Rencontres littéraires Jean-Marie Blas de Roblès : « Mon vrai pays est la langue »
La 16e édition de la foire « Le monde du livre » a été l’occasion d’inviter à Prague l’écrivain français Jean-Marie Blas de Roblès, auteur du roman « Là où les tigres sont chez eux ». Cette œuvre monumentale et labyrinthique, qui a d’abord découragé les éditeurs avant de finalement devenir le plus grand succès de son auteur, a obtenu en 2008 plusieurs prix littéraires, et notamment le Prix Medicis. Le roman, qui met en contrepoint le XVIIe siècle et notre temps et raconte la vie d’un jésuite de la période baroque ainsi que celles de plusieurs personnages contemporains, a été traduit et publié en 2010 en République tchèque. Un des objectifs du passage à Prague de Jean-Marie Blas de Roblès était donc de présenter cette œuvre insolite aux lecteurs tchèques. Et c’est ce qu’il a fait aussi au micro de Radio Prague :
Jean-Marie Blas de Roblès
Vous êtes né en Afrique et avez vécu dans plusieurs pays. Vous avez
écrit un roman situé au Brésil et en Europe intitulé « Là où les
tigres sont chez eux ». Où êtes-vous chez vous ?
« Je suis chez moi en France. Je suis chez moi dans ma langue. C’est vrai, je suis ce qu’on appelle ‘un pied noir’. Je suis né en Algérie française et j’ai été rapatrié en même temps que tous les Français d’Algérie dans les années 1960-61. C’est vrai aussi que, du coup, je suis quelqu’un de la Méditerranée, du pourtour de la Méditerranée, et je me sens latin. Et comme je le disais au départ, mon vrai pays, c’est la langue et en particulier la langue française. »
Vous êtes écrivain mais aussi archéologue. Est-ce que l’archéologie et la littérature peuvent se compléter ? Dans quelle mesure l’archéologie a influencé votre œuvre littéraire ?
« Dans mon cœur, l’archéologie est seconde. Je suis d’abord et depuis toujours passionné par l’écriture. L’archéologie est venue dans un second temps, c’est une passion parallèle que j’ai poussée, certes, très loin. Et donc, à mon avis, elle n’intervient pas dans le processus d’écriture, même si la fascination pour l’origine qui est celle de l’archéologie rejoint parfois certaines questions littéraires, certaines structures narratives et strates. Ce qu’on appelle la stratigraphie en archéologie peut se plaquer un petit peu sur la littérature. Mais dans mon cas, non. Ce sont deux activités parallèles, et si l’archéologie nourrit un jour un roman ou la littérature de mon côté, ce sera par hasard comme n’importe quel voyage ou n’importe quelle expérience vécue peut nourrir, à un moment donné ou à un autre, la création. »
Votre roman « Là où les tigres sont chez eux » marie plusieurs récits et plusieurs époques, il échappe a toute classification et il est très difficile de le résumer. Est-il vraiment « irrésumable » ?
« Je ne crois pas qu’il soit ‘irrésumable’. Si ça n’avait pas
été clair dans mon esprit, je n’aurais même pas pu l’écrire. Non,
je crois que c’est un roman qui implique plusieurs histoires selon un
procédé traditionnel de la littérature, comme les romans de Potocki ou
quelque chose comme ça. Avec un procédé littéraire qui est très
utilisé en littérature qui est celui d’un manuscrit retrouvé. Et ce
qui fait la différence, c’est que le manuscrit qui est retrouvé dans
mon roman est censé avoir été écrit au XVIIe siècle et raconte
l’histoire d’un jésuite qui a réellement existé. On va donc suivre
en même temps la biographie de ce jésuite célèbre, Athanase Kirscher,
et les vies de quatre voire cinq autres personnages dans le Brésil
contemporain avec les destins qui s’entremêlent, qui s’imbriquent,
mais qui finissent tous quand même par converger sur la figure de ce
fameux jésuite. »
Vous dites donc que le jésuite Athanase Kircher a vraiment existé. Quel est le rapport entre la fiction et la réalité dans le roman ?
