Halte au bannissement des statues

« La normalisation », ce régime autoritaire instauré en Tchécoslovaquie à la suite de l’occupation du pays par l’armée soviétique en 1968, est considérée comme une période néfaste pour les arts tchèques et slovaques. Le livre Vetřelci a volavky (Les intrus et les hérons) de Pavel Karous démontre par quelque 500 photos que le régime communiste n’a pas réussi à museler les arts plastiques et que la période entre 1965 et 1991 nous a laissé une profusion d’œuvres intéressantes dont beaucoup ne peuvent pas être considérées comme idéologiques.

Le règlement des comptes avec l’art du régime communiste

Vetřelci a volavky, photo: © DOXVetřelci a volavky, photo: © DOX Dans l’histoire tchèque du XXe siècle il y a eu plusieurs périodes pendant lesquels on érigeait des monuments et des statues dans l’espace public mais aussi plusieurs étapes pendant lesquelles on les déboulonnait. Après 1918, on déboulonnait les monuments liés à l’Autriche-Hongrie et on érigeait les statues du premier président tchécoslovaque Tomáš Garrigue Masaryk. Après la victoire du communisme en 1948, on déboulonnait les statues de Masaryk et on érigeait celles du premier président communiste Klement Gottwald, et ainsi de suite.

Pavel Karous montre dans son livre Les intrus et les hérons que ce règlement de comptes avec les statues se poursuit sous une forme moins manifeste encore de nos jours. Rien qu’à Prague, 450 œuvres créées sous la normalisation ont disparu de l’espace public au cours des deux dernières décennies et le limogeage des statues se poursuit dans une indifférence quasi totale. Nous passons presque tous les jours à côté de ces vestiges de l’art de la normalisation sans les regarder parce que nous partageons l’opinion générale qu’il s’agit d’œuvres faites sur commande idéologique et donc de mauvaise qualité. Pavel Karous refuse cette généralisation et prend la défense des sculptures dédaignées :

Pavel Karous, photo: YouTubePavel Karous, photo: YouTube « Je suis amateur de ces œuvres. Il est donc difficile pour moi de les juger, celles qui sont extrêmement intéressantes et même celles qui sont médiocres. Dans les années 1970-80 il y avait des commissions de spécialistes, composées de représentants des arts plastiques même dans les périodes de durcissement du régime. Ce n’étaient pas des représentants du Comité national ou du Parti communiste mais des architectes, des plasticiens, des urbanistes, donc des personnes qui avaient intérêt à ce que les œuvres réalisées dans l’espace public soient de la plus grande qualité. Et même si, après 1970, il y avait dans ces commissions des membres du Parti communiste, c’étaient toujours des spécialistes qui connaissaient bien cette problématique, ce qui contribuait évidemment à la qualité de leurs décisions. Et j’ose dire qu’à cette époque on créait relativement très peu de kitchs. »

10 % d’œuvres géniales

Le mur près de la station de métro de Prague-Nusle de Stanislav Kolíbal, photo: ČT24Le mur près de la station de métro de Prague-Nusle de Stanislav Kolíbal, photo: ČT24 Parmi toutes ces réalisations de niveau artistique très inégal il y avait, selon Pavel Karous, à peu près 10 % d’œuvres géniales qui étaient en avance sur leur temps. Il cite le sculpteur Stanislav Kolíbal qui a orné un mur près de la station de métro de Prague-Nusle d’un bas-relief géométrique. Ce relief monumental en béton peut être considéré, de l’avis de Pavel Karous, comme une œuvre anticipant de dix ans le courant du néo-constructivisme dans les arts plastiques.

La qualité exceptionnelle de certaines œuvres a été rendue possible par le fait qu’à l’époque de la normalisation dans les années 1970-80 la situation des plasticiens tchèques et slovaques était un peu différente de celle des autres artistes. La censure et les représailles ont frappé surtout les écrivains car la littérature était considérée comme la plus dangereuse à cause de son potentiel idéologique. Pavel Karous explique par l’exemple du sculpteur Miloslav Chlupáč que la surveillance à laquelle le régime communiste soumettait les plasticiens et les architectes était bien moins rigoureuse :

'Le couple' de Miloslav Chlupáč, photo: Romana Drdová / Site officiel du projet Vetřelci a volavky'Le couple' de Miloslav Chlupáč, photo: Romana Drdová / Site officiel du projet Vetřelci a volavky « Miloslav Chlupáč a vraiment souffert sous le régime de la normalisation. Il a été exclu de l’Association des artistes plasticiens. Il ne pouvait gagner sa vie que comme restaurateur d’œuvres d’art, et je pense que pendant un temps il a travaillé comme chauffagiste. Et quand nous nous sommes adressés à lui, parce que nous avions besoin du témoignage d’un créateur ayant vraiment souffert sous le régime communiste, il nous a dit que les artistes pouvaient créer sous chaque régime mais ne pouvaient pas exposer. Même Miloslav Chlupáč a donc eu la possibilien/sochyté de réaliser un certain nombre d’œuvres dans l’architecture de cette époque. Cela démontre donc que les arts plastiques dans le domaine de l’architecture étaient relativement libres et que mêmes les artistes qui avaient de grands problèmes politiques, qui ne pouvaient pas voyager et exposer leur œuvres, pouvaient par contre participer à des concours d’art et même gagner. »

