignages tardifs de ces codétenus démontreront qu'il a survécu à l'enfer de ce camp d'extermination et qu'il n'a succombé qu'au début de l'année 1945, lors d'un transfert des prisonniers au camp de concentration Dora près de Buchenwald. Sa décision de ne pas s'exiler lui a donc été fatale, mais c'est à cette décision que nous devons sans doute le livre "On était cinq". C'est dans le pays occupé par les Allemands, face à la rage aveugle que Polacek a écrit pour oublier la haine déchaînée, cette évocation poétique et humoristique de son enfance nimbée par le bonheur, de cette période de sa vie où même les raclées n'étaient que l'expression de l'amour paternel.