Jiří Brdečka, maître de la parodie et père de Joe Limonade

L’auteur qui se cache derrière son œuvre. C’est une des caractéristiques de Jiří Brdečka (1917-1982), artiste tchèque dont le nom n’est pas très connu mais dont les œuvres ne perdent rien de leur popularité même plus d’un siècle après la naissance de leur auteur. Jiří Brdečka est entre autres le scénariste du film Limonádový Joe (Joe Limonade), un des plus grands succès du cinéma tchèque.

Le maître de la parodie

Jiří Brdečka, photo: Universum Brdečka / ČTJiří Brdečka, photo: Universum Brdečka / ČT Jiří Brdečka était l’homme de nombreux talents. Ecrivain doué d’un sens d’humour assez spécial, il a été pendant sa carrière journaliste, animateur de dessins animés, réalisateur de cinéma, et surtout scénariste qui a signé les scénarios de quelques-uns des meilleurs films tchèques de la seconde moitié du XXe siècle. Il est entré dans l’histoire de la littérature et du cinéma tchèque comme le maître de la parodie. Aujourd’hui encore le public n’est pas prêt à se lasser de son adaptation parodique pour l’écran du roman Le Château des Carpates de Jules Verne et la télévision ne cesse de programmer son film Adèle n’a pas encore dîné, une comédie rocambolesque sur un malfaiteur savant qui développe une nouvelle espèce de plante carnivore pour réaliser ses intentions diaboliques. Ce sont les histoires de cowboys qui inspirent à Jiří Brdečka le sujet de Joe Limonade, son film le plus célèbre. Tereza Brdečková, sa fille, explique qu’il faut chercher les racines de sa passion pour le Far West dans son enfance :

« Il était natif de la ville de Hranice et c’est là qu’il a rencontré un petit garçon d’une famille qui avait vécu en Amérique. Ce garçon a dessiné pour lui des Indiens et des cowboys et cela s’est gravé dans sa mémoire parce que, à l’époque, c’était comme si quelqu’un dessinait des Martiens. Je crois que l’engouement des Tchèques pour le western est dû au fait que notre pays est beau, certes, mais petit et un peu claustrophobe, et pendant la guerre et les périodes où il était pratiquement interdit de voyager, on était fasciné par l’idée de se mettre en selle et de chevaucher librement à travers la Grande Prairie américaine. Cela semblait sans doute quelque chose de merveilleux. »

Journaliste, critique, animateur

'Joe Limonade', photo: Filmexport'Joe Limonade', photo: Filmexport Pendant la Deuxième Guerre mondiale, le jeune Jiří Brdečka travaille entre autres comme attaché de presse des studios de cinéma Lucernafilm, puis il entre dans les studios de dessins animés et à partir du 1945 il est journaliste et critique de cinéma. Depuis les années trente, il publie des articles dans plusieurs périodiques littéraires et culturels et en 1949 il devient scénariste des studios de cinéma de Prague. Le mûrissement du sujet de Joe Limonade, depuis la première ébauche littéraire jusqu’à la réalisation du film, s’étend sur deux décennies. Tereza Brdečková précise :

« Joe Limonade est né quand mon père n’avait que 23 ans, en 1940 ou 1941, donc encore avant l’entrée des Etats-Unis en guerre. Les rédacteurs du magazine Ahoj lui ont demandé d’écrire sept parodies du western. Et le héros de ces contes devait être un cowboy irréprochable puisqu’il refusait de boire de l’alcool. Il s’agissait de trouver un sujet qui pourrait être toléré par les Allemands. »

Un cowboy qui s’abreuve de limonade

'Joe Limonade', photo: Filmexport'Joe Limonade', photo: Filmexport Vers la fin de la guerre le metteur en scène Josef Šmída adapte ces contes parodiques pour la scène et les présente au théâtre Větrník. Et la popularité de Joe Limonade ne s’arrête pas là. Après la Libération, Jiří Brdečka est invité à écrire un roman à ce sujet. Il s’exécute et écrit aussi de nouvelles adaptations de son livre pour le théâtre. Et c’est évidemment lui qui sera aussi l’auteur du scénario du film basé sur son roman et réalisé en 1964 par Oldřich Lipský. Plusieurs talents particuliers se réunissent pour porter à l’écran cette parodie dont l’auteur n’est pas, au fond, un critique mais un amoureux de son sujet. L’histoire de Joe, ce héros sans peur et sans reproche, qui déteste le whisky et s’abreuve de limonade, peut faire son entrée fracassante sur les écrans tchèques.

