Jiří Kuběna, une vie au service de la beauté

« Le poète est là, comme l’antiquité le savait déjà et comme l’a révélé dernièrement Rilke, pour célébrer le Fils de l’Homme dans les bras du Père, de Dieu dans sa Création. » C’est par ces mots que le poète Jiří Kuběna, qui a sacrifié toute sa vie à la beauté, résumait sa profession de foi. Son existence terrestre s’est achevée le 10 août 2017. La musique de ses vers continue à célébrer la beauté apollinienne, la clarté et l’amour.

L’historien de l’art devenu poète

Jiří Kuběna, photo: ČTJiří Kuběna, photo: ČT C’est le château de Bítov en Moravie qui a été le théâtre des moments décisifs de la vie de Jiří Kuběna et le lieu privilégié de ses inspirations. Ce château fort qui se dresse au-dessus d’un lac n’a pas seulement représenté un décor romantique pour une partie de son existence mais un endroit initiatique, une porte qui s’ouvrait sur l’univers de la poésie. C’est d’ailleurs aussi le cimetière de Bítov qui est le lieu de son dernier repos.

Jiří Kuběna est né en 1936 dans la ville de Prostějov dans la famille du colonel d’aviation František Paukert. Sa mère Hedvika est sculptrice. La famille s’installe bientôt dans la capitale et c’est dans le quartier de Prague-Dejvice que le petit Jiří Paukert commence à fréquenter l’école.

Après l’avènement du communisme en 1948, le père de Jiří tombe en disgrâce et il est dégradé parce qu’il refuse d’adhérer au Parti communiste. La famille déménage encore une fois et s’établit à Brno, ville où le jeune adepte de la poésie passe son baccalauréat et où s’inscrit à l’université pour étudier l’histoire de l’art et l’archéologie classique. A partir de 1959, il travaille comme historien et conservateur d’art à l’Institut du patrimoine historique. A cette époque-là, il est déjà l’auteur d’une dizaine de recueils de poésies publiés en samizdat. C’est ainsi qu’il évoquera beaucoup plus tard le processus de création et la naissance du poème :

« Chaque poème commence par un premier vers et ce vers doit venir comme une inspiration. C’est pareil pour les musiciens, Leoš Janáček par exemple écrivait des motifs sur les manchettes de sa chemise. Il est essentiel de saisir le premier vers et de le développer un peu. Si on ne le fait pas, on peut tomber dans le désespoir comme Maïakovski qui se cognait la tête contre les murs parce qu’il n’avait pas noté le premier vers qui lui était venu à l’esprit dans la nuit. Certains poètes écrivaient leurs vers tout de suite sur le mur comme le poète Otokar Březina, qui manquait de papier parce que le papier, les grandes feuilles de papier, se vendaient cher à l’époque. »

L’amitié de Václav Havel

A 16 ans, le poète débutant Jiří Paukert reçoit une lettre d’un garçon de Prague qui a lu ses vers et lui propose une amitié épistolaire. Ce jeune Pragois s’appelle Václav Havel. La correspondance s’engage et les deux adeptes de la littérature deviennent amis pour la vie. Ils sont membres actifs du Cercle 1936, qui regroupe les jeunes écrivains qui sont tous nés autour de l’année 1936, cercle qui donnera à la littérature tchèque quelques-uns de ses meilleurs auteurs du XXe siècle. L’amitié entre Jiří Kuběna et Václav Havel est très forte et durable malgré les grandes différences entre les caractères et les tempéraments des deux amis. Tandis que Jiří Kuběna est un romantique et l’héritier des traditions austro-hongroises, dans la personne de Václav Havel renaissent le climat spirituel et le rationalisme de la Première République tchécoslovaque du président Tomáš Garrigue Masaryk.

Photo: HostPhoto: Host C’est face à Václav Havel et à ses amis du Cercle 1936 que Jiří Kuběna ose avouer en 1954 sa « différence » sexuelle. Plus tard, il appellera ce coming out « la confession de la Beauté ». Malgré cet acte courageux assez choquant à l’époque pour son entourage, Václav Havel ne cessera pas de soutenir son ami et de faire connaître sa poésie longtemps restée inconnue du grand public. Le poète Martin Reiner évoque la situation difficile du jeune auteur handicapé par sa différence et qui n’arrive pas à s’imposer sur la scène littéraire tchèque :

« Je me rappelle encore la situation au début des années 1960 lorsque nombre de ses contemporains publiaient des recueils de poésies. On n’a pourtant pas réussi à publier à temps le recueil de Jiří Kuběna, malgré le fait qu’il était déjà sous presse aux Editions de Bohême du nord. C’était dû au fait que, par beaucoup d’aspects, il était un être très original que les milieux culturels pragois des années 1960 n’arrivaient pas à assimiler. D’ailleurs, cela a pratiquement été le cas depuis ses débuts littéraires. Par contre, après 1989, il a atteint une position qui était dans une certaine mesure celle d’un auteur culte. »

Dans les années soixante, c’est encore Václav Havel qui créé avec les écrivains Věra Linhartová et Josef Topol et le sculpteur Jan Koblasa l’Association des amis de Jiří Kuběna, laquelle organise entre autres la lecture publique des poèmes de cet auteur qui ne publie qu’en samizdat. Avec l’occupation de la Tchécoslovaquie en août 1968 s’évanouit l’espoir du jeune auteur de publier sa poésie. Tandis que Václav Havel, qui est déjà un dramaturge reconnu, se lance dans les activités de la dissidence, Jiří Kuběna continue à travailler dans l’Institut du patrimoine historique et poursuit également son œuvre poétique qui ne peut être publiée qu’en samizdat.