A la recherche des thèmes évasifs

Ivan Kalvoda, 'Les ouvriers', photo: Site officiel du projet Vetřelci a volavkyIvan Kalvoda, 'Les ouvriers', photo: Site officiel du projet Vetřelci a volavky Dans les années 1970-80, la situation a été assez différente de celle des années 1950, lorsque les autorités communistes ont réussi à imposer en Tchécoslovaquie la doctrine du réalisme socialiste, cet art qui célébrait de la manière la plus figurative possible l’héroïsme de travailleurs et de soldats selon les principes marxistes-léninistes. Sous la normalisation, les autorités communistes renoncent à uniformiser les arts plastiques et les sujets purement idéologiques se font plutôt rares. Pavel Karous évoque une certaine ambiguïté dans laquelle travaillaient les artistes de cette période et qui leur permettait de créer des œuvres au fond apolitiques :

« Beaucoup d’œuvres avaient les titres comme ‘Le Travail’ ou ‘La Victoire’ qui désignaient ce que nous pourrions qualifier aujourd’hui comme un contenu ‘socialiste’. En réalité ces œuvres représentaient par exemple le corps humain au moment d’une grande prouesse physique ou sportive et ces titres explicatifs n’étaient que les moyens qui devaient permettre aux artistes de remporter les concours d’art. »

Vetřelci a volavky (Les intrus et les hérons), photo: © DOXVetřelci a volavky (Les intrus et les hérons), photo: © DOX Pavel Karous a réuni dans son livre les œuvres de cette période disséminées en Bohême, en Moravie et en Slovaquie. C’est une production artistique très diverse que l’auteur a cherché à répertorier et à classifier selon les genres. Dans la première partie on trouve des statues et des monuments officiels représentant avec beaucoup de réalisme des personnalités de la vie publique et politiques, des cosmonautes, des travailleurs et des sportifs, puis la palette s’élargit et les artistes personnifient dans leurs statues figuratives des thèmes plus généraux comme la famille, l’amour, la jeunesse, la beauté féminine, les animaux et s’inspirent aussi d’autres motifs de la nature.

On a jeté le bébé avec l’eau du bain

'Le baiser', photo: Site officiel du projet Vetřelci a volavky'Le baiser', photo: Site officiel du projet Vetřelci a volavky Les photos réunies dans le livre de Pavel Karous démontrent que même la création figurative de cette époque est déjà très stylisée. Et nous constatons avec étonnement que près de la moitié des photos représentent des œuvres abstraites. Une grande parties des sculptures créées sous la normalisation et ornant encore aujourd’hui des places, des squares et des parcs tchèques était donc des œuvres abstraites bien que l’abstraction fût parfois stigmatisée comme de l’art bourgeois, incompréhensible et décadent. La production artistique de la normalisation est donc un immense ensemble d’œuvres, de thèmes et de styles très divers qui constitue un chapitre important de la culture tchèque et slovaque du XXe siècle. Pavel Karous rappelle que ces œuvres ont pu naître aussi grâce à la législation de ce temps-là :

« Nous pouvons comparer le système ayant existé entre 1965 et 1991 et la situation actuelle. A cette époque, la loi obligeait les bâtisseurs à investir 1 à 4 % du budget dans les œuvres d’art pour décorer les nouveaux édifices. En 1991, la loi a été abolie à l’initiative des hommes politiques et économistes regroupés autour de Václav Klaus. Ce fut la fin des subventions de l’Etat et des communes pour les arts plastiques dans l’espace public. C’est triste mais il faut dire qu’on a jeté le bébé avec l’eau du bain. »

Jiří Novák, 'Les lointains', photo: Site officiel du projet Vetřelci a volavkyJiří Novák, 'Les lointains', photo: Site officiel du projet Vetřelci a volavky Et Pavel Karous de constater que les lois de ce genre existent aujourd’hui dans la majorité des pays de l’Union européenne. La République tchèque ne figure pas parmi eux. Le résultat de cette politique de non-intervention peut être exprimé par les chiffres. Tandis qu’entre 1965 et 1991 l’espace public de Prague a été enrichi de près de 2 500 sculptures, reliefs et autres œuvres d’art, à partir de 1991 jusqu’aujourd’hui le nombre de nouvelles réalisations n’a atteint que 56. Les sculptures créées par les artistes de la normalisation étant progressivement liquidées, l’espace public tchèque continue de se vider d’œuvres d’art.

Sommes-nous encore un peuple culturel ? Un des mérites du livre de Pavel Karous est de poser justement cette question. Tout récemment, la municipalité de Prague a décidé d’investir dans de nouvelles statues 2 % de ses investissements annuels, soit presque 4 millions d’euros. Il semble donc que la situation change au moins dans la capitale mais Prague n’est pas tout le pays. Pour faire revenir les statues dans l’espace public de la République tchèque dans son ensemble il faudrait passer par la législation.