Rencontres littéraires Karel Hynek Mácha, l’homme qui a fait vibrer la corde cachée de la langue tchèque
Tous les ans, le soir du Premier mai, les amoureux pragois se donnent rendez-vous près d’une statue de bronze cachée dans la verdure de la colline de Petřín qui domine la capitale tchèque. La statue entourée de lilas et de jasmins représente un beau jeune homme légèrement penché dans une douce rêverie sur un bouquet de fleurs qu’il tient à la main. C’est ainsi que le sculpteur Josef Václav Myslbek a représenté Karel Hynek Mácha, l’homme qui a jeté les bases de la poésie tchèque moderne. La statue idéalisée ne correspond pas cependant au personnage de ce poète.
En 1836, paraît à compte d’auteur un petit livre contenant un grand
poème. C’est une des rares oeuvres que Karel Hynek Mácha aura le temps
d’écrire au cours de sa courte vie qui ne durera que 26 ans et c’est
son oeuvre majeure. Le poème intitulé «Mai» connaîtra par la suite
deux centaines de rééditions, deviendra le poème le plus célèbre de
toute la littérature tchèque et apportera la gloire posthume à son
auteur. Pourtant lorsqu’il publie son poème, c’est un échec qui
ressemble à une damnation. Même ses amis écrivains sont impitoyables. A
leurs avis, il s’agit de vers nihilistes qui manquent de sens et de
caractère patriotiques et ne méritent pas de faire partie de la
littérature tchèque. Peu à peu, cependant, des lecteurs individuels et
puis le grand public subissent le charme et la fascination des vers
célèbres :
Bezděz
Mácha publie son poème dans la dernière année de sa vie. C’est une
période difficile pour lui au cours de laquelle il prend des décisions
importantes. Il trouve le poste d’avocat stagiaire dans la ville de
Litoměřice, décide de se marier finalement avec sa compagne Lori et de
légitimer le fils qu’elle lui a donné. En écrivant son
chef-d’œuvre, le poète s’inspire d’une histoire qui lui a été
racontée lors d’une visite chez un ami dans le village de Doksy.
C’est
dans ce paysage pittoresque dominé par les ruines du château royal de
Bezděz et avec un lac au milieu des forêts que Mácha situe la trame
romantique de son œuvre. Le héros du poème est chassé par son père de
la maison natale. Il se fait brigand. Lorsqu’il apprend que la jeune
fille qu’il aime a été séduite et abandonnée, il tue le séducteur
et
découvre qu’il vient de tuer son propre père. Pour raconter cette
sombre histoire, Mácha utilise les images poétiques et les métaphores
nouvelles pour le lecteur tchèque. Le poème reflète non seulement ce
qu’on a l’habitude d’appeler le mal du siècle, mais il est aussi
plein d’appels venant du fond de l’âme et d’interrogations sur le
mystère de la condition humaine. L’amour, la mort, la liberté, la
trahison, le crime, l’expiation, mais aussi la beauté de la nature
printanière, sont les thèmes majeurs de cette œuvre. Tout cela est
exprimé dans un langage riche, poétique et infiniment musical qui
n’existait pratiquement pas avant la parution du livre. Mácha fait donc
plus qu’un travail de poète, il accomplit une oeuvre de créateur en
révélant la force de la langue tchèque et de la musique qui y était
cachée.
Le chef-d’oeuvre de Karel Hynek Mácha sera plusieurs fois adapté pour
le théâtre, la radio et la télévision mais ce n’est qu’au seuil du
XXIe siècle qu’un cinéaste tchèque osera le porter à écran. C’est
le réalisateur František Antonín Brabec qui se hasardera dans
l’entreprise extrêmement difficile sinon impossible de visualiser la
poésie. Il refuse cependant de faire un film historique :
F.A.Brabec
«Ce qui m’a surtout intéressé dans ce poème, c’étaient les
rapports entre les personnages. J’appréciais notamment le caractère
intemporel de cette histoire. Cela advient toujours, il y a toujours des
pères qui séduisent les maîtresses de leurs fils ou vice versa. Parfois
ils se savent trompés, parfois non. Dans notre film, nous avons choisi la
variante dans laquelle le fils séduit la femme de son père et cela
débouche sur une tragédie. Donc, ce qui m’a surtout attiré dans ce
poème, c’était, bien sûr, l’amour, les émotions, tous ces aspects
qui sont intemporels. Je ne veux surtout pas que le film soit situé
exactement dans la période où cette histoire s’est déroulée ou
exactement dans l’année où le poème a été écrit par
Mácha.»
K. H. Mácha
Avant Mácha, les Tchèques ne savaient pas que leur langue se prêtait
aussi bien à la poésie, qu’elle pouvait si bien exprimer les élans du
coeur et les beautés de la nature. C’est donc le don de cette langue
revigorée et recrée par le génie poétique que Karel Hynek Mácha
léguera à ses successeurs. Plusieurs générations de poètes tchèques
connaîtront par cœur son poème et réciterons ces vers :