Héritier des grands poètes tchèques

Photo: HostPhoto: Host Le style de ses vers, qui se nourrissent chez les grandes figures de la poésie tchèque Nezval, Deml, Holan, Palivec et Březina, est dynamique, dramatique, métaphorique et plein de contrastes. Cet héritier des grands poètes du passé n’aime pas le vers libre qu’il considère comme rébarbatif et cherche sa propre voie qui le mène vers la limpidité du langage mais aussi vers les métaphores et les rythmes compliqués. C’est sa foi chrétienne mais aussi sa sensualité exacerbée qui sont les principales forces motrices de sa création. Croyant catholique, il ne cache pas qu’il trouve la plus forte inspiration dans l’antiquité grecque et dans l’amour des garçons. Il exècre cependant le mot homosexualité :

« Je suis très mécontent quand on me met dans le contexte de l’homosexualité. Ce n’est pas par peur mais parce que ce n’est pas vrai. De mon avis et selon de nombreuses définitions classiques, le sexe est quelque chose qui définit et anonymise l’homme au-dessous de la ceinture. Cela nous concerne tous mais cela n’a qu’une valeur biologique. Par contre l’éros est quelque chose de tout à fait essentiel. Le grand philosophe Josef Šafařík disait que l’éros diffère du sexe entre autres par le fait qu’il tend toujours vers un seul homme et n’est pas séparable de l’amour mais aussi par le fait que l’homme mu par l’éros se donne totalement et désire aussi posséder l’autre totalement et sans partage. Il y a donc cette exclusivité, cette fermeté. Et surtout, il y a l’amour. »

L’amour qui ose dire son nom

Château de Bítov, photo: Vlasta Gajdošíková / ČRoChâteau de Bítov, photo: Vlasta Gajdošíková / ČRo Cet amour qui ose dire son nom accompagne Jiří Kuběna pendant toute sa vie. En 1955, il se lie, au Château de Bítov, où il travaille comme guide, avec un jeune homme qui s’appelle Zdeněk Kuběna et c’est une rencontre fondamentale qui lui apporte le bonheur et mobilise toutes ses ressources intérieures. Pour souligner encore la force de cette liaison, le poète va jusqu’à renoncer à son nom et à adopter celui de son ami. Jiří Paukert s’appellera désormais Jiří Kuběna, nom qu’il rendra célèbre par sa poésie.

Au cours de sa vie, il écrira une trentaine de recueils qui ne seront publiés qu’après la chute du régime communiste en 1989. Quelque 500 poèmes sont inspirés par le château de Bítov qui a été le témoin muet de son bonheur, où il revient toujours et où il s’installe définitivement à partir de 1994. C’est là qu’il organisera plusieurs rencontres annuelles de poètes tchèques, rassemblements auxquels il invite des auteurs connus et inconnus, d’anciens dissidents et exilés, des représentants de l’underground mais aussi ceux de la littérature officielle du régime précédent. C’est avec eux qu’il partage ses opinions sur la création poétique :

« L’émotion est évidemment nécessaire, la poésie ne peut exister sans elle. C’est ce qui est inspiré, c’est ça, l’inspiration. Mais si je me livrais seulement à cette ivresse voluptueuse, à cet enchantement par le rythme, etc., cela finirait très mal. On doit toujours réfléchir s’il faut utiliser tel ou tel élément, brique par brique, si c’est suffisant, et ce n’est qu’après qu’on peut aller de l’avant. »

Le châtelain de Bítov

Jiří Kuběna, photo: ČTJiří Kuběna, photo: ČT C’est à Bítov que Jiří Kuběna recevra également les visites de son ami Václav Havel, devenu président de la République. Couvert d’honneurs, il continue à écrire jusqu’à la fin de ses jours et surveille la publication de ses œuvres poétiques complètes qui sortent en neuf tomes à partir de 1998, d’abord aux éditions Vetus Via puis aux éditions Host. Le châtelain de Bítov vit désormais en compagnie du sculpteur Karel Žák, un jeune homme attiré comme d’autres dans son orbite.

Personnage quasi mythique, Jiří Kuběna, héritier de Nezval et de Holan, devient au soir de sa vie une personnification de la continuité de la création poétique. Avec son départ disparaît un des derniers poètes romantiques. Il a été peut-être le dernier auteur qui nous rappelait par son œuvre que la poésie n’est pas une servante docile, terne et hermétique, comme nous la voyons souvent aujourd’hui, mais une déesse devant laquelle se sont prosternées des générations entières de poètes adulés, une déesse qui ennoblit la vie.