Athanase Kircher « Ca n’est que de la fiction. Pour ce qui est de la biographie de ce
jésuite, sont vraies toute la chronologie, toutes les œuvres qu’il a pu
écrire. Ensuite, bien sûr, quand je le fais discuter avec le Bernin,
quand je le fais vivre ou penser, c’est de la fiction complète
puisqu’on n’a que ses ouvrages en latin. J’ai volontairement perverti
l’image biographique de ce jésuite. Mon propos n’était pas de
raconter même une biographie romancée d’Athanase Kircher mais au
contraire de faire de ce jésuite une figure littéraire, un personnage
comme celui de Don Quichotte, un pourfendeur de la raison qui a choisi de
sauver l’ancien monde, le monde de la Renaissance contre l’Age des
Lumières qui était en train de naître à son époque. »
Est-ce que tous ces récits que vous entremêlez dans votre roman, tous ces personnages que vous présentez ont quand même quelque chose qu’on pourrait appeler un dénominateur commun ?
« Leur seul dénominateur commun, c’est de se poser tous plus ou moins les mêmes questions, celle que se pose Kircher, celle que se pose tout homme en fait au cours de la vie : c’est la question de l’origine, c’est la question du paradis perdu, la question du sens de l’existence, la question du choix de l’engagement d’une vie et de la responsabilité. Mais chacun de ces personnages y répond différemment, et parce qu’il y répond différemment, il se trouve amené dans des voies différentes et un vécu différent. »
Votre roman se passe au Brésil à l’époque contemporaine mais aussi dans Europe du XVIIe siècle. Peut-on le comprendre aussi comme une comparaison, une confrontation ou un parallèle entre ces deux époques ?
Le Musée d'Athanase Kircher « Absolument parce que lorsque j’ai commencé à travailler sur
Athanase Kircher, je me suis aperçu que le XVIIe siècle était traversé
par la Guerre de Trente Ans, une guerre civile, un schisme religieux. Il
était traversé par une crise des valeurs, la métamorphose des valeurs,
justement avec la naissance de la rationalité, de la raison, de l’esprit
scientifique qui faisait si peur à Athanase Kircher. Même chose –
l’empire, le royaume de la chrétienté se trouvait ou se pensait acculé
par les Ottomans, par l’Islam qui était aux portes de la chrétienté à
cette époque. Et cela m’a semblé être un miroir parfait de ce qui se
passait dans les années 1980 en pleine Europe. Il y a avait la guerre
civile au Kosovo, à Sarajevo. Le cœur de la vieille Europe était à feu
et à sang. Il y avait la crise de grandes idéologies porteuses du
communisme, la chute du mur de Berlin, donc la crise de grandes valeurs qui
avaient porté une partie de l’Europe vers certains choix et, même
chose, peur irrationnelle de l’Islam, de cette religion qui faisait peur
et qui fait toujours peur aujourd’hui même si c’est de façon plus ou
moins rationnelle. Donc ça m’a semblé très intéressant d’établir
un parallèle entre ce XVIIe siècle et notre siècle et, pour que ça soit
encore plus cohérent et plus signifiant, de comparer non pas le XVIIe
siècle de Kirscher avec notre siècle en Europe mais de le comparer avec
notre siècle au Brésil, c’est-à-dire avec le pays qui est un nouveau
monde. Un monde où tout est possible, un monde comparable à celui dont
rêvait Kircher, à celui dont nous rêvons tous, celui où on peut tout
recommencer, rembobiner, revenir au début. Celui où on peut trouver
encore des tribus qui n’ont jamais été civilisées. Donc un monde de la
virginité où la possibilité de commencer réellement quelque chose de
nouveau existe. »
(Nous vous proposerons la seconde partie de cet entretien dans la prochaine édition de cette rubrique, le samedi 22 mai.)