'Joe Limonade', photo: Filmexport'Joe Limonade', photo: Filmexport Les spectateurs rient aux éclats des exploits de ce jeune cowboy qui ne cesse de les surprendre tant par ses succès que par ses maladresses. On adore ce jeune blond qui déjoue toutes les intrigues, échappe à tous les pièges et finit par arracher la belle Winifred des griffes de Horace, son principal ennemi qui est de surcroit faux joueur et assassin. Et inutile d’ajouter que Winifred ne restera pas insensible aux charmes de son jeune sauveur et que rien ne pourra empêcher désormais ce couple idéal de filer le parfait amour. Difficile de résister à cette profusion de gags, de coups de théâtre, de clins d’œil et de chansons qui font le charme de cette comédie.

Tereza Brdečková remarque que cette parodie inoffensive tolérée aussi bien par les nazis que par les communistes ne manquait pourtant pas d’un aspect subversif :

'Joe Limonade', photo: Filmexport'Joe Limonade', photo: Filmexport « Joe Limonade a vu le jour pendant la guerre et sa popularité a perduré encore dans les sombres années 1950 parce qu’on le présentait au régime comme une critique de la pop-culture américaine, du mode de vie à l’américaine. Mais le public n’était pas dupe et savait très bien que c’était au contraire une expression de sympathie pour l’Amérique et pour la liberté d’esprit. C’est pourquoi d’ailleurs ce film a été tellement apprécié dans les pays de l’Est tandis que l’accueil que lui a réservé le public occidental, n’était pas dépourvu d’un certain embarras. »

Une place d’honneur au panthéon du cinéma tchèque

'Le Château des Carpates', photo: 4Press'Le Château des Carpates', photo: 4Press Le rôle de Jiří Brdečka dans la culture tchèque ne peut cependant pas être réduit à un seul film à succès. Déjà dans les années 1940 et 1950 il réalise toute une série de dessins animés dont plusieurs sont primés à de grands festivals internationaux et qui lui donnent la position et la renommée d’un des fondateurs du cinéma d’animation « anti-Disney ». Il collabore avec les meilleurs animateurs et artistes tchèques de son temps dont Jiří Trnka ou Kamil Lhoták. Son art et son humour irrésistible l’imposent finalement comme le scénariste majeur du cinéma tchèque de son époque.

C’est lui qui signe le scénario du Rossignol de l’empereur, le premier film de Jiří Trnka, c’est lui qui écrit avec Jan Werich le scénario de la célèbre comédie en deux parties Le boulanger de l’empereur et L’empereur du boulanger et c’est lui qui est l’auteur du scénario du film Un jour, un chat qui remporte en 1963 le Prix du jury au festival de Cannes. Et c’est encore lui qui signera avec le réalisateur Oldřich Lipský les trois comédies qui lui assureront à jamais une place d’honneur au panthéon du cinéma tchèque - Joe Limonade, Adèle n’a pas encore dîné et Le Château des Carpates. Miroslav Janek, auteur d’un film documentaire sur Jiří Brdečka, constate :

'Universum Brdečka''Universum Brdečka' « J’étais intrigué par sa capacité à créer de belles choses même pendant les périodes difficiles comme la guerre et le communisme, pendant les années 1950 et 1970. Et j’ai été attiré aussi par ce sujet parce que, au début, je ne savais pas du tout comment en faire un film. Je désirais pénétrer dans son for intérieur. C’était beaucoup plus important pour moi que de présenter dans le film son biographie ou sa filmographie. »

Il va de soi que pour réaliser une telle œuvre dans un pays communiste occupé à partir de 1968 par l’armée soviétique, Jiří Brdečka a dû déployer beaucoup d’astuce et faire un certain nombre de compromis. Ses meilleurs œuvres démontrent cependant que malgré la situation particulière dans laquelle il lui fallait vivre et créer, il n’a jamais perdu sa liberté d’esprit.